Retrait de Benjamin Griveaux : Les zones d’ombre auxquelles devra répondre l'enquête

ENQUETE Piotr Pavlenski a revendiqué la publication de vidéos intimes de Benjamin Griveaux, mais les enquêteurs s'interrogent sur les objectifs de Piotr Pavlenski et de son entourage

Caroline Politi et Thibaut Chevillard

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Piotr Pavlenski  en 2016 pour la présentation de son livre, 'Le Cas Pavlenski'.
Piotr Pavlenski en 2016 pour la présentation de son livre, 'Le Cas Pavlenski'. — MARTINI VIRGILIO/SIPA
  • Piotr Pavlenski, un artiste russe réfugié politique en France, doit être présenté à un juge ce mardi en vue de sa mise en examen pour la mise en ligne de vidéos intimes de Benjamin Griveaux.
  • Les enquêteurs de la police judiciaire veulent comprendre pourquoi il a agi ainsi.
  • Ils tentent également de cerner le rôle de sa compagne, destinataire initiale des vidéos envoyées par l’ex-candidat LREM à la mairie de Paris, qui pourrait également être mise en examen.

Il était recherché depuis le 31 décembre dernier. Ce soir-là, alors que les fêtards célébrent le passage à la nouvelle année, Piotr Pavlenski prend la fuite après s’être battu, armé d’un couteau, avec plusieurs invités d’une soirée à laquelle il a été convié par l’avocat Juan Branco à Saint-Germain-des-Prés. Mais c’est seulement ce samedi que le performeur russe de 35 ans a été arrêté dans le 16e arrondissement de Paris, avec sa compagne, Alexandra de Taddeo, quelques heures après le déclenchement de l’affaire Benjamin Griveaux. Piotr Pavlenski  sera présenté ce mardi à un juge d’instruction en vue de sa mise en examen pour la publication sur Internet de vidéos intimes du candidat LREM à la mairie de Paris.

Les aveux de l’artiste, qui a revendiqué la publication de ces images dans les médias, ne mettent pas fin pour autant à l’enquête confiée par le parquet de Paris à la brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP). Les policiers tentent de démêler le rôle des uns et des autres, d’identifier d’éventuels complices et, surtout, de comprendre l’objectif de la diffusion des images. « Dans cette affaire comme dans n’importe quelle autre, les aveux ne signent pas la fin des investigations, rappelle une source policière. Ils doivent être vérifiés et recoupés pour s’assurer qu’ils ne sont pas partiels, mensongers ou que la personne n’a pas été manipulée. » Et dans ce dossier, la liste de questions s’allonge à mesure que l’enquête progresse.

Coup d’éclat isolé ou action orchestrée ?

L’activiste russe, qui a obtenu le statut de réfugié politique en mai 2017, a-t-il agi seul ? Nombreux, au sein de la majorité présidentielle, en doutent. L’avocat de Benjamin Griveaux, Richard Malka, ne cache pas ses interrogations. « Ce que je vois, c’est qu’un individu, assez trouble manifestement, revendique les faits mais que, manifestement aussi, il ne peut pas être le seul impliqué, compte tenu de ce que ça coûte comme opération, de sa maîtrise de la langue française, il ne peut pas être tout seul », a estimé ce samedi l’avocat sur LCI​.

Si, selon nos informations, l’artiste a fait valoir son droit au silence pendant une large partie de sa garde à vue, les enquêteurs s’intéressent de près au rôle joué par sa compagne Alexandra de Taddeo, également présentée à un juge ce mardi en vue de sa mise en examen. Selon plusieurs sources, c’est à elle que Benjamin Griveaux a envoyé les vidéos intimes, alors qu’ils entretenaient une relation au printemps 2018. Cette étudiante en droit de 29 ans serait entrée en contact avec l’ex-candidat à la mairie de Paris via les réseaux sociaux, avant d’entamer une relation de quelques mois. Cette relation est terminée lorsqu’elle rencontre l’activiste russe au début de l’année 2019.

