Gaz à effet de serre : Ce jeudi, la France se retrouve à découvert… climatique

RECHAUFFEMENT Vous connaissez peut-être le « Jour du dépassement », date à laquelle l’humanité a épuisé les ressources que la planète peut renouveler en un an. Jeudi, les ONG de l’Affaire du siècle ajoutent un autre indicateur de la crise écologique : « le jour du dérèglement »

Fabrice Pouliquen

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Un manifestant pendant la Marche pour le climat à Paris, le 21 septembre 2019.
Un manifestant pendant la Marche pour le climat à Paris, le 21 septembre 2019. — Alexis Orsini/20 Minutes
  • Ce jeudi 5 mars est déjà le « jour du dérèglement » pour la France, signalent les ONG environnementales de l’Affaire du siècle, à l’origine de ce nouvel indicateur.
  • Autrement dit, la France a d’ores et déjà émis la totalité des gaz à effet de serre qu’elle pourrait émettre en un an si elle respectait son objectif de neutralité carbone.
  • Ce « Jour du dérèglement » acte alors le retard climatique de l’Etat français, déplorent ces ONG qui annoncent que cet indicateur sera calculé désormais chaque année. Histoire de voir si des progrès sont enregistrés.

 

 

Deux mois et cinq jours. Il n’en aura pas fallu plus pour que la France épuise le quota d’émissions de gaz à effet de serre qu’elle pourrait émettre en un an, si elle respectait son objectif de neutralité carbone qu’elle s’est fixé d’atteindre avant 2050.

Les ONG Notre Affaire à tous, Greenpeace, la Fondation Nicolas Hulot (FNH) et Oxfam France, à l’origine de l’Affaire du siècle – le nom qu’elles donnent à cette action en justice contre l’État français pour inaction climatique-, ont décidé de marquer la date d’une pierre blanche.

Un clin d’œil au jour du dépassement

Voilà comment ce jeudi 5 mars est devenu « le jour du dérèglement », nouvel indicateur que ces ONG veulent créer pour pointer les insuffisances des politiques climatiques de la France. Un clin d’œil au « Jour du dépassement », calculé chaque année par Global Footprint Network. Le think-tank américain détermine la date à laquelle l’humanité a consommé l’ensemble des ressources naturelles que la planète peut renouveler en un an. En clair, ce jour du dépassement est celui où l’empreinte écologique de l’homme – la surface de Terre utilisée pour pêcher, élever, cultiver, déboiser, construire et brûler des énergies fossiles- dépasse la biocapacité de la Terre. Autrement dit la surface de la planète nécessaire pour faire face à ces pressions.

L’an dernier, ce jour du dépassement mondial tombait ainsi le 29 juillet, contre le 5 novembre en 1985. Il tombe plus tôt encore pour la France, soit le 14 mai. Il faudrait ainsi 2,7 Terre, si l’humanité vivait comme les Français.

Un budget maximum de 80 millions de tonnes de CO2e en 2050

Le « jour du dérèglement », lui, se focalise uniquement sur nos émissions de gaz à effet de serre française. Pour rappel, la neutralité carbone est le point d’équilibre à partir duquel la France générera moins d’émissions de gaz à effet de serre sur son territoire national qu’il est capable d’en retirer, via ses puits de carbone [les forêts, océans, prairies, zones humides etc]. « Concrètement, cela suppose de réduire les émissions annuelles de la France à 80 millions de tonnes équivalent CO2 [MTCO2e] », couche noir sur blanc le gouvernement dans sa Stratégie nationale bas carbone, à voir comme la feuille de route française en matière de lutte contre le changement climatique.

