Bumble, concurrent de Tinder, se lance en France: «Il faut plus de pionnières dans la tech»

INTERVIEW Rencontre avec la fondatrice de l'application de rencontres Bumble, qui espère bousculer en France les Tinder, Happn ou Adopte un mec... 

Annabelle Laurent

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Whitney Wolfe, 27 ans, vit à Austin, au Texas. Ancienne de Tinder, elle a fondé fin 2014 Bumble, qui revendique 9 millions d'utilisateurs.
Whitney Wolfe, 27 ans, vit à Austin, au Texas. Ancienne de Tinder, elle a fondé fin 2014 Bumble, qui revendique 9 millions d'utilisateurs. — Ellis Parrinder

« Chez moi, au Texas, c’est tongs, K-ways, bottes, Margaritas et tacos. Il n’y a rien de tout ça ! », lance Whitney Wolfe en désignant le décor luxueux du palace parisien où elle a fixé la rencontre. Un signe de ses fortes ambitions pour le lancement de Bumble, qui débarque en ce début novembre à la conquête du marché français.

Whitney Wolfe est une ancienne de Tinder. En 2014, elle avait accusé l’un des fondateurs de harcèlement sexuel. Après leur rupture, celui-ci, qui a depuis démissionné, lui avait même retiré son statut de cofondatrice. 

Bumble compte aujourd'hui 9 millions d'utilisateurs. Avec l'aide d'une équipe de cinq personnes, la jeune entrepreneure de 27 ans compte y ajouter des milliers de Français. Un défi, face à un marché encombré et où le principe du premier pas féminin est déjà proposé par Adopte Un Mec. 

Le principe de Bumble est de réserver aux femmes le «droit» d’engager la conversation. Si les femmes ne font pas systématiquement le premier pas, l’inverse n’est en tout cas plus vrai. Pourquoi jugez-vous si important qu'elles soient les seules à pouvoir le faire? 

Parce que dans l’univers de la rencontre en ligne, les hommes et les femmes ne sont pas égaux. C’est aux hommes d’envoyer le premier message, de demander le rendez-vous, d’appeler… C’est la norme dans le monde entier. Or les femmes ont fait d’énormes progrès pour faire le premier pas et gagner le contrôle dans tous les autres champs de leur vie, pour trouver le job, l’appart qu’elles veulent, et le seul domaine où elles sont retenues, c’est le dating. Ce n’est ni sain, ni progressiste. Et je suis convaincue que cela a des conséquences négatives sur la suite d’une éventuelle relation. Beaucoup de femmes sont mises dans la position d’ignorer les sollicitations. Or quand un homme – et qui que ce soit d’ailleurs, les femmes aussi — se sent ignoré, il perd confiance, et c’est là que l’insécurité peut se transformer en agressivité. Je connais aussi beaucoup d’hommes qui n’osent plus aborder de filles par peur du refus : ce n’est donc pas seulement une fonction au service des femmes, c’est au service de tout le monde.

A son lancement, l’appli a été présentée comme féministe... 

Nous n’avons jamais employé le mot, c’est celui des médias. Ce qui est intéressant, voire assez choquant, parce que cela donne l’impression que toutes les autres applis seraient antiféministes. Ça voudrait dire qu’on aurait accepté un univers de dating antiféministe? Par ailleurs cela m’ennuie qu’il faille étiqueter comme « féministe » un service dès qu’il est pensé en faveur des femmes. Tout le monde devrait être féministe. Avec cette étiquette, c’est comme si on avait voulu faire de Bumble une app de niche. Pourquoi ne serait-on pas une app pour tout le monde?

Dans son livre « Modern Romance » (2015) où il étudie les évolutions de la rencontre amoureuse, Aziz Ansari s’interroge sur les frustrations crées par les applications de rencontre et cible le problème de l’abondance des profils et la facilité avec laquelle on se perd dans l’infinité des possibles. Qu’en pensez-vous ? 

Que les gens disaient probablement la même chose des bars il y a 100 ans. Vous allez dans un bar et il y a 500 mecs auxquels vous pourriez parler, disons 1.000 si vous allez à un concert. Nous sommes également toujours très forts pour accuser quelqu’un ou quelque chose de nos propres échecs. Ceci étant dit, tout dépend de la façon dont l’appli a été pensée : d’une part il existe des applis où une seule personne vous est présentée chaque jour (comme « Once »), et cela convient à certaines personnes, mais cela en frustre aussi beaucoup d’autres, qui choisissent finalement d’en revenir à l’abondance. D’autre part, nous avons fixé une limite de 24 heures pendant lesquelles les femmes peuvent engager la conversation. Pour réduire un peu l’abondance, justement.

