Résultats des municipales à Bordeaux : « A terme, je pense qu’on ira vers une interdiction de la voiture », annonce Pierre Hurmic

INTERVIEW « 20 Minutes » a rencontré Pierre Hurmic deux jours après sa victoire au second tour des municipales pour faire le point sur ces premières 48 heures et sur les dossiers qui agitent actuellement Bordeaux

Propos recueillis par Mickaël Bosredon et Marion Pignot

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Pierre Hurmic, le 10 juin 2020, à son local de campagne, rue des Trois-Conils, à Bordeaux.
Pierre Hurmic, le 10 juin 2020, à son local de campagne, rue des Trois-Conils, à Bordeaux. — UGO AMEZ/SIPA
  • Dimanche soir, Pierre Hurmic a remporté les élections municipales à Bordeaux, avec 46,48 % des voix.
  • Le candidat écolo sera officiellement élu vendredi, à 10 h, lors du conseil municipal.
  • Pour 20 Minutes, il revient sur la « folle soirée » du 28 juin et sur les gros dossiers qui l’attendent, tels que l’élection de la métropole ce 17 juillet, la bisbille chez les Girondins ou son projet « zéro voiture ».

C’est à son cabinet, face au tribunal de Bordeaux, que Pierre Hurmic attend 20 Minutes, ce mardi soir. Celui qui doit être élu maire de Bordeaux vendredi, lors d’un conseil municipal extraordinaire qui aura lieu à l'auditorium et non en mairie, a la tête dans la paperasse. Les « cinq minutes d’attente » se transformeront en quinze mais l’avocat, qui « enchaîne les rendez-vous médiatiques » depuis lundi matin, se fera volubile. Son téléphone ne cessera de biper pendant ces trente-six minutes d’interview interrompues, au final, par un direct sur RMC avec Christophe Dugarry. Avant, Pierre Hurmic aura parlé de la métropole, d’urbanisme écologique, des « 650 textos non lus depuis ce matin » et d’un  Bordeaux sans voiture. Entretien.

Pierre Hurmic, comment avez-vous vécu ce dimanche soir de victoire ?

C’était une soirée un peu folle. On a senti qu’il y avait une réelle impatience d’alternance à Bordeaux. On s’appelle Bordeaux respire et j’ai eu l’impression dimanche que Bordeaux avait vraiment envie de respirer. C’était aussi totalement inattendu. Jusqu’à 20 h au plus tard, l’équipe du maire n’avait pas imaginé une seconde qu’elle allait perdre. Un sondage, dix jours avant, lui donnait neuf points d’avance. C’est énorme.

Ce sondage a-t-il pu démobiliser les troupes du camp de Nicolas Florian, selon vous ?

Il a mobilisé les miennes. Ce sondage m’a mis le moral à zéro. Pendant une demi-heure, je me suis dit : « C’est plié. » Et puis comme je suis un combattant, je me suis dit que neuf points, ça se rattrape. La dernière semaine, je me suis battu comme un lion parce que j’ai la conviction qu’une campagne peut se gagner sur les huit derniers jours. Beaucoup de gens se décident au dernier moment, voire trente minutes avant. Je trouve ça hallucinant, mais ça existe.

C’était gagné dans la tête de Nicolas Florian et de Thomas Cazenave, non ?

Ce sondage les a plantés. Ils étaient trop confiants. Nicolas Florian avait pris des rendez-vous cette semaine, notamment avec les supporteurs des Girondins.

Dans le journal « L'Equipe », vous avez d’ailleurs déjà réclamé le départ de Frédéric Longuépée. Des clubs parlent d’ingérence de votre part…

Il faudra qu’ils s’habituent. L’ingérence financière de la mairie, ils aiment bien. L’ingérence politique, ils supportent moins. Je n’étais pas maire, mais le maire va prendre le temps de discuter avec King Street et M. Longuépée, c’est évident. Je ne vais pas le traiter avec arrogance. Le maire sera plus mesuré que le candidat mais il sera assez ferme.

Mais est-ce que vous maintenez votre déclaration et pensez qu’il doit partir ?

Je veux voir M. Longuépée et discuter. Je me ferai ma religion. Le maire de Bordeaux a son mot à dire. Je ne vois pas un actionnaire se mettre à dos les supporteurs et le maire de la ville. Je peux mettre de l’eau dans mon vin, mais lui devra en faire autant.

L’élection de la métropole sera un troisième tour. Les tractations actuelles évoquent une nouvelle cogestion. Qu’en pensez-vous ?

Je pense que l’alliance « Bobet-Anziani », c’est l’ancien monde. Ces tractations sont précipitées, prématurées. Cela prouve que le vieux monde se sent menacé. Il faut que le futur président ou la future présidente de la métropole s’engage vers une nouvelle gouvernance non cogestionnaire.

Si ce n’est pas le cas, qu’allez-vous faire ?

Je voterai contre, comme à chaque fois. On pèse quand même à l’intérieur de la métropole. C’est un coup de semonce, la ville de Bordeaux qui bascule dans le camp de l’écologie. Ils ne peuvent pas ne pas tenir compte du signal démocratique donné par les électeurs bordelais, quand même ! Je suis persuadé que cette attitude-là n’est pas majoritaire chez les socialistes. Je peux me tromper, mais j’ai la conviction qu’il existe des socialistes modernes et que tous ne seront pas derrière Alain Anziani.

