Coronavirus : Avec l’épidémie, les émissions mondiales de CO2 vont-elles réellement baisser en 2020 ?

CLIMAT Le Centre for research on Energy and Clean Air évoque 200 millions de tonnes de CO2 évitées en Chine ces quatre dernières semaines en raison de l’épidémie du coronavirus. Et de nombreuses autres économises sont affectées. Bonne nouvelle pour la planète ?

Fabrice Pouliquen

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Un travailleur dans une usine de production de charbon liquide à Changzhi, dans la province chinoise du Shanxi, le 9 novembre 2015.
Un travailleur dans une usine de production de charbon liquide à Changzhi, dans la province chinoise du Shanxi, le 9 novembre 2015. — FRED DUFOUR / AFP
  • Ces quatre dernières semaines, les émissions chinoises de CO2 ont chuté de 25 % par rapport à la même période l’an dernier en raison de l’épidémie de coronavirus, analysent les chercheurs du Centre for research on Energy and Clean Air.
  • Et ces baisses d’émissions ne sont sans doute pas finies, alors que l’activité économique reprend doucement en Chine et que le virus paralyse plus fortement, ces derniers jours, d’autres économies.
  • Mais est-ce que cet effet coronavirus se fera sentir, à la fin de l’année, dans le bilan mondial des émissions de C02 ? Rien est moins sûr. Explications.

 

Des avions cloués au sol, des ports à l’arrêt, moins de charbon consommé dans les centrales électriques, des raffineries de pétroles et les cokeries qui tournent au ralenti… Et des mesures de confinement, pour contenir le coronavirus, qui ont entraîné une réduction de 15 % à 40 % de la production dans les principaux secteurs industriels…

Depuis mi-janvier et les premières mesures massives de confinement, dont le confinement de Wuhan, métropole industrielle et épicentre de l’épidémie, l’économie chinoise prend de plein fouet l’épidémie de coronavirus. Au point que les effets soient visibles depuis l’espace. Le week-end dernier, des images satellites publiées par la Nasa et l’Agence spatiale européenne tendaient ainsi à montrer une baisse importante des niveaux de dioxyde d’azote (NO2), un gaz irritant très polluant, émis par les usines, les véhicules et centrales électriques fonctionnant aux combustibles fossiles comme le charbon et le pétrole.

200 millions de tonnes de CO2 évitées en quatre semaines

En clair, l’épidémie de coronavirus – en ralentissant l’économie – a fait chuter la pollution de l’air en Chine. Il en serait de même pour les émissions de CO2. Partant de ces indicateurs économiques dans le rouge, les scientifiques du Centre for research on Energy and Clean Air (Crea, basé en Finlande) ont fait les calculs dans une étude publiée le 19 février dernier sur le site spécialisé britannique CarbonBrief , et mise à jour mercredi dernier. L’épidémie de coronavirus aurait fait chuter de 25 % les émissions chinoises de CO2 sur ces quatre dernières semaines, qui correspondent habituellement à la reprise de l’activité économique dans le pays, après les congés du Nouvel An. « L’an passé, la Chine avait émis 800 millions de tonnes de CO2 sur cette même période », précise le Crea. Le virus aurait donc permis d’éviter 200 millions de tonnes de gaz à effet de serre.

Une goutte d’eau ? Au regard des quelque 9,5 milliards de tonnes de CO2 qu’émet la Chine, oui. Tout de même, 200 millions de tonnes de C02, ce n’est pas anodin. Pour rappel, la France en émet autour de 450 millions de tonnes par an, ces dernières années.

Une reprise poussive en Chine… de nouvelles économies affectées

Surtout, l’épidémie de Coronavirus n’a sans doute pas fini de faire chuter les émissions de CO2. Même si Pékin espère aujourd’hui que le plus dur de l’épidémie est passé et a commencé à restaurer une partie de ses activités économiques suspendue, ce redémarrage est encore poussif. Ce qui pourrait se traduire par de nouvelles émissions de CO2 évitées… en Chine, et par ricochet dans le monde. « La Chine ne produisait que 3 % du PIB mondial en valeur lors de l’épidémie du Sras, en 2003, contre 15 à 16 % aujourd’hui, rappelle déjà Frédéric Ghersi, chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (Cired). Mécaniquement, l’onde de choc d’une crise chinoise sur l’économie mondiale est beaucoup plus forte aujourd’hui. »

Le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, disait cette semaine s’attendre à un impact de l’épidémie sur la croissance en 2020 « beaucoup plus significatif » que prévu. D’autres pays, comme l’Inde ou le Brésil, ont aussi revu leurs perspectives de croissance. Quant à l ’Agence internationale de l’énergie (AIE), elle a révisé à la baisse ses attentes concernant la croissance de la demande mondiale de pétrole brut en 2020. A 825.000 barils par jour, le plus bas niveau depuis des années, contre 1.190.000 barils initialement.

