Municipales 2020 à Bordeaux : Mais pourquoi n’y a-t-il qu’une seule femme candidate ?

ENQUETE « 20 Minutes » analyse chaque semaine la campagne des municipales à Bordeaux. Aujourd’hui, la place des femmes dans ce scrutin 2020

Marion Pignot

— 

A Bordeaux, seule une femme est candidate aux municipales 2020.
A Bordeaux, seule une femme est candidate aux municipales 2020. — Marion Pignot
  • Les municipales se tiennent les 15 et 22 mars 2020 et, chaque lundi, 20 Minutes analyse la campagne. Aujourd'hui, quelle est la place des femmes dans ces municipales à Bordeaux ?
  • Alors qu’à Nantes ou à Paris, trois femmes s’affrontent, Fanny Quandalle (Lutte ouvrière) est la seule candidate à la mairie de Bordeaux, parmi les neuf listes en lice.
  • Existe-il une exception bordelaise ? 20 Minutes a interrogé les femmes du paysage politique bordelais et deux politologues. Il semblerait qu'il existe « une sorte de machisme, un brin de paternalisme plus fortement ancré dans le Sud-Ouest ».

Où sont les femmes têtes de liste dans cette campagne municipale à Bordeaux ? Chez Lutte ouvrière qui a propulsé Fanny Quandalle numéro un… et puis c’est tout. Allaouia Berrahma, un temps en lice pour le scrutin des 15 et 22 mars, a vu sa candidature être retoquée par la préfecture. Alors pourquoi, une fois de plus, Bordeaux ne sera-t-elle pas conduite par une femme durant ces six prochaines années ? Et pourquoi faut-il remonter à 1983 et à Catherine Lalumière pour retrouver une femme à la tête d’une liste éligible dans la capitale girondine ? « Tropisme bordelais », « poids de l’éligibilité »… 20 Minutes fait le point.

Pour ce scrutin 2020, 23,06 % des têtes de listes dans les communes de plus de 1.000 habitants sont des femmes, contre 17,19 % en 2014, selon les calculs du Parisien. En Gironde, elles sont 16 %, pas bien loin de la moyenne nationale. Bordeaux ne serait donc « qu’une illustration du modèle général », analyse Michèle Delaunay, figure de l’opposition socialiste, avant de lâcher : « Il y a quand même ce petit caractère bordelais qui fait que les hommes se sont toujours débrouillés pour nous écarter ».

L'ancienne ministre Michèle Delaunay, lors de son dernier conseil de Bordeaux, le 2 mars 2020.
L'ancienne ministre Michèle Delaunay, lors de son dernier conseil de Bordeaux, le 2 mars 2020. - Mickaël Bosredon/20 Minutes

« A Bordeaux, on aime les femmes mais quand elles sont derrière un homme. C’est très difficile de bousculer nos candidats qui ont la certitude d’être meilleurs », développe celle qui avouait récemment garder « de ces vingt années » de conseil municipal « des moments douloureux où Alain Juppé » l'avait « un peu méprisée ».

« Utiliser l’argument archi dégueu et sexiste de mes 73 ans »

« Il existe un petit tropisme bordelais, tranche Jean Petaux, politologue à Sciences Po. A Bordeaux, comme à Mérignac, Saint-Médard, Pessac, Talence, Bègles, Lormont ou Cenon vous n’avez jamais eu de femmes à la tête d’une liste susceptible de l’emporter. Ne pas voir de femme en position de leader est notre véritable constance. Parce qu’il y a, certes, une forme de tradition masculine autour des détenteurs du pouvoir, mais dans le Sud-Ouest, il y a, en plus, une sorte de machisme extériorisé, un paternalisme plus fortement ancré. »

De son côté, Vincent Tiberj, professeur des universités Sciences Po Bordeaux, explique « qu’à Bordeaux comme ailleurs », ce sont encore les hommes qui « pèsent dans les partis et dans le choix du candidat idéal ». LR, LREM et compagnie estiment encore que le candidat éligible « n’est pas une femme ». Preuve en est, selon lui, En marche qui a préféré avancer avec Thomas Cazenaze, qui correspond « en tout point à l’image du candidat idéal selon l’appareil politique ». « Les hommes se reproduisent en faisant des hommes. Ceux qui, comme Jean-Marc Ayrault, choisissent une femme pour leur succéder se comptent sur les doigts de la main. Cela laisse peu de chance aux femmes de s’exposer, donc de gagner en confiance et en expérience, de devenir des cheffes de clan aux coudées franches, des figures tutélaires à la Juppé, abonde Michèle Delaunay. Si j’avais cette année été une potentielle tête de liste, il y aurait eu une résistance active, utilisant l’argument archi dégueu et sexiste de mes 73 ans. L’âge de Juppé n’a jamais posé de problème à personne. »

