Fuite de données et manipulation sur les réseaux sociaux... Ce que révèle le livre du lanceur d'alerte de Cambridge Analytica

EXTRAITS CHOISIS Le lanceur d’alerte Christopher Wylie publie un livre témoignage intitulé « Mindfuck ». Celui qui a été au cœur de la création de l’entreprise Cambridge Analytica dévoile les rouages d’un des plus gros scandales de fuite de données et de manipulation sur les réseaux sociaux ayant participé à l’élection de Donald Trump et au vote du Brexit

Marie De Fournas

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Christopher Wylie, le lanceur d'alerte de l'affaire Cambridge Analytica publie son livre témoignage de l'affaire.
Christopher Wylie, le lanceur d'alerte de l'affaire Cambridge Analytica publie son livre témoignage de l'affaire. — François WALSCHAERTS / AFP
  • Le livre Mindfuck, écrit par le lanceur d’alerte de l’affaire Cambridge Analytica, sort en librairie ce mercredi 11 mars.
  • Christopher Wylie explique notamment les rouages de cette entreprise accusée d’avoir collecté les données personnelles de millions d’utilisateurs Facebook à des fins politiques.
  • Un témoignage sans filtre sur cette machine qu’il a lui-même conçue, mais dont les projets lui ont échappé.

C’est le scandale qui a agité l’année 2018 et donné lieu à des centaines de milliers d’articles. L’affaire Cambridge Analytica a été traitée en long en large et en travers par les médias sur la base d’enquêtes journalistiques et judiciaires, d’analyses ou encore de témoignages de lanceurs d’alertes. Tout ou presque a été dit. Pourtant, le livre de Christopher Wylie, Mindfuck, en librairie ce mercredi 11 mars, offre un nouvel éclairage sur l’affaire.

Le jeune lanceur d’alerte y raconte les fils et les rouages de l’entreprise anglaise qu’il a intégrée alors qu’il n’avait qu’une vingtaine d’années et comment celle-ci, à l’origine chargée de combattre la radicalisation religieuse en ligne, s’est transformée en une machine cherchant à manipuler des groupes ciblés de personnes sur les réseaux à des fins politiques dans divers pays du monde. Anecdotes, analyses personnelles, explications pointues de techniques de manipulation… Le jeune Canadien aborde l’affaire à travers sa propre histoire, avec humour, parfois dégoût et émotion.

« Sur le visage cette couche de crasse que laissent les voyages transatlantiques »

Loin de faire un exposé technique, Christopher Wylie partage, au fil des douze chapitres de son ouvrage, ses ressentis, comme lors de sa première rencontre avec Steve Bannon, l’homme qui allait devenir le vice-président de Cambridge Analytica et le futur conseiller de Trump à la Maison-Blanche.

« Je m’attendais à quelqu’un ayant l’air de travailler pour un gouvernement ou une agence. A la place, j’avais devant moi un type débraillé qui portait deux chemises l’une par-dessus l’autre, comme s’il avait oublié d’enlever la première avant de mettre la seconde. Il était mal rasé, avait les cheveux gras, et sur le visage cette couche de crasse que laissent les voyages transatlantiques. Ses yeux étaient mouchetés de rouge, discret rappel de la couperose qui gangrenait le reste de sa peau. Dans l’ensemble, il dégageait des ondes oscillant entre celles d’un vendeur de voitures d’occasion et celles d’un dément. »

« Facebook les avait simplement laissés se servir »

Mais Mindfuck est surtout le témoignage du principal créateur de Cambridge Analytica et donc de celui le plus à même d’en expliquer les rouages. Christopher Wylie raconte ainsi comment le travail de chercheurs de l’université de Cambridge ont inspiré ce qui fut l’un des outils de base de collecte de données Facebook par Cambridge Analytica.

« Les docteurs David Stillwell et Michal Kosinski travaillaient sur d’immenses quantités de données qu’ils avaient récoltées en toute légalité sur Facebook. Ils faisaient partie des pionniers du profilage psychologique fondé sur les réseaux sociaux. En 2007 Stillwell avait développé une application appelée MyPersonality qui permettait à ses utilisateurs d’obtenir leur "profil psychologique" en utilisant l’appli. Après avoir donné ses résultats à l’utilisateur, l’appli récupérait le profil et le stockait en vue de travaux de recherche de Stillwell. […] Kosinski et Stillwell me parlèrent des gigantesques jeux de données qu’ils avaient acquis au cours de leur année de recherche. […] "Comment les avez-vous obtenus", leur demandais-je. Ils m’expliquèrent que, grosso modo, Facebook les avait simplement laissés se servir par le biais de l’application qu’ils avaient développée. […] A chaque fois qu’une personne utilisait leur appli, ils recevaient non seulement les données Facebook de cette personne, mais également celles de tous ses "amis". »

En résumé, avec un millier d’utilisateurs de l’appli ayant chacun 150 amis, ce sont les données de 150.000 profils qui pouvaient être récoltées. Cambridge Analytica a reproduit ce schéma avec une application installée sur Facebook, sur laquelle les utilisateurs remplissaient des tests contre une petite rémunération.

