Treizième épisode de « L’Ancre Noire », le roman-feuilleton de Rocambole pour 20 Minutes

#LISEZCHEZVOUS Retrouvez chaque jour à 17h un nouvel épisode du roman-feuilleton de l’appli Rocambole et 20 Minutes : « L’Ancre Noire » de Tina Bartoli

Laurent Bainier

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"— Je te prête le vélo si tu veux, tu descends au bar du village et tu demandes Jean-Paul, c’est mon cousin. Il descend en ville tous les matins vers 10 heures, il te mènera."
"— Je te prête le vélo si tu veux, tu descends au bar du village et tu demandes Jean-Paul, c’est mon cousin. Il descend en ville tous les matins vers 10 heures, il te mènera." — Getty

En partenariat avec Rocambole, l'appli pour lire autrement, nous vous proposons chaque jour à 17 heures un nouvel épisode du feuilleton littéraire L’Ancre Noire de Tina Bartoli.

Résumé de la saison II (le résumé de la première saison est ici) : 

Un plongeur livre ses souvenirs de chercheur de trésor. Il raconte comment à la faveur d'une expédition en République dominicaine, il assista le 8 août 2008 au naufrage de L'Espérance, avec à son bord Abel et sa classe. Pendant des années ensuite, il chercha en vain la trace de l'épave de ce navire, jusqu'à ce que, visé par une enquête pour pillage d'épave, il dut se réfugier en République tchèque.

SAISON II, EPISODE 2 - L’homme au chapeau

Par un clair matin d’été, alors que j’ouvrais la porte brinquebalante de ma petite maison toute biscornue, je trouvai sur le paillasson une petite boîte de couleur sombre ; on aurait dit l’écrin d’un bijou. Je regardai autour de moi : personne. Seul le vent agitait doucement les branches des oliviers. Je l’ouvris et mon cœur s’arrêta : c’était une ancre noire. Un papier plié en quatre complétait le présent. Une grosse écriture maladroite et baveuse y avait tracé ces quelques mots :
 « Maman, j’ai un marché à te proposer ».

À la lecture de cette phrase, mon sang se glaça. Mes mains tremblaient tant que le cadeau m’échappa. Je dus m'asseoir, la tête me tournait. Fixant la feuille blanche  barbouillée d’encre noire, toute l’horreur du cauchemar auquel j’avais échappé refit soudainement surface ; sournois, malsain, le souffle de l’épouvante s’enroula autour de mon cou et le serra si fort que le souvenir de Jean De Saint Geores prêt à m’étrangler explosa dans ma tête.

Qui d’autre que le fantôme d’Octave avait pu tracer ces quelques mots ? Octave n’existait pas, les recherches de la police à son sujet étaient formelles : aucun Octave De Saint Geores ne figurait sur les registres d’état civil. Pourtant, j’avais côtoyé un homme à la santé mentale vacillante qui répondait à ce nom ; il avait été tué à bout portant par le vieil éditeur machiavélique.

Hagarde, le regard perdu dans les oliviers, j’observais machinalement le souffle du vent les caresser doucement. Tout à coup, il me sembla distinguer une silhouette se faufiler entre les arbres.  Mon sang ne fit qu’un tour : je bondis et m’enfermai à double tour dans la maison. Fébrilement, je préparai un sac de voyage puis courus tambouriner à la porte de la seule masure habitée du hameau. Mon unique voisine, la vieille Vannina, m’ouvrit, l’air grognon :
— Aiò o pinzuta ! Ùn t’agità micca cusì di matina ! 
(Hé ! la continentale, on n’a pas idée de s’agiter comme ça de bon matin !)
— Bonjour Vannina, je suis désolée de vous déranger, mais c’est très urgent : est-ce que Toussaint peut me descendre à Ajaccio ?
— Mais Toussaint, il est à la chasse depuis 5 heures ce matin !
— Il rentre quand ?
— Quand il aura dépeuplé le maquis de tous les sangliers. Entre un peu, je vais te faire le café.
— Merci, Vannina, je ne peux pas, je dois partir très vite.

Joignant les mains, elle prit un air exaspéré :
— Mais que vous êtes fatigants avec vos urgences ! Vous vous ruinez la santé, vous le savez ? Pas étonnant qu’ils meurent tous du cœur là-haut sur le continent.
Je m’apprêtais à la saluer, décidée à descendre sur la route pour faire du stop, quand elle ajouta :
— Je te prête le vélo si tu veux, tu descends au bar du village et tu demandes Jean-Paul, c’est mon cousin. Il descend en ville tous les matins vers 10 heures, il te mènera.
— Merci mille fois Vannina, embrassez Toussaint pour moi, au revoir !
— Avedeci o ciù, porta ti bè è torna pè u stufatu. 
(Au revoir petite, porte-toi bien et reviens pour le civet.) 

En entrant dans le bar, je fonçai vers un gros monsieur qui trônait derrière le comptoir et demandai à parler à Jean-Paul.
— Et qu’est-ce que vous lui voulez à Jean-Paul ? m’interrogea-t-il calmement
— Je viens de la part de Vannina, sa cousine, du hameau de Muna.
— Tiens, ça fait longtemps qu’on ne l’a pas vu Vannina, elle va bien ?
— Oui très bien…alors il est où Jean-Paul ?
Levant la main lentement, il lança d’une voix de ténor qui emplit toute la salle :
— Ghjuvan-Paulu, c’hè una donna chì ti chjama.
(Jean-Paul, il y a une petite dame qui te demande.)  

