« Quarante ans plus tard, le street art est partout », se réjouit Futura, artiste légendaire de la scène graffiti new-yorkaise

INTERVIEW A l’occasion de sa réouverture et jusqu’à la fin de l’année, le Palais de Tokyo propose une installation de Futura 2000. Rencontre avec cet artiste légendaire de la scène graffiti new-yorkaise des années 1970 et 1980

Propos recueillis par Anne Demoulin

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L'installation « Violent Treasure » de Futura est visible au Palais de Tokyo jusqu'à la fin de l'année 2020.
L'installation « Violent Treasure » de Futura est visible au Palais de Tokyo jusqu'à la fin de l'année 2020. — Palais de Tokyo

Faire descendre l’art dans la rue ! A l’occasion de sa réouverture et jusqu’à la fin de l’année, le Palais de de Tokyo propose une installation de Futura 2000, artiste légendaire de la scène graffiti new-yorkaise des années 1970 et 1980, visible par tous de jour comme de nuit, gratuitement, sur les fenêtres du musée donnant sur l’avenue du Président-Wilson à Paris. Pionnier du street art, Futura a révolutionné les codes du graffiti américain en s’émancipant du travail de la lettre pour se tourner vers l’abstraction. Sur les verres du Palais de Tokyo, le tableau «  Violent Treasure », fragmenté, devient une peinture monumentale, imprimée en vitrophanie. Rencontre avec cet artiste emblématique du passage de la rue aux galeries, qui a exposé son travail pour la première fois en 1981 aux côtés d’ Andy Warhol et de Jean-Michel Basquiat.

On vous présente souvent comme le « père du graffiti »…

Je ne suis pas le père du graffiti, je suis juste une sorte d’étudiant de cette école !

Une œuvre d’art dans un musée visible par tous depuis la rue, c’est une sorte de résumé de votre parcours artistique personnel ?

Tout à fait ! C’est un honneur et c’est assez formidable d’avoir réalisé ce parcours sur une si longue période et d’avoir mon travail exposé à Paris, au Palais de Tokyo. C’est assez important pour moi bien sûr à ce moment de ma carrière. Mais, je réalise aussi que ce n’est pas qu’à propos de moi. Oui, on me célèbre. J’ai une sorte de double vie, je suis l’artiste mais je suis aussi capable de vivre en dehors de cette identité et d’avoir une vie fantastique en étant simplement un être humain. Mais pour ma culture, pour mon histoire, il est important que les gens de ma communauté, de mon mouvement obtiennent ce type de reconnaissance, surtout si elle vient d’une telle institution. C’est très important pour moi, mais pas seulement. Je suis très reconnaissant pour toute la culture dont je fais partie.

Pouvez-vous nous présenter cette œuvre ?

Au départ, il s’agit d’un tableau de 1990, intitulé « Violent Treasure ». J’aime particulièrement ce tableau même s’il a été déjà vu, il figure d’ores et déjà dans une trentaine de livres. Quand on m’a demandé de choisir une œuvre, j’ai tout de suite pensé à celle-ci. J’aime les couleurs, la composition, tout ! Y a-t-il vraiment un avenir pour la peinture ? Je pense qu’on peut le dire. Cette œuvre a un aspect intemporel. Quand je la regarde, je sais à quel point elle est ancienne, mais elle pourrait tout autant être récente ou être peinte dans trente ans. L’œuvre a été fragmentée. C’est un des aspects de mon travail dans l’abstraction, c’est que vous pouvez aller à l’intérieur. Un détail ou une zone peuvent vivre par eux-mêmes. Là, des composantes de « Violent Treasure » occupent les fenêtres du Palais de Tokyo.

A-t-il été difficile de travailler à distance durant la pandémie de Covid-19 ?

J’ai rencontré l’équipe du Palais de Tokyo en janvier et nous avions discuté du projet. Dans cet autre monde où nous vivions avant mars. Le projet a été reporté en raison de la pandémie. Bref, on avait prévu ça avant la crise.

Vous n’avez pas eu la chance voir l’installation ?

La nuit, on doit pouvoir voir l’installation avec la Tour Eiffel qui scintille, cela doit être magnifique. J’espère pouvoir voir ça ! Elle sera exposée jusqu’en septembre. Mais honnêtement, je ne sais pas si je vais voyager de sitôt même si cela va me manquer de ne pas la voir en personne. Mais j’ai beaucoup d’amis à Paris et on m’a déjà envoyé quelques vidéos. Beaucoup m’ont dit que j’ai fait un travail formidable avec la Dame de fer… Je réponds : « merveilleux » !

