Confinés loin de la scène et du public, comment les humoristes ont-ils (ré)investi les réseaux sociaux ?

RIRES ET CONFINEMENT Pour rester proches de leur public et continuer d’exercer tant bien que mal leur profession, les humoristes français s’emparent des réseaux sociaux

Marie De Fournas

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En temps de confinement, les performances  d'humoristes ont lieu sur les réseaux.
En temps de confinement, les performances d'humoristes ont lieu sur les réseaux. — Pixabay / onkelglocke / Tumisu / TheDigitalArtist / Cesarstrings
  • Coincés chez eux et privés de leur public, les humoristes remplacent la scène par une activité accrue sur les réseaux sociaux.
  • Entre manque de matériel et de moyens, tous se débrouillent, en tentant de se démarquer, malgré une actualité redondante et l’inspiration mise à rude épreuve.
  • Aymeric Lompret, Laura Domenge et Franjo ont accepté de répondre aux questions de 20 Minutes.

A défaut de brûler les planches, les humoristes font vibrer Instagram, Facebook et YouTube. Depuis le 13 mars dernier et l’interdiction des rassemblements de plus de 100 personnes en France à cause de l’épidémie de coronavirus, tous les artistes comédiens se sont retrouvés sur le carreau.

En plus des dates supprimées, ils ont été contraints trois jours plus tard, comme l’ensemble des Français, de rester confinés chez eux. Beaucoup ont alors décidé de « télétravailler » en produisant des contenus sur les réseaux sociaux, les transformant en incroyable réservoir de contenus humoristiques. « J’ai l’impression que tout le monde se met à la vidéo. J’ai vu même vu mon dealer et ma mère en faire », nous lance l’humoriste et chroniqueur Aymeric Lompret qui, très actif, en fait une par jour.

« J’ai déjà fait deux tournages entiers en étant flou »

Certains se sont lancés dans la production de séries de sketchs. Le couple d’humoristes Fadily Camara et Hakim Jemili ont créé « L’appart du couple brisé ». Jingle, confessionnal dans la salle de bains, engueulade pour une histoire de portable et de bonbons : une réalisation à la hauteur des téléréalités qu’elle pastiche. Autre belle performance, le chroniqueur et comédien Pierre-Emmanuel Barré, qui tient quotidiennement son «Journal de confinement ». Ces vidéos (à peine) romancées sur sa vie à la campagne avec sa femme, comportent des montages plutôt soignés et même quelques effets spéciaux (cf. épisode 13). Un petit exploit dans les conditions actuelles, personne ne le contredira. « Au début je regardai ses vidéos, mais j’ai arrêté. A présent je regarde que des trucs nuls pour me pousser à faire mieux », plaisante (ou pas) Aymeric Lompret.

« Moi, j’ai du bon matériel et j’avais déjà l’habitude de faire des vidéos, mais je travaillais quand même avec une petite équipe : preneur de son, de lumière et d’image… Là par exemple, j’ai déjà fait deux tournages entiers en étant flou parce que je n’avais personne pour faire la mise au point derrière la caméra », lance en rigolant Franjo (qui n’avait pas trop rigolé sur le coup). Lui a lancé la série « En quarantaine » avec des vidéos à thème comme « la panique », « la psychose » ou « le complot » (promis c’est quand même drôle). Si l’humoriste avait en premier lieu annoncé une vidéo par jour, il a vite compris que le rythme serait compliqué à tenir et en réalise finalement une tous les deux trois jours.

« Des facecam à l’arrach' avec mon iphone »

Car produire et monter des vidéos demande du temps, de compétences en la matière et des moyens. Si beaucoup disposent du premier critère, ils sont moins nombreux à avoir les autres. Pas un problème pour Edgar-Yves qui a opté pour la simplicité en publiant essentiellement par écrit ses pensées et autres anecdotes sur Instagram. Laura Domenge de son côté a décidé de sortir de sa zone de confort en publiant des vidéos faites seule avec les moyens du bord.

