« Chez moi, le confinement a éteint toute étincelle de création », confie Aurélie Valognes

20 MINUTES » AVEC... La romancière Aurélie Valognes raconte sa traversée du confinement et explique pourquoi son nouveau livre a cartonné malgré la fermeture des points de vente

Propos recueillis par Olivier Mimran

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La romancière à succès Aurélie Valognes
La romancière à succès Aurélie Valognes — photo © Céline Nieszaver / LeExtra 2020
  • Tous les vendredis, « 20 Minutes » propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • À seulement 37 ans, Aurélie Valognes, qui n’a pourtant écrit que six livres, est l’une des romancières les plus populaires de France.
  • Son dernier ouvrage, « Né sous une bonne étoile », compte parmi les rares livres à s’être très bien vendus pendant le confinement.

Jamais Aurélie Valognes n’aurait imaginé devenir un phénomène littéraire lorsque, à tout juste 30 ans, elle s’est lancée dans l’écriture. Six manuscrits plus tard, c’est pourtant ce qu’est devenue celle que Livre Hebdo a couronné « Papesse de la littérature populaire » et qui se présente, sur son propre site, comme « l’auteure adorée des Français ». Son dernier ouvrage, Né sous une bonne étoile, suis la même voie que ses prédécesseurs avec plus de 120.000 exemplaires vendus en seulement trois mois !

Ça n’était pourtant pas gagné car Aurélie Valognes n’a pu promouvoir son roman, paru quelques jours avant le confinement. À la faveur d’un entretien exclusif avec « 20 Minutes », l’autrice de Mémé dans les orties (un million d’exemplaires vendus) et La cerise sur le gâteau (170.000 exemplaires de la version poche écoulés depuis le 4 mars) analyse la mécanique d’un succès qui aurait dû être contrarié par la crise du Covid-19

Votre dernier roman, « Né sous une bonne étoile », est sorti juste avant le confinement. Ça a dû être compliqué d’en faire la promotion ?

Pas compliqué, impossible ! Je n’ai participé qu’à une unique séance de dédicace le 14 mars, donc juste avant que les mesures qu’on sait soient annoncées par le président Macron. D’ailleurs, je culpabilisais déjà à l’idée de faire courir un danger inutile aux lectrices et lecteurs venus me rencontrer, c’est dire…

Vous étiez donc rassurée d’interrompre toute promo ?

Je confirme que si j’en ai inconditionnellement accepté l’idée, j’ai tout de même ressenti un petit sentiment de frustration. C’était un peu comme si j’avais accouché d’un bébé que je ne pouvais présenter à personne. Moi qui venais de sortir de ce genre de baby blues que les auteurs peuvent connaître une fois leur roman achevé – fin décembre 2019 en ce qui me concerne –, je me suis retrouvée totalement démunie au mois de mars… Je n’étais pas triste d’abandonner mes personnages, j’étais juste désorientée car je suis quelqu’un de très actif, qui n’a pas l’habitude du désœuvrement.

Comment expliquer que malgré cela, le livre ait rencontré un gros succès ?

Ça peut surprendre, en effet, mais c’est dans l’ordre naturel des choses : je rappelle que j’ai sorti mon premier roman en autoédition et que je suis devenue ce que je suis grâce au bouche-à-oreille, qui a amené le succès puis poussé des éditeurs à se rapprocher de moi. Cette mécanique a de nouveau fonctionné, malgré le confinement, et j’en suis ravie et honorée.

Pensez-vous que l’optimisme qui surnage souvent dans vos romans ait pu, en ces circonstances particulières, attirer les lecteurs ?

Peut-être. Je crois surtout que dans notre malheur collectif, mon roman a eu cette chance inespérée de sortir juste avant le confinement : les gens se sont mis à avoir du temps pour la lecture et même si les libraires et autres points de vente ont vite fermé, mon livre, qui avait bénéficié d’un premier tirage conséquent, était disponible partout, en quantité, et il est resté longtemps en « tête de gondole » puisque les distributeurs ont cessé de distribuer et la plupart des éditeurs – pas le mien, encore un coup de chance ! – de publier.

« Né sous une bonne étoile » s’est quand même vendu à 120.000 exemplaires, ce qui n’est pas rien, comment l’expliquez-vous ?

J’imagine que mes lecteurs les plus fidèles se sont naturellement rués sur mon nouveau roman, et que d’autres l’ont peut-être acheté par défaut ? En tout cas, j’espère que leur acte d’achat ne visait pas à se prendre une dose d’optimisme parce que pour la première fois, un de mes livres n’en déborde pas (rires).

Tous les romans d’Aurélie Valognes © éd. Mazarine & éd. Le Livre de Poche

A titre personnel, comment avez-vous vécu cette période ?

Comme tous les Français, j’imagine. A ceci près que j’ai le bonheur de ne pas habiter une grande ville, et celui de vivre dans une maison avec un petit jardin. Matériellement, donc, j’ai certainement connu un confinement moins pénible que le plus grand nombre des Français. En revanche, je l’ai moralement moins bien vécu parce que si je me suis d’abord dit « chouette, je vais profiter de ce temps pour commencer à réfléchir à mon prochain livre », j’ai vite été désarçonnée par le fait que les informations et les consignes soient livrées au compte-gouttes, avec de vrais moments de flottement de la part des autorités sanitaires. La situation faisait qu’il était très compliqué de me projeter, de faire le vide et surtout d’être sereine.