En contemplant votre œuvre lors de la réouverture du Palais de Tokyo, je me suis dit que le coronavirus et le street art avaient un point commun, la viralité…

Dans ce cas particulier, je ne pense pas. Mais ce que vous dites est vrai. Il y a quelques années, lorsque ce mouvement de New York s’est internationalisé, et plus particulièrement en France, qui a été très importante au départ, il s’agissait d’une sorte d’importation de notre culture. Et puis, il s’est répandu dans toute l’Europe. Je vous parle du début des années 1980. Presque quarante ans plus tard, le street art est partout. Et bien avant cette pandémie, SRAS ou encore Ebola, j’ai toujours pensé que les graffitis étaient un peu comme des virus… Avant de parler de virus médical, nous parlions des virus informatiques. Notre mouvement s’est répandu comme un virus. Mais aujourd’hui et demain, je ne veux pas faire ce lien entre mon travail et tout ce qui se passe. J’espère qu’avec la réouverture des musées, des institutions ou encore des magasins, tout le monde aura la chance de revenir à un sentiment positif. Le fait que mon travail ne soit, espérons-le, agressif ou offensant. Ce n’est pas politique, c’est juste mon art. Et je ne veux pas utiliser ce moment pour un usage personnel. Non, non, non, non, non, non, je ne veux pas faire ça ! Je veux parler davantage de l’inégalité raciale mais certainement pas de ce virus. Nous avons un problème très sérieux sur la planète en ce moment.

Qu’avez-vous fait pendant le confinement ?

J’ai été très occupé dans mon studio à faire de l’apprentissage graphique, de l’impression 3D. Toutes ces choses que j’ai faites au cours des trois derniers mois ont été assez productives. Je fais le meilleur usage de mon temps. Tout cela m’a fait réévaluer beaucoup de choses et notamment le fait que nous faisons tout foirer aux États-Unis. Voir ma vie revenir à la normale ? Je veux mieux utiliser mon temps et de ne pas être frivole.

Justement vous parliez d’inégalité raciale… Un mouvement comme celui né après le décès de George Floyd, cela vous inspire ?

Je fais tout le temps de mon mieux. J’ai essayé d’être une meilleure personne et de traiter les gens correctement toute ma vie. Ce qui m’inspire, c’est ce que je vois arriver alors que je vais avoir 65 ans. Avant même que je prenne un marqueur et ne veuille devenir graffeur, le même problème se posait dans mon pays ! J’ai grandi pendant le mouvement des droits civique dans les années 1960. Je n’en reviens pas que nous en soyons là aujourd’hui. Ce qui m’inspire, c’est de voir qu’il y a tant de gens qui veulent du changement. Le problème aux Etats-Unis, dans mon pays, c’est que jusqu’ici trop peu de monde se souciaient de cette cause. Mais maintenant, grâce à George Floyd, je vois les gens réagir partout sur la planète. Les gens regardent les choses différemment, comme les statues au Brésil. Quand j’étais enfant, il y a cinquante ans, c’était presque mieux, aussi mauvais que c’était. Je vis dans une société avec ces problèmes et si je peux faire quelque chose avec mon petit auditoire… J’essaye de faire de mon mieux pour être conscient de ce qui se passe. C’est formidable parce que je vois enfin ces jeunes faire quelque chose de bien. Il faut aborder ces questions maintenant, il n’y a pas d’autre solution. En 1968, lorsque Martin Luther King a été tué, j’ai assisté à une manifestation avec ma mère. Il aura fallu attendre 52 ans pour que cela se passe. Ce qui se passe est incroyable, de mon vivant, je n’avais jamais vu ce pays comme ça. Je n’ai jamais vu de jeunes gens motivés comme ça ! Cette année sera l’année du changement. Je touche du bois. L’humanité traverse actuellement une épreuve. C’est le moment d’être plus réfléchi. Il est temps maintenant d’être plus conscient et plus attentionné.

Pensez-vous que la reconnaissance du graffiti et des cultures urbaines en général a pu aider la cause des Noirs américains ?

Il ne s’agit pas de savoir si cela aide la communauté noire d’Amérique, mais simplement de conforter leur histoire dans cette culture. La musique rap telle que nous la connaissons, les DJs aux platines, les micros, le break, les danseurs, etc. Toute cette culture est venue de New York. Les Noirs américains ont toujours eu une longueur d’avance en musique : le R&B, le blues, le jazz, etc. Le hip-hop, c’est l’héritage de cette contribution des Noirs à toute cette histoire !