« Moi ce que je sais faire c’est jouer. Là je réalise je monte… Du coup c’est surtout des facecam à l’arrach' avec mon iphone qui n’a pas une image de très bonne qualité et 30 minutes d’autonomie de batterie quand je filme », nous explique la comédienne. Loin des productions plus léchées qu’elle a par exemple l’habitude de faire avec le média Wondher où elle est entourée d’un chef opérateur, de maquilleuses et d’autres comédiens, la jeune humoriste travaille seule. Une première. « C’est assez vertigineux. Je me dis que c’est le moment d’arrêter de se poser 15.000 questions, je combats mon démon et j’essaie d’être plus spontanée. »

Des directs lives et des Lip Sync

Dans l’esprit vidéos spontanées on compte bien sûr les humoristes qui ont pris d’assaut les lives. Bun Hay Mean organise tous les dimanches à 16h30 un live Instagram avec une personne en direct toutes les cinq minutes. Sa dernière a réuni plus de 5.500 spectateurs, deux fois le Grand Rex à Paris. En allant d’un compte Instagram à un autre, on peut actuellement passer les 24 heures de sa journée à regarder des lives de comiques.

Tristan Lopin en fait également selon ses envies (et son degré d’acceptation de la solitude) pendant la journée. L’humoriste se démarque en ne publiant pas uniquement des contenus liés au coronavirus et aux difficiles conditions du confinement. Enfermé seul avec son chat, il réalise depuis le début des performances de lip sync déguisé à l’aide de ce qu’il trouve dans son appartement. Des coups de folie qui lui font gagner 1.500 nouveaux abonnés par jour, indique-t-il dans un post. Comme quoi le confinement est aussi la bonne opportunité pour se faire un peu plus connaître. « Il y a plus de vues et de likes car les gens n’ont vraiment que ça a foutre », commente Aymeric Lompret.

« On vit tous la même réalité, il y a ce risque de sortir une blague déjà faite »

Mais pour gagner en popularité, il faut aussi survivre dans la jungle des réseaux sociaux : un public peu moins facile que celui qui a pris ses billets pour assister à un spectacle… Aymeric Lompret souligne par exemple « qu’il y a des gens très très méchants sur Internet qui disent que Pierre Emmmanuel Barré c’est mieux et que je suis gros ». « J’ai toujours peur d’être insultante ou bien de copier sans m’en rendre compte ce que font d’autres. Vu qu’on vit tous la même réalité, il y a ce risque de sortir une blague déjà faite », confie Laura Domenge. D’autant que la plupart des artistes ne se voient pas publier des contenus n’ayant rien à voir avec les événements actuels. « J’ai plein de vidéos en attente d’être publiées, mais je ne peux pas les mettre, ça arriverait comme un cheveu sur la soupe », indique Franjo.

A cela on ajoute le risque d’avoir fait le tour du sujet d’ici une semaine. « C’est une actualité qui dure longtemps donc au niveau de l’inspiration, il faut faire attention à ne pas tomber dans les mêmes mécanismes humoristiques, poursuit l’humoriste. Mais avoir des impératifs de temps et de thème, ça peut aussi créer de fulgurance d’écriture, ça nous pousse dans nos retranchements. »

Conclure avec le chat

Laura Domenge ne peut s’empêcher de penser à la suite. « Je me demande dans deux mois, comment nous allons reparler des problèmes d’avant. Je me dis que quand cela sera fini, on ne pourra pas reprendre le cours de nos vies là où on l’a laissé. Que notre façon de voir les choses va changer et que quel que soit le sujet que l’on traitera il faudra le remettre dans le contexte de ce qu’on aura vécu. Que tout paraîtra hors sujet, s’il n’est pas réadapté », lance-t-elle songeuse et à la fois amusée par son élan philosophique.

Des projections à plus court terme pour Aymeric Lompret qui prévoit de continuer à s’entraîner à la pétanque pour « devenir joueur professionnel et passer sur la 21 » et entrevoit de réaliser un sketch qui fera rire le chat confiné avec lui et « ainsi pouvoir conclure ».