« Quatorze juillet »: « On peut être tour à tour bourreau et victime », estime Bastien Vivès

BD Bastien Vivès commente, pour « 20 Minutes », quelques extraits de son premier polar, coécrit avec Martin Quenehen et évoquant les attentats de 2015

Olivier Mimran

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La couverture de la BD « Quatorze juillet » et Bastien Vivès, l'un de ses coauteurs
La couverture de la BD « Quatorze juillet » et Bastien Vivès, l'un de ses coauteurs — Couverture © M. Quenehen, B. Vivès & Casterman 2020 / photo © M. Zazzo 2017
  • « Quatorze juillet » est la première incursion de Bastien Vivès dans le genre polar.
  • Il y est question des attentats qui ont touché la France en 2015 et 2016, de la paranoïa sécuritaire qui aurait pu s’ensuivre et de la fragilité des êtres face à la violence ordinaire.
  • Le coscénariste de l’album, Martin Quenehen, est créateur de documentaires télévisés ou radiodiffusés.

Le polar, « ce genre très français, qui a un vrai public », Bastien Vivès avait envie de « lui consacrer un album depuis longtemps ». Ce prodige de la BD, qui a fait du récit intimiste sa « marque de fabrique » (Le goût du chlore, Le chemisier, Une sœur, Dans mes yeux, etc.) avant de s’éclater avec ses potes Balak et Mickaël Sanlaville à produire le « manga-fantasy-à-la-française » Lastman, ajoute une corde dessinée à son arc.

Coécrit avec le journaliste scénariste Martin Quenehen, Quatorze juillet est un roman graphique noir, très noir, dans lequel ses auteurs captent « le Zeitgeist de la France post-attentats, dont la population traumatisée se regarde en chiens de faïence… »

Extrait de « Quatorze juillet » © M. Quenehen, B. Vivès & éd. Casterman 2020

L’intrigue de l’album

Jimmy Girard est un jeune gendarme affecté au poste du village (imaginaire) de Roissan-en-Isère. C’est là qu’il fait la rencontre, à la faveur d’un contrôle routier, de Vincent Louyot et de sa fille Lisa. Encore traumatisé par le décès de son épouse dans un attentat, Vincent vient de quitter Paris pour faire son deuil et retrouver le goût de la peinture (il est artiste peintre). Sa fille, une ado mutique, aspire, elle, à jouir de sa jeunesse dans un cadre plutôt idyllique. Alors que tout les sépare, Jimmy décide de prendre sous son aile cette curieuse famille abîmée par la vie…

Extrait de « Quatorze juillet » © M. Quenehen, B. Vivès & éd. Casterman 2020

L’explication par l’image

Bastien Vivès a accepté de se prêter, pour les lecteurs de 20 Minutes, à une « étude de cases », c’est-à-dire à commenter quelques séquences de Quatorze juillet. Retrouvez ses analyses et éclairages à la suite de chacune des trois planches ci-dessous…

© M. Quenehen, B. Vivès & éd. Casterman 2020

La page 44 de l’album n’est-elle pas déterminante en ce qu’on y voit naître la relation entre Jimmy et Vincent, et parce qu’elle marque l’importance du décor ?


Bastien Vivès : Oui, dans cette planche s’installe la relation entre Vincent et Jimmy à travers l’évocation de leur environnement, c’est-à-dire le village, la région, le pays. C’est tout ce qui les lie parce que plus loin dans l’album, ils se rendent compte de leurs différences politiques, sociales, etc. Il y a ce lieu commun dont ils parlent volontiers, l’histoire et la géographie du village… C’est drôle, d’ailleurs, quand on sait que Martin Quenehen, avec qui j’ai coécrit le livre, a commencé sa vie professionnelle comme prof d’histoire-géo ! Bref, dans cette parenthèse, pris entre deux paysages, j’ai « détaché » Jimmy et Vincent pour que l’on se rende compte de leurs différences physiques, tant du point de vue de leurs morphologies que de celui de leurs attitudes.
 

© M. Quenehen, B. Vivès & éd. Casterman 2020

La page 82 est très forte parce qu’on y découvre un Jimmy bien différent de celui qu’il est lorsqu’il porte son uniforme…


B. V. : Ah oui, c’est la scène dans la cité, un labyrinthe de béton où s’entremêlent des ombres, des voix… Tout est réuni pour rendre une atmosphère anxiogène pour Jimmy, alors qu’il ne s’est produit qu’une simple bousculade. Mais notre gendarme ne porte effectivement plus son uniforme, il est pris au piège, il devient voyou… puis terroriste ! L’album parle de ça, du fait que l’on peut être tour à tour bourreau puis victime. Cette dualité, je pense que les policiers et gendarmes la vivent en permanence dans leur travail, eux qui sont dans ce paradoxe de parfois devoir user de la violence pour pouvoir la contrer. Pour rendre l’ambiance étouffante, j’ai volontairement serré le cadrage sur Jimmy afin que l’on comprenne que caché entre deux voitures, il ne voit rien de plus que nous, sauf peut-être cette porte de sortie en bas de page.
 

© M. Quenehen, B. Vivès & éd. Casterman 2020

Pourquoi un tel contraste, page 182, entre Jimmy et Stéphanie, très lisses derrière leurs lunettes de soleil, et Vincent et Lisa, hyperexpressifs ?


B. V. : Dans cette page, c’est surtout le tableau central qui m’intéressait, cette image de Vincent et de sa fille, en rescapés alors qu’ils n’ont connu les attentats que par procuration (à travers le décès de l’épouse de Vincent et maman de Lisa). Là ça y est, ils prennent conscience de tout ça, ils comprennent qu’il faut chérir les vivants et le dialogue entre Vincent et sa fille va pouvoir tenter de repartir. Jimmy et Stéphanie ont rempli leur mission de manière professionnelle : comme ils aspirent à aider, voire sauver des gens, leur travail est en quelque sorte accompli… À partir de cette page, la tension redescend, les deux dans le fond s’endorment même à la page suivante. On dirait la fin d’un film hollywoodien… mais bon, il reste encore une quarantaine de planches !
 

Ça donne envie, non ? Alors précipitez-vous sur ce pavé de 256 pages débordant d’atouts. À commencer par ses personnages, complexes car duels (les uns et les autres passant régulièrement d’un côté et de l’autre de la ligne de crête entre le Bien et le Mal) ; et son intrigue, dense, captivante, et décrivant avec intelligence les mécanismes de la violence ordinaire… À celles et ceux qui se poseraient la question, oui, Bastien Vivès s’est inspiré de Michel Houellebecq pour déterminer le physique de Vincent.

« Quatorze juillet » de Martin Quenehen & Bastien Vivès – éditions Casterman – 22 euros