La ministre socialiste, qui a été élue pour la première fois en 2001 et qui vient de vivre son dernier conseil municipal de Bordeaux, dit « culpabiliser » aujourd’hui de ne pas s’être présentée à ce scrutin 2020. Elle avait cependant envie d’une « nouvelle vie » et de voir Emmanuelle Ajon, devenir « la première femme du PS en Gironde ». Michèle Delaunay espérait d’ailleurs un « duo » avec le candidat écolo, Pierre Hurmic : « Il a voulu être le seul numéro un. Je suis pourtant persuadée que le tandem aurait été très positif pour la démocratie et surprenant pour les Bordelais. Finalement, ils ont un énarque parfaitement LREM et deux visages très connus. Un casting d’hommes blancs et routinier. »

« Mon statut de femme a été attaqué ce jour-là »

Résultat, Emmanuelle Ajon est 6e sur la liste Bordeaux Respire. L’élue de 48 ans est loin de s’en plaindre mais se rappelle volontiers avoir déjà fait les frais du machisme. En 2012, dans la dernière ligne droite des législatives, Vincent Feltesse « la coiffe au poteau » et lui « rafle la place de députée » de la 2e circonscription de Bordeaux. La conseillère municipale se souvient :

Il a clairement fait une OPA et cela de manière cavalière. Mon statut de femme a été attaqué ce jour-là et cet épisode a entaché ma carrière. Il renvoit une image de faiblesse et a été un frein à mon exposition possible en tant que tête de liste. »

Emmanuelle Ajon assure que Vincent Feltesse n’a jamais voulu être candidat tant que « la partie n’était pas gagnable ». Quand la situation politique n’est pas claire, « ni stable, les mecs n’y vont effectivement pas », renchérit Jean Petaux, avant d’ajouter : « On ne sacrifie pas les hommes. »

Sacrifiée sur l’échiquier politique, Alexandra Siarri, seconde adjointe chargée de la Ville de demain, de la cohésion sociale et territoriale, assure, elle, ne l’avoir jamais été. « Est-ce que parce que je suis une femme je n’ai pas eu la carrière que j’aurais dû avoir ? Non, et c’est même l’inverse. J’ai commencé en 2008 et bénéficié du fait qu’il y avait peu de femmes en politique. J’étais 45e aux élections précédentes et cette place ne m’a pas empêché d’assurer des fonctions importantes que certains, je sais, estiment secondaires et féminines. »

Alexandra Siarri, deuxième adjointe au maire de Bordeaux chargée de la Ville de demain, de la cohésion sociale et territoriale
Alexandra Siarri, deuxième adjointe au maire de Bordeaux chargée de la Ville de demain, de la cohésion sociale et territoriale - TS-mairie de bordeaux

Que Julia Mouzon ait pris cette seconde place sur la liste de Nicolas Florian ? « Pas de problème, tant qu’il y a une femme et qu’elle est compétente », répond Alexandra Siarri, que beaucoup voyait numéro deux sur la liste du maire sortant. « Les femmes n’ont pas de problèmes avec cette histoire de place et je me sens d’ailleurs plus à l’aise dans le ravitaillement, l’apport d’idées et de projets que dans ce besoin d’accéder au pouvoir », ajoute-t-elle, assurant que si le fait « de n’avoir pas de femme candidate ne génère pas de soulèvement particulier chez les Bordelais », c’est aussi peut-être aussi parce qu’ils ont « compris que ces dernières ont de l’influence ».

Et Virginie Calmels, on en parle ?

Fanny Quandalle, seule contre tous, l’assure elle aussi. Le problème n’est pas les électeurs mais l’appareil politique. La candidate Lutte ouvrière était déjà là il y a six ans et a remis le couvert, sachant d’avance qu’en tant que femme et travailleuse elle « écoperait de la double peine ». « Je suis censée être à la maison et être une exécutante, mais pas prendre la parole », développe la réprésentante du petit parti qui n’a jamais été invitée aux débats entre candidats. Philippe Poutou, Thomas Cazenave et Nicolas Florian s’affrontent sur TV7 ou en direct sur sudouest.fr et Fanny Quandalle est écartée. La faute au manque de place sur le plateau ou à une candidature trop tardive, lui auraient répondu nos collègues journalistes. Et Fanny Quandalle d’en rire : « En même temps, comme je ne risque pas de les croiser sur un plateau, cela m’évite aussi de souffrir de remarques sexistes si toutefois mes concurrents s’y autorisaient. »

Le cas Virginie Calmels ? La plupart des femmes interrogées ont eu une pensée pour la première adjointe d’Alain Juppé chargée de l’économie, de l’emploi et de la croissance durable. Cette dernière aura d’ailleurs été la première femme à présider un conseil municipal de Bordeaux. Et puis une « greffe qui n'a pas pris », des « ambitions masculines contrariées », dixit Jean Petaux, un retour à Paris et un homme pour lui succéder. « On a notre place et c’est l’organisation des partis qui doit encore être bousculée, conclut Emmanuelle Ajon, assurant que les électeurs ont « une longueur d’avance et étaient particulièrement prêts à accueillir une femme en tant que maire. »