À quel point cela a-t-il affecté la romancière que vous êtes ?

J’avais beau essayer « d’accueillir mon nouveau bébé », il n’y avait rien à faire, rien ne voulait se loger dans mon ventre. Ajoutez à cela l’omniprésence de mes enfants, qui entraient à tout bout de champ dans mon bureau, trop heureux d’être sûrs de m’y trouver, et vous comprendrez pourquoi j’ai fini par penser à partir, à m’isoler un ou deux jours pour respirer, pour sentir que j’étais encore vivante. Et surtout, pour retrouver l’étincelle de la création que le confinement avait éteinte. C’est fou, parce qu’en temps ordinaire, j’ai toujours en tête un ou deux romans d’avance… alors que là, cette belle mécanique a explosé. Je n’avais envie de rien, je ne trouvais aucun sujet suffisamment important pour en tirer une histoire, et a fortiori pour m’y plonger corps et âme pendant un an.

Cette panne d’inspiration se poursuit-elle aujourd’hui ?

Heureusement que non (rires) ? Mais il a bien fallu patienter un bon mois après le déconfinement pour qu’une idée surgisse et que l’envie, le besoin de l’exploiter prenne le pas.

Avez-vous, comme de nombreux Français, le sentiment un peu honteux d’avoir vécu un confinement pas assez productif ?

Disons qu’il nous a tous fallu revoir nos objectifs, puisqu’on ne peut pas être ultra-productif dans un temps suspendu, qui plus est aussi long. Il fallait donc absolument que chacun se fixe de nouvelles « missions », plus orientées vers l’accomplissement personnel, la recherche de plaisir… Des objectifs moins ambitieux mais susceptibles de vous rendre fier ; c’était typiquement : faire du sport – ça, c’est sans moi (rires) –, bricoler, se mettre à la cuisine, etc.

Des injonctions largement relayées par les médias, non ?

Je ne sais pas. Personnellement, je ne regardais pas les infos, juste les allocutions présidentielles. Donc quand j’ai cuisiné avec mes enfants, ce qui était très sympa, ce n’était pas parce que je m’y sentais obligée ! Enfin si j’y ai pris beaucoup de plaisir, je n’en profitais pas à plein parce que comme je le disais plus tôt, je ressentais un impérieux besoin de m’isoler…

Vous souhaitiez vous éloigner de votre environnement familial ?

Je ne dirais pas ça comme ça. Comment expliquer ? Disons que j’adore mes enfants, qu’être leur maman est ma plus grande fierté et un bonheur incomparable mais que là, dans ces circonstances particulières, j’en étais presque arrivée à leur en vouloir – oh là là, c’est dur à reconnaître – de « m’empêcher » de faire ce pour quoi j’ai l’impression d’être faite, à savoir écrire.

Pourtant, êtes-vous sûre que vous y seriez parvenue plus aisément en leur absence ?

Excellente question, qui a d’ailleurs un lien avec ce que je suis en train d’écrire maintenant mais chut ! (rires) En fait, je pense que j’aurais certainement quand même ramé, que j’aurais eu du mal à être aussi efficace qu’à l’ordinaire. Mais j’aurais quand même beaucoup plus lu, j’aurais eu plus de temps pour « m’alimenter », me « remplir » intellectuellement. Peut-être pas à trouver la bonne idée, mais j’aurais pu rompre avec ce quotidien pesant ponctué de longues séances d’aide aux devoirs, de cuisine, etc.

Ces tâches du quotidien étaient donc une épreuve ?

Non, seulement leur répétition. Répétant ça, je vais vraiment passer pour une mauvaise maman alors qu’en réalité, j’ai passé de merveilleux moments avec mes enfants : on a construit une cabane dans le jardin, on a presque écrit un livre avec l’un de mes fils (il faisait des dessins qu’il m’expliquait et je pondais un petit texte en rapport, on en a produit presque 200 pages), l’autre a appris à jouer aux échecs et a lu sa première BD, le Sacrées sorcières de Pénélope Bagieu. Tous ces moments sont des cadeaux, qui resteront gravés dans nos mémoires… contrairement à ce malaise que j’ai pu ressentir de temps à autre, et dont le souvenir s’estompe déjà.

Craignez-vous que l’optimisme qui habite généralement vos romans soit, à l’avenir, altéré par la crise que vous venez de vivre ?

Je n’en suis pas sûre. En tout cas, je ne l’espère pas ! Cette crise, je la prends plutôt en mode « Carpe Diem ». Je veux dire que si on n’a pas vu arriver ce minuscule virus qui nous a tous figés, certains – moi comprise – en ont tiré d’importants enseignements personnels…

… Vous avez le sentiment d’en sortir grandie ?

En quelque sorte, dans le sens où il me semble qu’il y a eu une prise de conscience massive de l’extrême fragilité de nos vies, qui peuvent s’éteindre demain, comme de celle de nos équilibres globaux puisqu’on pourrait, à l’avenir, être de nouveau confinés… mais aussi du fait qu’il existe, pour chacun, une marge de manœuvre dont il faut profiter. L’idée qui est née de tout ça, et là on est bien dans l’optimisme, c’est « je ne vais pas commencer à vivre demain, je dois vivre dès aujourd’hui ».