Coronavirus en Ile-de-France : Sans les marchés ni les restaurants, comment les agriculteurs vont-ils écouler leur production ?

DEBOUCHES La fermeture des marchés, décidée par le gouvernement, a compliqué un peu plus l'écoulement de la production agricole

Guillaume Novello

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Avec la fermeture des marchés parisiens à cause du coronavirus, les agriculteurs franciliens perdent un important débouché.
Avec la fermeture des marchés parisiens à cause du coronavirus, les agriculteurs franciliens perdent un important débouché. — ROMUALD MEIGNEUX/SIPA
  • Avec la fermeture des restaurants puis des marchés, les agriculteurs d’Ile-de-France ont perdu une bonne partie de leurs débouchés.
  • A côté de la grande distribution qui a promis d’acheter français, des initiatives se développent pour trouver d’autres canaux de distribution.
  • Elles vont de la vente directe à la ferme, aux Amap, en passant par la vente par paniers et dessinent ce que pourrait être l’après coronavirus.

« Aujourd’hui, je n’ai plus de débouchés, se désole Jean-Claude Guehennec, maraîcher à Mesnil-Le-Roi (Yvelines) et président de l’Union des producteurs de fruits et légumes d’Ile-de-France. J’avais les restaurants qui ont été fermés il y a dix jours maintenant, notamment pour les salades et les pommes de terre, et aujourd’hui, ma salade, je vais la perdre. » Avec la fermeture des marchés où il écoulait une partie de sa production, c’est un nouveau coup dur pour l’agriculteur : « Zéro débouché, donc zéro recette ».

Pour Pierre Bot, qui produit « plus de 60 espèces de fruits et légumes à Saclay », la situation est moins dramatique car il vend une bonne partie de sa production directement à la ferme. Le reste, il le fournissait aux entreprises sous forme de paniers. Mais depuis les mesures de confinement, le recours au télétravail et la fermeture de certaines entreprises, ce canal s’est tari. Pour compenser, il a étendu les horaires d’ouverture de son magasin. Mais « pour gérer le point de vente, et respecter les règles liées au confinement, j’ai besoin de plus de personnels et pour, au final, faire moins de chiffre, analyse-t-il. Je suis vraiment un des cas les moins à plaindre mais même dans mon cas, je ne m’y retrouve pas. »

La grande distribution à la rescousse

« La question qui se pose, c’est de savoir sur les produits frais et les fruits et légumes, quelles alternatives de circuits on va pouvoir trouver, mettre en œuvre », pose, lucide, un conseiller de Didier Guillaume, ministre de l’Agriculture. Pour lui, la solution peut passer par la grande distribution. « L’ensemble des enseignes se sont accordées pour pouvoir acheter des produits frais auprès des fournisseurs français. On sent bien que ce patriotisme économique, à la demande notamment du ministre de l’Agriculture, aujourd’hui fonctionne », assure-t-il.

« La grande distribution, on ne les connaît que trop, se méfie Pierre Bot. Ils ont les moyens de se racheter une conduite, alors ils essaient de montrer que ce sont eux les meilleurs mais on n’est pas persuadés que c’est la solution optimale. » Mais si certains agriculteurs ne souhaitent pas s’engager avec les grandes enseignes, il leur faut trouver des alternatives. « C’est un peu le branle-bas-de-combat, il y a de la nervosité car les enjeux économiques sont importants, témoigne le maraîcher. Des collègues essaient de mettre en place d’autres circuits de distribution, type points retraits sous formes de paniers ou de commandes. Mais quand ça n’existe pas, à mettre en route du jour au lendemain, c’est complexe. » Les vendeurs au marché n’ont en effet pas de fichier clients, donc pas de moyens de contacter ces derniers. « Pour l’instant je ne vends pas aux particuliers parce que je ne suis pas équipé pour, abonde Jean-Claude Guéhennec. Mais je suis en train de réfléchir comment on va pouvoir s’organiser. »

La foire aux initiatives

Championnes des circuits courts, les Amap font figure de planche de salut dans cette crise du coronavirus. « Les gens réalisent que notre système n’est pas un truc pour les bobos », clame Evelyne Boulongne, administrative du réseau Amap Ile-de-France. Malgré le confinement, les distributions ont été maintenues en les aménageant et de nouveaux agriculteurs sont venus toquer à la porte indique l’Amapienne qui assure être en discussion avec la Confédération paysanne sur ce sujet.

