Coronavirus : Faut-il faire de l’action climat la clef de voûte des plans de relance ?

ECONOMIE On ne voit toujours le bout du confinement que déjà, les plans de relance se multiplient pour préparer l’après-crise. Chez certains, la tentation est grande de mettre la transition écologique de côté, le temps de se relever… Pour d’autres, il faut faire le contraire

Fabrice Pouliquen

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Les gens marchent entre les panneaux solaires lors de l'inauguration d'une ferme solaire à Giuncaggio le 8 octobre 2019, en Corse.
Les gens marchent entre les panneaux solaires lors de l'inauguration d'une ferme solaire à Giuncaggio le 8 octobre 2019, en Corse. — PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
  • Faut-il mettre de côté la transition écologique, le temps de permettre aux entreprises de se remettre de la crise actuelle ? Des Etats et des secteurs économiques lancent des appels ou prennent des mesures en ce sens.
  • Ce mercredi, l’Institut de l’économie pour le climat prend le contre-pied en publiant une proposition de plan de relance pour la France axé sur des investissements publics massifs dans des secteurs clés de la transition écologique.
  • L’idée ? Faire de la transition écologique la clef de voûte pour sortir de la crise du coronavirus. Parce que les filières qui y concourent sont aujourd’hui des secteurs essentiels de l’économie, mais aussi parce qu’ils préparent la résilience aux crises futures.

A-t-on fait le tiers ? Plus de la moitié ? Ou est-on loin de tout ça encore ? Difficile de savoir quand le confinement sera levé… En attendant, l’après-crise se prépare à coups de plans de relance, pour panser les blessures économiques provoquées par la crise sanitaire du coronavirus.

Le 12 mars déjà, Emmanuel Macron assurait avoir « demandé au gouvernement de préparer un plan de relance national et européen ». Lundi, les dix-huit présidents de régions ont annoncé à leur tour qu’ils allaient travailler à un plan de relance de l’économie en lien avec l’État.

Quelle place feront ces plans aux objectifs environnementaux fixés avant la crise ? Seront-ils mis de côté au nom de la survie des entreprises ? « Certains signes ne vont pas dans le bon sens », observe Patrice Geoffron, professeur d’économie à l’Université Paris-Dauphine. L’économiste cite l’Agence américaine de l’environnement, qui vient d’émettre un décret permettant à des entreprises polluantes de déroger à des contraintes environnementales pour faire face à la crise. « Ce décret est sans date butoir, et rien ne dit qu’il ne sera pas maintenu dans le plan de relance », indique l’économiste.

Ne pas faire la même erreur qu’en 2008 ?

En Europe aussi, les pressions existent pour mettre de côté la transition écologique le temps de se remettre de la crise sanitaire. « La Pologne et la République Tchèque ont demandé à Bruxelles de laisser de côté le Pacte vert [la nouvelle feuille de route climatique de l’UE, qui doit en faire un leader mondial en la matière], rappelle Kévin Puisieux, responsable "économie et finance" à la Fondation Nicolas Hulot (FNH). De leur côté, des constructeurs automobiles allemands poussent pour obtenir un moratoire sur les objectifs de réduction des émissions de C02 de leurs véhicules*. »

Le risque, alors, est de tomber dans les travers de la crise financière de 2008. « Sur les 10,7 milliards d’euros d’investissements prévus dans le plan de relance français, seuls 2 milliards étaient favorables au climat, 0,2 milliard y était défavorable, et le reste était juste indéterminé », illustre le député Matthieu Orphelin (Liberté et Territoires). « Une opportunité manquée, abonde Benoît Leguet, directeur général d ’I4CE (Institut de l’économie pour le climat), un think-tank spécialisé sur les questions économiques liées au climat. Là où l’on aurait pu faire des investissements plus marqués en faveur de la transition écologique, on ne l’a pas fait. Ce manque d’ambition explique en partie le retard accumulé, en 2020, en France. On ne peut plus se permettre de perdre une décennie de plus. »

Le climat comme clef de voûte du plan de relance

C’est tout l’objet de la proposition de plan de relance que publie ce mercredi I4CE, et auquel a travaillé également Patrice Geoffron. « La note soumet une trentaine de mesures couvrant sept secteurs clés de la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), qui décrit, pour chaque secteur, comment la France entend réduire ses émissions de gaz à effet de serre », résume Hadrien Hainaut, chef de projet à I4CE.