Vous pensez à qui ?

Je ne veux pas commencer à personnaliser, mais Stéphane Delpeyrat (Saint-Médard-en-Jalles) en fait partie. Mais tous ceux que je n’ai pas cités vont maintenant me dire que je les mets dans le camp des archaïques (rires)…

Vous soutenez une candidature autre que celle d’Alain Anziani ?

Pourquoi pas ? Y compris la mienne. Il peut aussi y avoir une autre candidature écologiste. Nous avons un maire qui s’appelle Clément Rossignol-Puech (Bègles).

Il y a de gros dossiers sur lesquels on vous attend : l’immobilier, le tramway, les circulations… Sur l’immobilier, vous dites que vous voulez « geler » les projets. Mais cela veut dire quoi, exactement ?

Je ne peux plus toucher aux projets déjà lancés. Mais concernant les futurs projets, j’ai le pouvoir de les geler. Je pense que les promoteurs sont intelligents et sont capables d’entendre que la politique d’urbanisme de la ville de Bordeaux va changer. Et ils ont, en termes d’image, des choses à y gagner.

Qu’est-ce qui vous déplaît dans la politique d’urbanisme qui a été menée ?

Elle est désordonnée et on a bétonné nos derniers espaces de nature. Elle n’est pas très réussie : quand je me promène aux Bassins à Flot, je ne peux pas dire que je trouve un quartier agréable. Pareil à Brazza, à Bastide-Niel, à Euratlantique, même si, là, il s’agit d’une OIN (opération d’intérêt national) et que notre marge de manœuvre sera plus limitée.

Quelle est votre vision pour Bordeaux ?

Déjà, j’ai toujours été hostile à la métropole millionnaire et je souhaite un rééquilibrage entre les territoires. Je crois beaucoup au renouveau des villes moyennes, qui sont en train de se dépeupler. Concernant l’urbanisme à Bordeaux, je crois à un urbanisme « post-Covid », c’est-à-dire plus respectueux de la nature en ville. Regardez les produits immobiliers qui sont demandés aujourd’hui : ce sont les appartements avec terrasse et les maisons avec jardin. Je trouve cela normal. Les gens ont un peu changé et ne veulent plus vivre dans des espaces confinés où il n’y a que du béton.

Et que pensez-vous des pistes cyclables « post-Covid », les « coronapistes » ?

Non seulement elles vont rester, mais elles vont augmenter. Sur les boulevards je propose une piste sur toute la longueur, pas par petits bouts. Il faut des pistes continues et sécurisées. Dans les aménagements urbains, 70 % de la voirie est consacrée à la voiture, or elle représente 29 % des déplacements dans Bordeaux. Je ne veux pas interdire la voiture, mais rééquilibrer les choses, même si à terme je pense qu’on ira vers une interdiction. Mais, pour le moment, on va y aller calmement.

Vous la voyez à quelle échéance l’interdiction de la voiture ?

Je ne sais pas… J’ai proposé comme solution post-Covid, que l’on mette tout le secteur intraboulevard en « zone 20 », dans lesquelles le piéton et les cyclistes sont prioritaires ; le piéton a le droit de marcher au milieu de la route, et la voiture s’adapte. Par ces mesures, vous pouvez dégoûter progressivement l’automobiliste d’emprunter ces chaussées… Il faut le tester.

Sur le tramway, quelle sera votre position sur les prolongations de ligne déjà voteés, comme celle vers Saint-Médard ?

Celle vers Saint-Médard, c’est 100 millions d’euros, c'est vraiment du gaspillage. Je ferai en sorte qu’elle ne se fasse pas, même si je sais que le nouveau maire la veut, en souhaitant qu’elle s’arrête avant le bourg. Il faut faire du transport collectif circulaire, ce qu’on n’a pas fait. L’enjeu des déplacements aujourd’hui est extramétropolitain. Et je crois beaucoup aux bus à hydrogène, comme à Pau. Je trouve qu’il y a un certain fétichisme du tramway. Soyons ouverts à ce qui coûte le moins cher et rend les meilleurs services.

Sur l’économie, que dites-vous aux chefs d’entreprise qui sont inquiets de votre arrivée et du changement de couleur politique à Bordeaux ?

Pendant toute la campagne, j’ai rencontré beaucoup de chefs d’entreprise, pour les rassurer. Le monde économique, ça me parle, et peut-être même plus qu’à d’autres élus. Mon cabinet d’avocats, c’est une PME. Quand vous n’avez jamais travaillé de votre vie – et je ne vise personne –, ces choses-là ne vous parlent pas. Je travaillerai avec Alain Rousset, sachant que le pilotage du développement économique a été donné à la région.

Au regard de l’abstention, très forte, il se dit que vous ne serez pas le maire de tous les Bordelais, que répondez-vous ?

Je ne suis pas l’homme d’un clan, d’un parti, et je serai le maire de tous les Bordelais. La transition écologique dont je rêve, on la fera avec les Bordelais.

Un petit mot sur la réaction d'Alain Juppé, dimanche soir ?

Il était triste, mais il est parti un peu tristement aussi. Il aurait pu au moins souhaiter bonne chance à la nouvelle équipe. Même le dire sans sourire. Je n’ai pas eu d’appel que je sache, même si j’ai 650 textos non lus. Mais je ne suis plus en campagne et, lorsque l’on est élu, il faut être grand seigneur et ne pas remuer des vieux sentiments.