« Ce monde est complètement dingo, mais hyper inspirant », estime Joann Sfar

« 20 MINUTES » AVEC... Le dessinateur Joann Sfar publie « La Chanson de Renart », une BD inspirée de récits du XIIe siècle et dont les thématiques résonnent étrangement avec l'actualité

Propos recueillis par Olivier Mimran

— 

Portrait de Joann Sfar, le 7 mars 2018, à Paris (illustration).
Portrait de Joann Sfar, le 7 mars 2018, à Paris (illustration). — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société dans son rendez-vous « 20 Minutes avec… ».
  • Joann Sfar explique en quoi « La chanson de Renart », sa nouvelle BD, fait écho à l'actualité.
  • Prévue en trois volumes, « La chanson de Renart » s'inspire à la base de célèbres récits animalier du XIIe siècle.

Il a troqué son célèbre Chat du rabbin contre un renard, mais pas n’importe lequel. Sa nouvelle série BD,  Joann Sfar la consacre à Renart avec un « t » final, du nom du  goupil des célèbres récits animaliers du XIIe siècle.


En plein procès de l’attentat contre Charlie Hebdo, événement qui l’a d’autant plus marqué que des confrères dessinateurs en ont été victimes, et alors que Nice, dont il est natif, reste profondément marqué par l’ attentat du 14 juillet 2016, Joann Sfar a expliqué à 20 Minutes en quoi certaines thématiques de La chanson de Renart (Gallimard) avec ses personnages légendaires, ses sorcières, ses dieux grecs et son enchanteur Merlin, résonnent étrangement avec l’actualité…

Vous aviez vous-même tiré un roman (de la série « Le Niçois ») à partir de l’attentat terroriste du 14 juillet à Nice. Exorciser un tel événement dans une oeuvre, c’est un passage obligé pour un artiste ?

C’est curieux parce que j’étais à Nice avec mon fils aîné le soir de l’attentat et le hasard a voulu qu’au dernier moment, on choisisse de ne finalement pas aller assister au feu d’artifice pour rester regarder la télé. Le roman que j’en ai tiré, qui s’appelle Farniente, était effectivement pour moi une tentative d’exorciser cet événement. Forcément, en tant que Niçois, je connais beaucoup de monde alors ça m’a beaucoup éprouvé. Cela dit, moi, face aux grands drames, en général je ne pense rien ! Et plus je creuse, plus je ne pense rien… alors chaque fois qu’il en intervient un, j’essaie de me soigner en produisant du romanesque, de la fiction, du récit mais pas forcément avec une parole politique ou citoyenne, voire utile. Donc ma réponse face à un fait traumatisant, qu’il soit intime ou collectif, ça a toujours été d’accoucher d’un récit parce que c’est ce que je sais le mieux faire.

Vous venez d’adapter « Le roman de Renart » en l’intitulant « La chanson de Renart ». Pourquoi en avoir changé le titre ?

C’est un clin d’œil à La chanson de Roland, le grand texte épique français, quand Le roman de Renart est le grand texte romanesque français. J’ai immergé Renart dans une geste épique parce que ça m’amusait qu’il y mette le boxon (rires). Il est donc à cheval entre un Moyen Âge « réel » et un autre légendaire. De la même manière que Le Chat du rabbin a exploré une Algérie fantasmée de la période coloniale, là j’ai eu envie d’explorer un moyen age tantôt historique, tantôt mythologique et cet « outil » qu’est Renart me plaît beaucoup parce qu’il est sournois, cruel, que les gens ne l’aiment pas.

C’est un peu un archétype du caractère français, non ?

Absolument ! D’ailleurs, peu de gens savent qu’avant que Goscinny et Uderzo créent Astérix, ils avaient d’abord pensé à s’emparer de Renart ! C’est non seulement un personnage très français, mais c’est le père de tous les héros de littérature et de théâtre. Je veux dire que c’est Renart qui est, finalement, à l’origine de tous les valets – Sganarelle, Figaro, Scapin etc. – du théâtre français. Ça a été le premier personnage romanesque français et je l’aime beaucoup parce qu’il n’est pas moraliste, il est plutôt là pour foutre la merde (rires). Rien que pour cette raison, c’est mon héros préféré.

Votre Renart déclare qu’il va « sauver le monde avec un mensonge ». N’est-ce pas une posture politique très actuelle ?

Complètement. Et ce n’est pas la seule référence aux situations que l’on connaît : il y a aussi celle, par exemple, d’un roi qui décide de faire couper la tête de Renart parce qu’il pense que c’est le seul moyen de calmer la foule. C’est un roi qui a peur de son peuple, et ça, c’est l’actualité, pour moi. C’est marrant parce qu’avant, on craignait les souverains tyranniques, impitoyables… et qu’aujourd’hui, on redoute d’avoir des dirigeants terrifiés.