Selon Le Parisien, la jeune femme a affirmé au cours de sa garde à vue ignorer de quelle façon les images se sont retrouvées en possession de Piotr Pavlenski. Elle a aussi affirmé ne pas avoir participé à la mise en ligne de la vidéo. En revanche, elle a estimé que c’était une façon de dénoncer l’hypocrisie de certains hommes politiques mettant en avant leur vie familiale mais se comportant autrement en privé.

Manipulé par l’avocat des « gilets jaunes » ?

Selon plusieurs sources, Benjamin Griveaux a précisé aux enquêteurs que les vidéos envoyées sur Messenger étaient programmées pour s’effacer automatiquement au bout d’une minute. Si ces affirmations sont confirmées, la jeune femme aurait donc pris soin d’enregistrer les vidéos avant qu’elles ne disparaissent. Un élément qui accréditerait alors la piste d’un acte prémédité et donne du grain à moudre aux partisans du complot. « Dans cette affaire, toutes les pistes sont à l’étude, y compris une collusion d’intérêts où chaque protagoniste y trouve son intérêt », affirme une source policière.

« Œuvre » politique, revenge porn… ou déstabilisation politique. S’il n’a pas encore été entendu dans ce dossier, les enquêteurs s’intéressent aussi au rôle joué par l’avocat activiste Juan Branco, qui ne cache pas sa détestation d’Emmanuel Macron et du parti présidentiel. Ce proche du mouvement des «  gilets jaunes », qui fréquentait depuis quelques semaines le couple, pourrait-il avoir manipulé Piotr Pavlenski ? Le parquet a en tout cas saisi le bâtonnier de Paris, estimant que le jeune homme ne pouvait défendre Piotr Pavlenski en raison d’une éventuelle collusion. Juan Branco a pour sa part indiqué avoir conseillé juridiquement l’artiste avant qu’il ne dévoile les vidéos tout en démentant avoir joué le moindre rôle dans leur publication. L’homme a néanmoins déjà utilisé par le passé la vie privée pour destabiliser le parti présidentiel : il avait notamment révélé l’homosexualité d’un membre du gouvernement.

Une méthode russe

Et si Benjamin Grivaux avait été victime d’un complot russe, comme a semblé le suggérer Emmanuel Macron ? Rien, à ce jour, ne permet de mettre en cause Moscou dans la diffusion sur Internet de la vidéo ayant conduit le candidat LREM à la mairie de Paris à jeter l’éponge. Mais les services de renseignement russes ont, à de nombreuses reprises, depuis la fin de la guerre froide, utilisé le « kompromat » pour destabiliser des personnalités, y compris étrangères. Une méthode ressemblant étrangement à celle utilisée par l’artiste originaire de Saint-Pétersbourg, qui consiste à monter des dossiers compromettant pour faire tomber un adversaire politique ou l’obliger à collaborer. « La compromission, c’est vieux comme le monde, c’est une méthode utilisée par pratiquement tous les services de renseignement, mais les Russes l’utilisent beaucoup », explique Olivier Mas, un ancien agent de la DGSE devenu youtubeur, auteur de Profession espion*.

Mais quel intérêt les Russes auraient-ils à s’attaquer à l’ancien porte-parole du gouvernement ? Surtout à ce moment-là de la campagne. « Un service de renseignement utilise cette technique dans un but précis : briser la carrière de quelqu’un de gênant ou l’utiliser à son profit », souligne l’ancien espion français. Avant d’ajouter : « Si un service était derrière cette affaire, il aurait utilisé la compromission plus tard. Il aurait laissé Griveaux devenir maire de Paris puis il serait revenu en lui disant : "Maintenant, vous allez travailler pour nous". » Surtout, Piotr Pavlenski aurait-il accepté de travailler pour le régime qu’il combat depuis des années ?

*« Profession espion », d’Olivier Mas, éditions Hoëbeke, 205 pages, 16,50 euros