Face aux difficultés, les initiatives se multiplient. Ainsi le magazine Le Cœur des chefs a proposé via sa page Facebook à des chefs volontaires de servir de point-relais entre les producteurs et les consommateurs. « Ce sont de petits producteurs de très grande qualité qui fournissent des restaurants étoilés, détaille Julien Guiraudou de Margency (Val-d’Oise), ancien sous-chef dans un étoilé. Ils n’ont plus de commandes car les restaurants sont fermés et l’idée est que quelqu’un regroupe les commandes et les redistribue à des particuliers de son entourage. » Le jeune homme a commencé la semaine dernière et est à présent en contact avec trois producteurs « de mini-légumes, de rhubarbe et d’asperges vertes » et une vingtaine de clients.

Il sert de point-relais pour Margency et les communes limitrophes uniquement – « Je ne veux pas qu’il y ait de déplacements trop lointains avec les mesures de confinement ». Les commandes se font par téléphone et le règlement via des applications de paiement à distance. Il ne prend aucune commission : « le producteur vend son panier 20 euros, plus 3 euros de transports et je le revends 23 euros. »

De Rungis à vos assiettes

A plus grande échelle, l’entreprise Choco, lancée à l’été 2018 et qui propose une appli qui permet aux restaurateurs de passer commande auprès des fournisseurs de Rungis, a décidé de réorienter son activité. « Quand est arrivée la crise, on a décidé de se rendre utile en créant un projet à court terme "Rungis à la maison", raconte Grégoire Ambroselli, le fondateur. Le but était que des particuliers puissent se faire livrer directement des fournisseurs de Rungis. Ainsi les fournisseurs étaient payés au juste prix pour leur travail et les particuliers pouvaient rester chez eux. » Par ailleurs l’entreprise a décidé de « redistribuer tous les bénéfices à des associations qui viennent en aide à la restauration indépendante après la crise ».

L’initiative a été lancée dimanche dernier et la demande a « explosé », selon les dires du patron. Mais en raison d’un micmac autour de la propriété du mot « Rungis », le projet a été renommé « Mon marché à la raison », et est actuellement en pause. « J’espère que dès lundi on pourra recommencer les commandes. » Pour l’instant Choco revendique 3.000 commandes passées, la moitié a déjà été livrée et le reste le sera dans jours à venir.

Penser l’après

Malgré le développement de ces alternatives, l’inquiétude reste de mise chez les agriculteurs. « D’ici 10-15 jours, les premières fraises, courgettes, tomates vont arriver avec des coûts de production élevés puisque cultivées sous serres », s’alarme Pierre Bot. Et nul ne sait si cette production pourra être écoulée. « Certains producteurs m’appellent et me disent qu’ils ne vont pas semer, pas planter, car ils ne vont pas pouvoir faire face aux coûts, appuie Jean-Claude Guéhennec. Il faut que l’Etat nous incite à continuer à produire en nous donnant des aides. » Du côté du cabinet de Didier Guillaume, on précise que « des aides sont mises en place par la France pour les entreprises agricoles si elles perdent 10 % de leur chiffre d’affaires. »

Mais déjà on pense à l’après coronavirus. « L’idée c’est de pouvoir réfléchir à la manière dont on puisse être quasiment autonome pour l’alimentation humaine et animale », juge le conseiller du ministre. « On pense vraiment que notre système qui valorise la relocalisation de l’agriculture et la souveraineté alimentaire territoriale peut traverser cette crise et les autres qui vont venir », estime de son côté Evelyne Boulongne. Pour Jean-Claude Guéhennec, l’après-coronavirus, sera radicalement différent : « Toutes les règles vont changer, tout va exploser complètement, c’est un changement de civilisation. »