«Vous auriez dû entendre ce que les gens me disaient quand j’ai commencé à leur parler de Tinder il y a 4 ans. Ils me prenaient pour une folle.»

Beaucoup d’applis de dating se diversifient en lançant des options pour permettre des rencontres amicales, comme vous avec «  Bumble BFF ». Pourquoi ? 

Facebook vous a permis de vous connecter avec ceux que vous connaissez déjà, mais quelles applis avez-vous pour vous connecter avec ces millions de gens que vous ne connaissez pas encore ? Seulement des applis de dating. Or la solitude va bien au-delà de la solitude amoureuse, la solitude est partout ! Je connais beaucoup de gens très heureux dans leur couple mais très seuls par ailleurs, parce qu’ils se sont peu à peu éloignés de leurs amis de la fac et ne rencontrent plus personne de nouveau via leur travail, par exemple. Pourquoi la technologie permettrait-elle de nous donner seulement accès à des dates ?

Pensez-vous donc que se donner rendez-vous, via des applis, pour un verre avec des amis potentiels sera devenu, dans quelques années, une habitude ? 

Bien sûr. Aux Etats-Unis, une fille de 16 ans vient d’inventer une application qui s’appelle « Sit with us », parce qu’au collège elle n’avait jamais personne avec qui manger à la cantine. L’appli permet aux ados d’inviter des camarades à leur table avant l’heure du déjeuner. Cette fille n’a que 16 ans ! On fait tous l’expérience de la solitude à un moment dans notre vie. Oui, je pense que cela entrera dans les habitudes. Je me souviens de m’être interrogée sur Facebook, « bizarre ce réseau social... Pourquoi j’irais parler à mes amis là-dessus, je les vois déjà à la fac?». Regardez où on en est aujourd’hui. Et vous auriez dû entendre ce que les gens me disaient quand j’ai commencé à leur parler de Tinder il y a 4 ans. Ils me prenaient pour une folle.

«Il est devenu culturellement inacceptable pour une femme de faire comme Mark Zuckerberg. De prendre des risques en jean/T-shirt et de devenir milliardaire.»

Les femmes sont en minorité dans l’entreprenariat, et notamment dans l’entreprenariat tech, bien qu’il existe des associations pour leur donner de la visibilité. Comme l’expliquez-vous, et quelles sont les femmes que vous admirez dans le domaine ?

Il y a cette photo incroyable prise au TechCrunch Disrupt, où l’on voit une longue file d’hommes attendre pour les toilettes, alors qu’il n’y a personne chez les femmes.

Tout est dit avec cette photo. Ces conférences tech manquent de femmes. C’est absurde. Les start-up numériques dessinent le futur, celui de la médecine, des transports, de l’alimentation, de l’amour… Les femmes ne peuvent en être exclues ! Pourquoi si peu de femmes lancent des start-up ? Parce que les gens vous critiquent, vous disent en permanence que vous avez tort… C’est heureusement en train de changer. De notre côté nous allons embaucher cinq femmes en France, cinq en Australie, cinq en Allemagne… Il va falloir que les entreprises arrêtent de considérer les femmes aux postes de manager comme des faire-valoir.
Et il va falloir plus de pionnières. Nous avons tous observé Mark Zuckerberg quitter l’université [à l’issue de sa 2e année] et devenir milliardaire. Avez-vous déjà entendu parler d’une femme qui ait fait pareil? Moi non. C’est devenu culturellement inacceptable pour une femme de le faire. De prendre des risques en jean/T-shirt et de devenir milliardaire. Ça n’a été qu’un phénomène masculin pour l’instant, mais ça va changer. Sheryl Sandberg est phénoménale. Je suis très impressionnée par Jessica Bennett qui a écrit le Feminist Fight Club. J’adore Sofia Amoruso [fondatrice du site de e-commerce Nastygal.com] qui est une amie à moi. Une autre amie Audrey Galman [qui a inspiré le personnage de Marnie dans Girls] a lancé un club réservé aux femmes, à New York:  The Wing. Il y a beaucoup de femmes comme elles. Il en faut encore plus.