Ah ? Vous avez l’impression que nos dirigeants sont terrifiés ?

L’adjectif est peut-être excessif, mais force est de constater que nos institutions sont à bout de souffle. On a le sentiment que les Français ne supportent plus d’avoir un Président, qui qu’il soit. À tout le moins, d’un régime présidentiel. La meilleure illustration est d’ailleurs la détestation qu’il y a eu successivement contre Sarkozy, Hollande et Macron… alors qu’on ne peut pas imaginer personnalités plus différentes ! Ça n’est pas difficile de réveiller le moyen age quand on observe l’époque actuelle : qu’il s’agisse des épidémies, des dérives des pouvoirs, des soulèvements populaires, beaucoup des événements actuels se sont déjà produits au moyen age.

Justement, comment les auteurs de BD traversent-ils la crise sanitaire ?

La vraie question n’est pas de savoir comment les auteurs la vivent individuellement. C’est – même si ça a l’air un peu provocateur – de savoir si auteur est un métier ou pas, et cette question est devenue essentielle avec la précarisation amplifiée par cette crise. On fait partie de la génération qui a voulu croire qu’on pourrait vivre de ces métiers-là. De fait, certain(e) s en vivent mais il y a aussi eu une précarisation très très rapide de beaucoup de nos collègues et une absence totale de réaction des pouvoirs publics depuis trois quinquennats.

Pensez-vous que Roselyne Bachelot, la ministre de la Culture, s’emparera de ce dossier ?

Je crois qu’une de ses premières déclarations, c’était qu’elle n’avait pas l’intention d’aller pleurnicher pour demander des fonds pour les artistes. Formidable, non ? On ne lui demande pas d’aller pleurnicher, on lui rappelle que des professions sont en train de crever. Puisqu’on nous parle toujours de « vivre ensemble », il faut rappeler que cette notion ne tient qu’au maillage culturel, à ce qui fait qu’une société à des choses à se dire. Partant de là, il faudra bien mettre en place des statuts d’exception pour protéger les artistes, non ?

Pourquoi faudrait-il protéger les artistes ?

Mais parce qu’ils sont, en quelque sorte, les garants de la paix sociale : c’est grâce à eux que des débats se font dans des livres, des pièces de théâtres, des films. Quand un artiste prend la parole en public, il amène toutes les opinions à s’exprimer sur un terrain culturel ; c’est-à-dire sur un terrain où le débat est possible. Lorsqu’il y a échec de ça, les opinions s’expriment dans la violence et je fais partie de ceux qui pensent que la violence n’apporte jamais rien de bon.

Vous sentez-vous une âme militante ?

Non. J’ai des opinions, comme tout le monde, que je n’exprime pas très souvent publiquement. En revanche, les syndicats d’auteurs « m’utilisent » très consciemment quand il s’agit de faire passer un message, parce que les médias me connaissent, donc m’interrogent, et parce que je suis plutôt grande gueule (rires).

Alors n’avez-vous jamais l’envie de devenir le « porte-drapeau » de votre profession ?

Mais tellement pas ! D’abord parce que je me sens incompétent, ensuite parce que d’autres auteurs connus – des médias, en tout cas – transmettent volontiers ce message quand on le leur demande. Je pense à Lewis Trondheim, Marion Montaigne, Pénélope Bagieu etc. Et puis on exerce au sein d’une profession qui compte finalement peu de monde. On ne va donc pas prendre le micro chaque fois qu’on pense que les auteurs vont mal, ce serait ridicule et malvenu quand on connaît toutes les difficultés économiques que rencontre notre pays. D’autant qu’on est maintenant à peu près tous convaincus que quoi que l’on fasse, le statut des auteurs n’évoluera pas dans un avenir proche…

Vous avez d’ailleurs déclaré : « Je me bats pour des causes dont j’ai la conviction qu’elles sont toutes perdues ». C’est fataliste !

Oui, c’est vrai (rires). J’ai dit ça parce que les militants m’agacent, alors je n’ai pas envie de faire le militant, de jouer la petite musique de l’espoir. Ça ne me ressemble pas. Je me sens beaucoup mieux lorsque je m’exprime dans des fictions, même si on a la quasi-certitude qu’elles ne servent à rien. C’est plus ça, mon métier. Je n’ai envie d’être le représentant de personne, pas plus des auteurs que de quiconque, ça n’est pas mon rôle.

Vous approchez de la cinquantaine. Comment vivez-vous ce cap ?

Très très bien, j’ai une chouette vie. La seule chose qui m’inquiète, c’est l’état global du monde. Encore que… En tant que citoyen, je ne peux évidemment pas être heureux du monde dans lequel je vis ; mais en tant qu’auteur, que narrateur, c’est passionnant, ce monde complètement dingo est un vrai trésor parce qu’il est hyper inspirant ! Donc je suis inquiet mais pas malheureux.