Nous avions recréé toute sa vie dans notre ordinateur et elle n’en savait absolument rien »

Dans un passage presque surréaliste, Christopher Wylie raconte qu’une fois cette application lancée, l’équipe se retrouve rapidement avec des fiches ultra-détaillées sur ses utilisateurs et utilisatrices. L’une d’elle est ouverte au hasard.

« Tout ce que l’on pouvait savoir à propos de cette personne apparue à l’écran. Là, c’est sa photo, là, le lieu où elle travaille, et là, c’est sa voiture. Elle a voté pour Mitt Romney en 2012, elle adore Katy Perry, elle conduit une Audi, elle a des goûts simples, etc. Nous avions tous sur elle – et, pour un grand nombre d’items, les infos étaient mises à jour en temps réel, si bien que si elle postait quelque chose sur Facebook, nous le voyions en direct. [...] Nous avions recréé toute sa vie dans notre ordinateur et elle n’en savait absolument rien. »

« Facebook scrute vos relations, vous accompagne partout »

En tant que spécialiste des données, le lanceur d’alerte explique également, tout au long du livre, en quoi celles renseignées sur Facebook, tout comme nos actions, sont bien plus parlantes sur nous qu’il n’y paraît.

« Une page Facebook contient des données sur le comportement "naturel" d’un individu dans son environnement, sans les empreintes digitales laissées par les chercheurs. Chaque scroll est enregistré, tout comme chaque mouvement, chaque like. Tout est là – les nuances, les intérêts, les dégoûts – et, encore mieux, tout est quantifiable. [...] Facebook scrute vos relations, vous accompagne partout avec votre téléphone, et suit à la trace chacun de vos clics et de vos achats en ligne. C’est ainsi que les données de ce site reflètent davantage celle ou celui que "vous êtes vraiment" que les jugements de vos amis ou des membres de votre famille. »

« Cambridge Analytica voulait provoquer les individus, les pousser à s’engager »

C’est grâce à la qualité de ces données que Cambridge Analytica a pu procéder à des manipulations d’individus sur les réseaux à des fins politiques. Là encore, Christopher Wylie était aux premières loges.

« A l’été 2014 Cambridge Analytica commença à développer, sur Facebook et d’autres plateformes, de fausses pages qui ressemblaient à des vrais forums, des vrais groupes et des vraies sources d’information. Il s’agissait d’une tactique extrêmement courante que la maison mère de Cambridge Analytica, SCL, utilisait depuis longtemps dans ses opérations de contre-insurrection partout dans le monde. […] Grâce à la manière dont fonctionnait l’algorithme de recommandation Facebook, ces pages apparaissaient dans le fil d’actualité de personnes ayant déjà liké des contenus similaires. Quand les utilisateurs rejoignaient les faux groupes créés par CA, ils découvraient des vidéos et des articles qui jetaient de l’huile sur le feu. Les conversations s’échauffaient sur la page du groupe et tout le monde se plaignait, ceci ou cela était tellement horrible ou injuste. […] Désormais CA disposait d’utilisateurs qui 1) s’identifiaient en tant que membres d’un groupe extrémiste, 2) formaient un public captif, et 3) pouvaient être manipulés avec des données. »

Et le lanceur d’alerte de revenir sur les manipulations qui n’ont pas manqué de noircir les pages des journaux : l’influence de Cambridge Analytica dans les résultats de la présidentielle américaine et la possible intervention des Russes dans la campagne de Donald Trump, ou encore le référendum pour le Brexit en Grande-Bretagne. Il conclut son récit par un constat assez triste : aucun des grands chefs d’orchestre de ce scandale n’a réellement été puni. Lui vit sans presque plus aucun appareil électronique par peur d’être sur écoute, a été banni de Facebook et ne sort jamais sans un bouton d’alarme d’urgence sans fil.