VIDEO. A l’occasion des 80 ans de l'« exode », un Nordiste se souvient de cette « belle aventure »

TEMOIGNAGE Gérard Ridelaire avait 14 ans quand il a dû fuir le Nord et Maubeuge en mai 1940, devant l’avancée des soldats allemands

Gilles Durand

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Un Nordiste de 94 ans a vécu l'exode en 1940 — 20 Minutes
  • En mai et juin 1940, des millions de Françaises et de Français ont été poussées sur les routes pour fuir l’avancée des soldats allemands lors de la Seconde Guerre mondiale.
  • A 94 ans, Gérard Ridelaire se souvient de cette période où il a dû quitter Maubeuge pour la Dordogne avec sa famille.
  • Quatre-vingts ans plus tard, il raconte cette expérience particulière.

« Vous savez, pour moi, c’était une belle aventure. J’avais 14 ans et pendant une année, je ne suis pas allé à l’école. » A 94 ans, Gérard Ridelaire ne garde, paradoxalement, que des bons souvenirs de son exode. En mai et juin 1940, comme lui, des millions de personnes ont été poussées sur les routes pour fuir l’avancée des soldats allemands lors de la Seconde Guerre mondiale.

A l’occasion des 80 ans de cette période pourtant sombre de l’Histoire de France, 20 Minutes a recueilli le témoignage de Gérard, un des derniers survivants qui se souvient encore de cette époque.

« On voyait tout le monde partir. Ça foutait la frousse »

Nous sommes en mai 1940. Maubeuge est en flammes lorsque la famille Ridelaire, installée en banlieue, à Douzies, décide de s’exiler. « On voyait tout le monde partir. Ça foutait la frousse. Dans ma famille, on était onze à partir par le dernier train de marchandises au départ d’Hautmont. Direction Paris, puis Orléans, car mon grand-père par alliance avait une maison là-bas. C’est là que je passais mes vacances. J’y ai appris à nager dans la Loire », se souvient Gérard.

Mais à Orléans, la maison s’avère trop petite pour loger tout le monde. Par chance, les Ridelaire se retrouvent dans un château réquisitionné pour héberger les exilés. « C’était formidable. Il y avait des salles de bains partout. Mes parents étaient de simples ouvriers et on avait l’habitude de se laver dans des bassines. »

Mitraillé par les avions ennemis

Le répit ne dure qu’une semaine. Le château est évacué avant l’arrivée des Allemands. Il faut fuir à pied. Sur la route, le convoi de réfugiés est mitraillé par les avions ennemis. « C’était la pagaille. Je n’ai jamais vu ma grand-mère courir aussi vite. On s’est planqués sous un tronc d’arbre creux en pensant que ça nous protégerait. Heureusement, la famille s’en est bien sortie. »

Ayant abandonné la brouette qui contenait tous les bagages, les Ridelaire parviennent à la gare de Vierzon pour y prendre encore un train. « On ne savait pas où on allait. Après un long voyage, on a entendu : "Tout le monde descend !". On était à Mussidan, en Dordogne​. »

La commune se retrouvera en zone non occupée. Depuis plusieurs jours, une masse ininterrompue de réfugiés déferle. « On a été accueillis par un couple de fermiers qui nous a logés dans une grange. Il y avait des gros rats. J’avais très peur. Ça m’empêchait de dormir. »

Le rituel du vin dans la soupe

C’est là que Gérard commence à découvrir une nouvelle vie. « Pendant un ou deux mois, on a aidé aux travaux des champs. J’ai découvert comment on récoltait le tabac et le maïs. » Mais c’est un rituel quotidien qui lui forge le souvenir le plus profond. « Après avoir mangé la soupe, on mettait du vin pour nettoyer l’assiette et hop, on avalait. Ça s’appelait "faire chabrol" », rigole Gérard.

Sa famille finira par être hébergée plus confortablement dans la cité ouvrière d’une commune voisine, Sourzac, au lieu-dit Gabillou. « Vous vous rendez compte de la solidarité de tous ces gens qui se sont organisés pour nous accueillir, à chaque fois. »

Gérard restera quasiment un an en Dordogne. Il passera son temps à s’amuser dans les bois avec un copain lorrain de son âge, réfugié lui aussi. « On est restés amis toute notre vie avec Amédée. On s’amusait ensemble dans les bois, on allait ramasser des champignons, on plongeait dans la rivière. C’était la belle vie. Et j’ai aussi appris beaucoup de choses à cette période. »

Retour dans le Nord occupé

Jusqu’au jour où sa mère lui annonce son intention de rentrer dans le Nord, en août 1941. « La maison lui manquait. Alors une nuit, quelqu’un nous a aidés à traverser la ligne de démarcation. Il fallait se camoufler et traverser un torrent. Puis on a pris un train qui nous a ramenés chez nous. Pour la première fois, je me sentais surveillé. »

De retour à Douzies, Gérard retrouve d’abord la maison pillée, puis le chemin de l’école. Il deviendra ingénieur. La Dordogne n’est plus qu’un souvenir. Ce n'est qu'en 2019 qu'il y reviendra grâce à l’initiative de sa petite-fille, Lucie.

Des retrouvailles poignantes

« Avec l’aide d’un historien local, Patrice Rolli, nous avons organisé un voyage sur les traces de mon grand-père », raconte Lucie Ridelaire. Il a fallu reconstituer le parcours, retrouver les lieux exacts. Seule survivante de l’époque, une petite fille de 5 ans, Pierrette, petite nièce des fermiers.

« Leurs retrouvailles, 79 ans plus tard, étaient poignantes. Pierrette se souvenait vaguement de mon grand-père », souligne Lucie. « Je ne sais pas pourquoi je n’y suis pas retourné plus tôt, s’émeut Gérard. C’était ancré quelque part dans ma mémoire. Ça m’a fait plaisir de revoir tout ça. »