Coronavirus : Pourquoi la Chine change-t-elle de stratégie ?

LONGUE MARCHE Ce 13 février marque un tournant dans la lutte de la Chine contre le coronavirus, aussi bien sur le plan intérieur qu’étranger, et sur un plan politique comme sur un plan sanitaire

Rachel Garrat-Valcarcel

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Xi Jinping, le président chinois, prend ses précautions.
Xi Jinping, le président chinois, prend ses précautions. — CHINE NOUVELLE/SIPA
  • Le pouvoir central chinois a annoncé le limogeage de deux responsables importants de la région du Wuhan, une première depuis le début de la crise du coronavirus.
  • La Chine a aussi modifié sa méthode pour compter un patient ou une patiente comme contaminée, dans une démarche de transparence.
  • 20 Minutes analyse les raisons de ces virages stratégiques.

Pékin change de braquet. Limogeages, changement de méthode pour calculer le nombre de contaminés… Ce jeudi, la lutte contre l’épidémie de coronavirus a pris un virage en Chine. 20 Minutes tente d’interpréter ce changement de stratégie en cinq questions, et grâce à l’aide de deux spécialistes du pays.

Qui sont les dignitaires limogés, qui pour les remplacer ?

D’abord, il ne s’agissait pas d’hommes de paille. Diriger Wuhan et sa région (près de 60 millions d’habitants) c’est avoir de vrais pouvoirs. Jiang Chaoliang, secrétaire du Parti communiste chinois (PCC) pour la province située dans le centre du pays, a été remplacé par le maire de Shanghai, Ying Yong, a précisé l’agence officielle. Le secrétaire du PCC pour la ville de Wuhan, Ma Guoqiang, qui s’était lui-même reproché fin janvier une réaction trop lente lors de l’apparition du virus, a également été limogé. Si les deux sortants ne sont pas connus pour être des opposants au président chinois, Xi Jinping, les deux arrivent eux sont vraiment des proches.

Comment expliquer cette décision ?

C’est la première fois depuis le début de la crise que deux dirigeants sautent. Ce qui n’a rien de surprenant dans un régime « où les échecs se paient cash », dit Barthélemy Courmont. Pour ce professeur à l’université catholique de Lille, directeur de recherche à l’Iris, c’est la marque d’une forte reprise en main politique avec aux commandes : Xi Jinping. « On ne voyait plus trop le président chinois. On se demandait s’il était fragilisé, mais non, il est réapparu. »

La nouvelle stratégie de Pékin est donc d’abord synonyme de « durcissement ». « On identifie des responsables, des fusibles : c’est la méthode Xi. Depuis qu’il est devenu président il fait en sorte de montrer un gouvernement central au côté des citoyens et pointe du doigt les cadres intermédiaires, localement, quand il y a un problème », décrit le chercheur.

Le régime chinois est-il sous pression ?

Certes, Pékin montre les muscles, mais parce que le pouvoir est sous pression : celle de son opinion publique. « La population a été très marquée par la mort du médecin qui avait donné l’alerte (Li Wenliang) et n’avait pas été écouté, dit Carine Milcent, économiste et chercheuse au CNRS. C’est un symbole et les Chinois aiment ça. »

Et dans la dictature chinoise, le lieu où la population peut s’exprimer, ce sont les réseaux sociaux. « Entendons-nous bien : le régime a tout à fait les moyens de tout couper. Mais il a aussi besoin de savoir ce que pense la population, il laisse donc une certaine perméabilité sur les réseaux sociaux. De l’autre côté la population use aussi de codes. Il y a donc une forme de non-maîtrise, mais subtile. » Du coup, les décisions du pouvoir central sont une sorte de « je vous ai compris », juge Carine Milcent. « Les gens ne sont pas dupes, Xi Jinping était obligé de faire quelque chose. »

Y a-t-il un lien avec la hausse du nombre des cas, résultat d’un changement de la méthode de comptage ?

C’est moins clair. Mais pour Barthélemy Courmont, c’est la partie « positive » du changement de stratégie de Pékin. « On va vers plus de transparence, car le régime chinois ne cherche plus à minimiser. Les autorités ont compris que ça ne servait à rien de cacher. » Mais, là aussi, ce changement se fait sous pression : « La communication de l’OMS de ces derniers jours était plus alarmante. » Or, si le pouvoir central cherche à rassurer en interne, c’est bien sûr également l’image de la Chine à l’étranger qui est en jeu.

Si Carine Milcent ne voit pas là un enjeu prioritaire, Barthélemy Courmont est d’un tout autre avis : « Les conséquences pour la Chine seront moins sanitaires que diplomatiques et économiques. Même si c’est une épidémie importante, le pays ne va pas s’effondrer. Mais l’incapacité de la Chine à régler le problème rapidement peut avoir des conséquences, notamment sur son image. La question de l’image est une priorité, ce n’est pas nouveau. »

Pourquoi le nombre de contaminés et de contaminées a-t-il fortement augmenté ?

La Commission nationale (ministère) de la Santé a annoncé ce jeudi 15.152 nouveaux cas et 254 décès supplémentaires. Il s’agit, de loin, des plus fortes augmentations journalières depuis le début de la crise en décembre. L’AFP explique que ces chiffres sont dus à une nouvelle définition, plus large, des cas d’infection par les autorités sanitaires du Hubei – qui concentre l’essentiel des cas (14.840) et des morts (242) supplémentaires. Dorénavant, les malades de la province « diagnostiqués cliniquement » sont aussi comptabilisés. En clair, des patients suspects ayant subi une simple radio pulmonaire pourront désormais être considérés comme des malades « confirmés ». Jusqu’à présent, un test d’acide nucléique était indispensable.

De fait, le nombre de nouveaux cas journaliers confirmés à 100 % par un test poursuit sa baisse entamée il y a quatre jours : il a chuté officiellement durant cette période de 3.062 à 1.820. Les autorités justifient la nouvelle méthode par leur volonté de faire bénéficier au plus vite les patients d’un traitement. Un choix qui a reçu l’approbation de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), soulignant un effort « d’adaptation ».