Cela va de la rénovation énergétique des logements privés aux aménagements cyclables, en passant par la production d’électricité renouvelable, le déploiement des véhicules électriques, les infrastructures ferroviaires, le développement des transports en commun urbain, la rénovation énergétique des logements tertiaires. Dans ces sept secteurs, I4CE recommande non seulement de maintenir les objectifs fixés avant la crise, « mais d’y associer aussi un plan de financement public de 7 milliards d’euros par an, jusqu’à 2023. Il permettra de déclencher 19 milliards d’euros d’investissements annuels, publics et privés », reprend Hadrien Hainaut.

L’action climatique pour préparer aussi les crises futures ?

En faisant de l’action climatique la clef de voûte de leur plan de relance, l’enjeu est d’abord de participer à la relance économique. « Les activités qui participent à la réduction des gaz à effet de serre représentent déjà une part importante de l’économie française et étaient sur une forte dynamique ces dernières années* », rappelle Hadrien Haineaut. Elles sont aussi des bassins d’emplois non négligeables. La rénovation énergétique dans le bâtiment résidentiel génère ainsi 200.000 emplois, tandis que 18.000 autres sont associés au développement des transports en commun urbain, illustre la note.

Mais Patrice Geoffron et I4CE invitent à voir plus loin encore les bénéfices qu’il y aurait à miser sur l’action climat. « On le voit un peu plus chaque jour de confinement, note l’économiste. Il y a une forte demande des populations pour que l’on tire les bonnes leçons de cette crise sanitaire et qu’on prépare, demain, des sociétés plus résilientes, c’est-à-dire capables de mieux résister aux crises futures. » Or, les investissements verts y concourent, insiste la note, qui ne résume pas ces crises à celles seulement liées au réchauffement climatique. « Une erreur, en sortie de crise, serait de ne plus chercher à réduire notre dépendance aux importations d’hydrocarbures au prétexte que le prix du baril de pétrole est actuellement très bas, illustre Patrice Geoffron. Il est possible que la crise que nous vivons se traduise par une réduction des capacités de production dans les pays pétroliers, ce qui pourrait s’accompagner d’une remontée des prix dès 2021, ou au milieu de la décennie. On serait alors de nouveau exposé à des crises sociales, comme celle des "gilets jaunes". »

« Ne pas se limiter aux investissements publics »

Un exemple que reprend Kevin Puisieux, mais cette fois-ci pour montrer que « les investissements publics, même s’ils sont un outil puissant pour orienter l’économie, ne suffiront pas à eux seuls à éviter que l‘économie ne retombe dans ses travers. » « Il faudra trouver des mécanismes – normes, interdictions, politiques fiscales – pour s’assurer que les nouvelles stratégies que vont élaborer les entreprises après le confinement ne soient pas néfastes à la transition écologique », poursuit-il. De la même façon que le gouvernement demande aujourd’hui aux entreprises activant le chômage partiel de  ne pas verser de dividendes à leurs actionnaires.

Le 25 mars, le ministère de l’Economie a également publié une liste d’entreprises françaises à protéger. Bruno Le Maire n’excluant pas, pour celles les plus fragilisées, une augmentation de la participation de l’État dans leur capital, voire des nationalisations le temps de laisser passer l’orage. Si la liste est confidentielle, « certaines de ces entreprises sont certainement dans des secteurs clés de la transition écologique, reprend Kévin Puisieux. Toute la question est de savoir si l’État se servira de cette situation pour infléchir la stratégie de ces entreprises dans le sens d’une meilleure prise en compte de l’environnement. Jusque-là, sa politique a plutôt été de ne pas se mêler de leur vie. »

« Pas un plan de relance… mais de transformation »

Ce serait un grand virage, donc. Pour Matthieu Orphelin, cette crise sanitaire en appelle d’autres. Le député demande par exemple « de mobiliser le monde de la culture, de la publicité, de l’éducation pour construire un nouvel imaginaire collectif, axé sur l’esprit de solidarité, de sobriété et de responsabilité écologique ».

C’est l’une des douze mesures post-crises qu’il a rédigées et transmises au gouvernement. Pas question de parler de plan de relance, d‘ailleurs. « C’est un plan de transformation dont nous avons besoin aujourd’hui », estime-t-il.

* Les véhicules mis sur le marché ne devront pas excéder 95 grammes de CO2 par kilomètre en 2021.