Des baisses de CO2 moins marquées en France ?

Mais ces baisses d’émissions de C02 seront-elles aussi fortes dans les autres pays ? Sandrine Mathy, économiste de l’environnement au Laboratoire d’économie appliquée de Grenoble, relativise. « Dans les pays qui ont conservé un tissu industriel fort et où l’électricité consommée provient majoritairement d’énergies fossiles comme le charbon, l’épidémie peut effectivement avoir un impact significatif sur les émissions de C02 », commence-t-elle. Sandrine Mathy cite notamment les Etats-Unis ou l’Allemagne. Les effets devraient être en revanche moins marqués en France, « où le tissu industriel est moins important et où notre électricité provient du nucléaire. »

Et encore… Sandrine Mathy et Frédéric Ghersi disent parler avec des pincettes, tant les inconnues sont encore nombreuses autour du coronavirus. Combien de temps durera l’épidémie ? Comment évoluera-t-elle ? Comment les Etats et les entreprises vont gérer la menace ? « Plus que le virus, ce sont ces mesures et recommandations prises par les pouvoirs publics et les entreprises – fermetures de site, confinement, télétravail* – qui auront un impact sur les émissions de CO2 », insiste Frédéric Ghersi.

L’économiste du Cired invite toutefois à ne pas surinterpréter leurs effets : « Si on s’oriente vers du télétravail généralisé, une partie des émissions évitées dans les transports et les entreprises seront compensées par des consommations d’énergie plus forte aux domiciles de ces salariés, liées au chauffage notamment. » « Une telle épidémie peut aussi susciter, chez certains, une défiance à l’égard des transports en commun, ajoute Sandrine Mathy. Sans doute qu’on se déplacera globalement moins, mais peut-être davantage en voiture. »

Un effet « kiss-cool » ?

Pas simple, donc, de déterminer l’impact qu’aura le coronavirus sur les émissions mondiales de CO2. D’autant plus que ces crises de grande ampleur « sont suivies quasiment toutes d’un rebond de l’activité économique », rappelle Sandrine Mathy, qui renvoie vers la crise financière de 2008. Autrement dit, ces millions de tonnes d’émissions évitées pendant l’épidémie pourraient être regagnées en un clin d’œil une fois celle-ci derrière nous. Peut-être pas dans les transports. « A priori, les gens qui n’ont pas pu prendre l’avion ces dernières semaines ne le prendront pas plus après l’épidémie », illustre Sandrine Mathy.

En revanche, dans l’industrie, un rebond est fort possible, les usines, une fois la crise passée, mettant les bouchées doubles pour compenser aux mieux les pertes après les fermetures prolongées. C’est la crainte pointée en février par Li Shuo, porte-parole de Greenpeace Chine. Ce scénario est d’autant plus probable que le « gouvernement n’a pas abaissé ses objectifs économiques », précisait-il à l’AFP. Ces derniers jours, d’ailleurs, Pékin a d'ores et déjà annoncé une batterie de mesures – dont des baisses de taux d’intérêt et de charge – pour permettre aux PME chinoises de se relever.

« Pourquoi pas une telle mobilisation sur le climat ? »

« Le bilan 2020 des émissions mondiales de CO2 sera très intéressant à suivre », lance alors Sandrine Marthy. Pour l’économiste, le coronavirus permet déjà de tirer une leçon dont pourrait profiter la lutte dans le réchauffement climatique. « Les Etats ont montré qu’ils étaient en capacité de réagir très rapidement à une crise globale, en mettant en place des mesures drastiques, glisse-t-elle. Pourquoi n’arrive-t-on pas à se mobiliser autant sur la question du climat ? »

Frédéric Ghersi émet tout de même un bémol quant à l’association d’une bataille à court terme contre un virus à celle, de longue haleine, contre le changement climatique. « On peut se permettre, dans le premier cas, des mesures draconiennes parce qu’elles sont prises sur le court terme, rappelle-t-il. Très vite, en revanche, elles deviennent insoutenables économiquement et socialement. »

C’est toute la difficulté alors de la transition écologique pour l’économiste du Cired : « La crise des " gilets jaunes" a démontré qu’il faut penser des politiques publiques qui permettent de faire baisser nos émissions très rapidement, mais qui prévoient aussi des compensations à la hauteur des fortes vulnérabilités à la transition de certains types de ménages. »

* Ces derniers jours, plusieurs géants du numérique – d’Amazon à Twitter en passant par Facebook, Microsoft ou Google – recommandent par exemple à leurs salariés de rester travailler chez eux pour limiter la propagation du virus.