Les ONG de l’Affaire du siècle ont donc mis en perspective ce budget à ne plus dépasser en 2050 avec une estimation des émissions de gaz à effet de serre de la France en 2020. « Les calculs ont été confiés à Carbone 4, un cabinet de conseil spécialisé dans la transition énergétique, précise Cécile Ostria, directrice générale de la Fondation Nicolas Hulot. Ils sont partis des émissions 2017, dernière année pour laquelle des données corrigées des variations climatiques sont disponibles. » Elles étaient estimées cette année-là à 465 millions de tonnes CO2e. Carbone 4 a ensuite appliqué à ce bilan 2017 le taux moyen de baisse annuelle des émissions françaises sur la période 2011-2017, pour extrapoler les émissions qui seront celles de la France en 2020. « Cela donne 449 MTCO2e », précise-t-on à la FNH.

Un exercice de projection

Il n’y avait plus alors qu’à diviser cette prévision par le nombre de jours dans l’année, puis regarder, à ce rythme, à quel jour de l’année le cap des 80 millions de tonnes de CO2 serait atteint. Soit donc ce jeudi 5 mars.

Le calcul a sa part d’incertitudes et ses limites. « Seuls les gaz à effet de serre émis sur le territoire français sont pris en compte, précise Cécile Ostria. Cela exclut celles liées au transport maritime et aérien ainsi que les émissions dites importées [une partie des biens que nous consommons viennent de l’étranger où leur production a engendré des émissions de GES]. » Quant au budget de 80 MTCO2e à ne pas dépasser pour atteindre la neutralité carbone, il a été déterminé en partie sur les capacités prévues d’absorption des puits de carbone en France en 2050. On peut espérer que d’ici là, ces capacités d’absorption s’améliorent au-delà ce qu’il est prévu aujourd’hui… On peut craindre aussi, à l’inverse, qu’elle se dégrade.

Il faut voir alors ce « Jour du dérèglement » pour ce qu’il est : « un exercice de projection qui montre tout le travail qui reste à faire pour parvenir à cette neutralité carbone, rappelle Jean-François Julliard, directeur général de Greenpeace France.

Trente ans pour reculer la date au 31 décembre

Il reste donc trente ans pour repousser ce jour du dérèglement au 31 décembre… en 2050. « Nous y arriverons à 25 % par des changements de comportements individuels et à 75 %, par des changements de politiques publiques d’ampleur sur les secteurs essentiels que sont les transports, les bâtiments, les mobilités, l’agriculture, estime Cécile Duflot, directrice générale d’Oxfam France. Nous sommes à un moment charnière où nous pouvons réussir, comme ne pas réussir. »

Ce n’est pas tant alors le « jour du dérèglement » 2020 qui est important. « Qu’il tombe si tôt dans l’année n’est pas une surprise, estime Stéphane Chatelin, directeur de négaWatt, association spécialisée sur les questions de transition énergétique. De nombreux rapports, à commencer par celui du Haut conseil pour le climat, installé par le gouvernement, montrent bien qu’on est actuellement très loin de la neutralité carbone. Il sera en revanche très intéressant de constater les progrès réalisés ou non à travers cet indicateur. Autrement dit, arrive-t-on chaque année à faire reculer ce « jour du dérèglement » ? »

Une manière de faire pression sur les politiques ?

Les ONG de l’Affaire du siècle annoncent d’ores et déjà qu’elles le calculeront chaque année année désormais. Une manière de faire pression sur les politiques publiques ? « Nous avons déjà fait une croix sur l’idée de convaincre l’État d’en faire plus pour la transition écologique, si bien que l’enjeu, aujourd’hui, est de le contraindre à le faire », reprend Jean-François Julliard. C’est le but visé par l’Affaire du siècle, mais aussi par la mobilisation citoyenne sur le climat, qui a démarré il y a plus d’un an et demi [après la démission de Nicolas Hulot du poste de ministre de la transition écologique ».

Côté « Affaire du siècle », « on est au point mort, constate Marine Denis, avocate et chargée de plaidoyer au sein de Notre affaire à tous. L’Etat n’a toujours pas répondu au mémoire complémentaire que nous lui avions transmis en mai 2019. » Côté mobilisation citoyenne, de nouvelles marches pour le climat sont prévues le 14 mars.