Dès mon entrée, tous les yeux du bar s’étaient tournés vers moi. Suite à l’annonce du barman, il me sembla deviner quelques expressions narquoises. Un grand gaillard en treillis se leva et s’approcha nonchalamment sous le regard attentif de l’assistance.
Quelque peu intimidée, je le saluai poliment, puis répétai ma demande.
— Vannina… si on la laissait faire, elle recueillerait tous les orphelins de la terre : de quoi transformer Muna en Disneyland !
Je perçus quelques ricanements, mais ne me démontai pas :
— Alors, c’est possible ou pas ?
— Vous êtes malade en voiture ?
— Euh… non.
— Alors c’est possible.Prenez d’abord un café.
Puis, sans attendre ma réponse, il lança, à l’adresse du barman :
— Anghjulu, fà ci dui caffè per piacè.  
( Ange, fais-nous deux cafés s’il te plaît.)

Malgré ma pressante préoccupation de fuite, je n’osai protester et bus mon café sagement accoudée au bar. Cependant, en tournant la tête, je reçus un choc en pleine poitrine : au milieu des voitures garées le long de la chaussée, entre les quelques passants qui vaquaient à leurs occupations matinales, une touffe de cheveux noirs attira mon attention. Lorsqu’elle pivota, je reconnus le faciès contrarié d’Octave ; il s’apprêtait à franchir la route pour se diriger vers le bar.
Je saisis le bras de Jean-Paul :
— Elle est garée où votre voiture ?
— Là, juste devant.
— Il y a une autre sortie que celle-là ? lui demandai-je en indiquant l’entrée 
— Oh vous, vous avez des ennuis !
— Oui, je cherche à échapper à cet homme 

Je pointai du doigt Octave qui, déjà, traversait la chaussée.
— Ange, tu le retiens ordonna-t-il, je fais le tour par la cour intérieure.
Tandis que cette fois, tous les regards étaient braqués en direction d’Octave qui s’apprêtait à entrer, Jean-Paul m’entraîna vers une porte discrète, cachée derrière le comptoir.

Nous traversâmes un petit patio sombre et frais et débouchâmes sur une autre artère.
— Attendez-moi sous le porche, je vais chercher la voiture, ordonna Jean-Paul. Il disparut au coin de la rue pour revenir quelques minutes plus tard au volant d’un gros 4 X 4. Tendue, je bouclai ma ceinture et nous nous mîmes en route.
Mais, quelques kilomètres plus loin, je surpris les regards répétés de Jean-Paul dans son rétroviseur, puis il déclara d’une voix neutre :
— Petite, je crois que tes amis nous suivent

Me retournant, je reconnus Octave sur le siège passager de la voiture. Impossible d’identifier le conducteur, il portait un chapeau aux larges bords.
Jean-Paul accéléra et me dit d’un ton sec : 
—  Accroche-toi et regarde droit devant toi, surtout ne ferme pas les yeux.
Jean-Paul nous entraîna dans une course folle, enchaînant les lacets, coupant les virages, prenant tous les risques pour distancer nos poursuivants. Dans la ligne droite de Sagone, il composa un numéro sur son téléphone et mit le haut-parleur :
— Rose-Marie, le prochain vol pour le continent est à quelle heure ?
— Salut, Jean-Paul, attends, je regarde…… 10h45
— Parfait. Tu me réserves une place s’il te plaît au nom de …. Puis, se tournant vers moi : tu t’appelles comment, petite ?
— Clémence Duchamp.
— Au nom de Clémence Duchamp. Tu m’attends dans une demi-heure à l’accueil, ok ?
— Ok, t’es où là ?
À Tiuccia.
— Mais t’es fou, t’y seras jamais !
— Mais si ! Tu me connais, au pire tu fais attendre l’avion. 

Il raccrocha et attaqua le col San Bastianu dans un rugissement de moteur.
À 10h30 précises, nous étions à l’aéroport.
L’estomac un peu tourneboulé, je pris congé de mon pilote de rallye, reconnaissante :
— Merci mille fois, Jean-Paul, comment vous remercier ?
— C’est rien zitelleta, ça m’a fait plaisir. Tu reviendras nous voir quand tu auras réglé tes affaires ?
— Je vous le promets. »

J’étais la dernière passagère à embarquer, je ne connaissais même pas ma destination exacte. Tout ce que je savais, c’était que je quittais précipitamment le refuge qui avait apaisé ma peur : un petit caillou dans la mer qui vous laisse vous fondre dans son dense maquis jusqu’à ce que le temps et l’oubli effacent chacune de vos traces.  Je n’avais pas eu cette chance. Alors que le personnel de sécurité me faisait de grands signes pour que je me presse en vue des contrôles, je perçus le son régulier d’une vitre que l’on frappe.Avant de disparaître en salle d’embarquement, j’eus le temps d’apercevoir le regard sans expression d’Octave ; il cognait obstinément son front contre la paroi de verre. Derrière lui, se profilait l’inquiétante silhouette de l’homme au chapeau.

(…)

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