Une lionne photographiée le 18 novembre 2012 dans un parc national du Zimbabwe.
Une lionne photographiée le 18 novembre 2012 dans un parc national du Zimbabwe. — MARTIN BUREAU / AFP

INTERVIEW

« Chez les mammifères sauvages aussi, les femelles vivent plus longtemps »

Une étude publiée ce lundi dans la revue scientifique « Pnas » s’est intéressée à la longévité de 134 populations de mammifères sauvages. Dans 60 % des cas, les femelles vivent plus longtemps que les mâles. Mais pourquoi ? Interview du chercheur Jean-François Lemaître

  • Des chauves-souris aux lions, en passant par les orques. Une équipe menée par Jean-François Lemaître, chercheur CNRS en biologie évolutive, a compilé les données démographiques de 134 populations de mammifères sauvages, issus de 110 espèces.
  • Comme chez les humains, le constat est manifeste : les femelles vivent plus longtemps que les mâles. Leur longévité est en moyenne supérieure de 18,6 % à celle des mâles, quand elle n’est « que » de 7,8 % chez les humains.
  • Aux causes biologiques et comportementales, Jean-François Lemaître ajoute aussi le facteur environnemental. Le chercheur répond à 20 Minutes.

L’espérance de vie à la naissance atteint 79,8 ans pour les hommes et 85,7 ans pour les femmes en 2019 en France métropolitaine, selon l’Insee. Ce qui vaut pour la France vaut pour la très grande majorité des pays : l’espérance de vie des femmes est plus importante que celle des hommes.

Pourquoi ? La science tâtonne, rappelait Slate dans un article de février 2019. Les causes seraient en partie biologiques – la testostérone pourrait altérer la vie de l’homme d’un point de vue médical – et en partie comportementales (en moyenne, les hommes boivent plus, fument plus, ont plus de comportements à risques…).

Et qu’en est-il chez les autres mammifères ? C’est la question que se sont posé une quinzaine de chercheurs, dont Jean-François Lemaître, chercheur CNRS au Laboratoire de biométrie et biologie évolutive, dans une étude qui paraît ce lundi dans la revue scientifique Pnas (Proceedings of the National Academy of Sciences). Jean-François Lemaître, chercheur au laboratoire biométrie et biologie évolutive, répond à nos questions.

Quelle est déjà la genèse de cette étude ?

L’une des thématiques sur lesquelles nous travaillons, au Laboratoire de biométrie et biologie évolutive, est l’écologie du vieillissement. Autrement dit, nous cherchons à
comprendre les origines évolutives du processus de vieillissement ainsi qu’expliquer les différences de vieillissement entre les espèces, les populations d’une même espèce et entre les individus. A travers un partenariat avec l’Office Français de la Biodiversité, nous étudions notamment le chevreuil, chez lequel nous suivons les individus de deux populations, de la naissance jusqu’à la mort.

Parmi les facteurs qui peuvent jouer sur le vieillissement, il y en a un qui est particulièrement mis en avant, en prenant l’être humain comme exemple : c’est le sexe. Nous sommes allés regarder si ces différences entre mâles et femelles se retrouvent aussi dans la nature. Des études similaires ont déjà été menées par le passé. Mais soit sur des jeux de données plus petit que le nôtre, soit sur des populations captives. L’intérêt de notre étude est d’avoir collecté des données démographiques sur 134 populations sauvages de 110 espèces de mammifères, et ainsi pouvoir dresser un tableau plus général.

Vous en arrivez au constat que, pour 60 % des 134 populations étudiées, les femelles vivent plus longtemps que les mâles…

Dans cette étude, nous avons calculé quatre mesures de longévité, en comparant à chaque fois mâles et femelles. A savoir la longévité maximale (l’âge maximum atteint par les mâles et les femelles), la longévité adulte moyenne (c’est-à-dire l’espérance de vie pour un adulte ayant survécu jusqu’à l’âge de se reproduire), la longévité adulte médiane (l’âge auquel la moitié des individus d’une même population sont décédés), et enfin l’âge auquel 80 % des individus d’une même population sont décédés. Sur ces quatre mesures de longévité, pour 60 % des populations étudiées, les femelles présentent des résultats supérieurs aux mâles. Si on prend ces mesures une par une, on dépasse souvent très largement ces 60 %.

Si on prend l'exemple de la longévité médiane, celle des femelles est en moyenne supérieure de 18,6 % à celle des mâles, alors que la différence n’est que de 7,8 % chez les humains. Pour certaines espèces, les différences sont plus importantes encore. C’est le cas du lion, espèce pour laquelle nous avons étudié deux populations. Trois ans après avoir atteint l’âge de la première reproduction, 50 % des mâles sont déjà décédés. Ce n’est le cas que sept ans après pour les femelles. Les différences sont aussi très marquées chez les orques ou des bovidés tels que le grand koudou ou le mouton de Soay.

Est-ce l’inverse pour certaines espèces : les mâles vivent plus longtemps que les femelles ?

Quand on dit que pour 60 % des populations étudiées, les femelles vivent plus longtemps que les mâles, pour les 40 % restantes, en réalité, les différences de longévité entre les deux sexes sont très souvent quasi inexistantes. Dans de rares cas, les mâles vivent sensiblement plus longtemps que les femelles au sein des espèces que nous avons étudiées. C'est le cas par exemple de deux espèces de chauve-souris: le murin de Daubenton ou la petite chauve-souris brune.

Comment expliquer ces différences de longévité chez les animaux ? Les causes sont-elles, là aussi, biologiques et comportementales ?

En constatant que globalement, chez la plupart des mammifères, les femelles vivent plus longtemps que les mâles, on tend à montrer que cette différence est biologiquement très ancrée. les différences de longévité entre les femmes et les hommes dans les populations humains sont biologiquement très ancrées même si elle peuvent être modulées par certains comportements.

Pourtant, n’y a-t-il pas aussi des différences de comportements entre mâles et femelles chez bon nombre de mammifères ?

Si, il y a des différences dans les stratégies de vie. Dans beaucoup d’espèces, lesmâles vont devoir allouer beaucoup plus de ressources à la compétition sexuelle, au contrôle d’un harem ou, à la défense d’un territoire…

C’est effectivement un facteur qui tend à moduler les différences de longévité
entre les mâles et les femelles. A nos yeux, l’environnement local joue beaucoup
dans les différences de longévité entre mâles et femelles, plus qu’on ne pouvait
l’imaginer. On le voit d’ailleurs dans notre étude concernant les espèces pour
lesquelles nous avons pu étudier plusieurs populations vivant dans des milieux
différents. Entre ces populations, les écarts de longévité entre les deux sexes
peuvent être importants. L’environnement local peut ainsi venir moduler ces écarts
de longévité entre les sexes, on peut ainsi émettre l’hypothèse que dans les
environnements très riches en pathogènes, les mâles allouant déjà beaucoup de
ressources à la compétition sexuelle vont souffrir d’une mortalité accrue, exacerbant
ainsi les différences de longévité ente les sexes.