Convention citoyenne pour le climat : « J’espère que la réponse de l’exécutif sera à la hauteur du travail de ces 150 citoyens », dit Laurence Tubiana

INTERVIEW La Convention citoyenne pour le climat remettra ce dimanche, à l’exécutif, son rapport pour réduire de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030. Laurence Tubiana, coprésidente du comité de gouvernance, revient sur cette expérience de démocratie inédite

Propos recueillis par Fabrice Pouliquen

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Les membres de la convention citoyenne pour le climat réunis en hémicycle, le dimanche 9 février, lors de leur cinquième week-end de travail.
Les membres de la convention citoyenne pour le climat réunis en hémicycle, le dimanche 9 février, lors de leur cinquième week-end de travail. — F.Pouliquen/20Minutes
  • Avec un calendrier chamboulé par la crise sanitaire liée au Covid-19, les 150 personnes tirées au sort de la Convention citoyenne pour le climat se retrouvent à Paris, de vendredi et dimanche, pour leur dernière session de travail.
  • L’enjeu ? Voter les 150 mesures destinées à réduire les émissions de gaz à effet de serre françaises identifiés au cours des neuf mois de travail, puis remettre leur rapport, dimanche, à l’exécutif.
  • « Ces 150 citoyens ont fait un travail incroyable », dit déjà Laurence Tubiana, coprésidente du comité de gouvernance de cette convention citoyenne. Elle attend donc le retour de l’exécutif, qui a souhaité que cette convention soit à la hauteur des enjeux.

D’un côté, 150 citoyens tirés au sort et représentatifs de la société française. De l’autre, une mission : proposer des mesures pour réduire d’au moins 40 % les émissions françaises de gaz à effet de serre d’ici à 2030, dans une logique de justice sociale. Mélangez le tout est vous obtenez la Convention citoyenne pour le climat, souhaitée par Emmanuel Macron comme une réponse à la crise des « gilets jaunes ».

Le calendrier initial prévoyait six week-ends de travail au Conseil économique, social et environnemental (Cese), à Paris, pour un rendu des conclusions de la convention au gouvernement d’abord prévu fin janvier, puis début avril.
Entre-temps, le Covid-19 est passé par là. Les 150 membres de la convention ne se retrouvent finalement que ce vendredi et jusqu’à dimanche pour leur septième session de travail. Celle qui doit aboutir au vote final sur les 150 mesures actuellement retenues par la convention puis à la remise du rapport les détaillant, ce dimanche, à l’exécutif.

Autrement dit, presque le point final à cette expérience de démocratie participative inédite à cette échelle et sur la thématique du réchauffement climatique. « Il ne restera plus ensuite qu’à attendre la réponse d’Emmanuel Macron », indique Laurence Tubiana, coprésidente du comité de gouvernance de cette convention citoyenne. La diplomate française, directrice générale de l’Europen climate foundation et professeure à Sciences Po, répond aux questions de 20 Minutes.

Laurence Tubiana, ambassadrice de la France sur les questions climatiques et directrice de la Fondation pour le climat, est aussi co-présidente du comité de gouvernance de la Convention citoyenne pour le climat.
Laurence Tubiana, ambassadrice de la France sur les questions climatiques et directrice de la Fondation pour le climat, est aussi co-présidente du comité de gouvernance de la Convention citoyenne pour le climat. - : FERNANDO VILLAR/EFE/SIPA

Est-ce déjà un soulagement que cette convention citoyenne pour le climat puisse aller au bout ?

Oui, bien sûr. Cette convention devait se terminer en principe en février et on avait initialement organisé tout le travail sur six week-ends de travail, rapprochés les uns des autres. La crise du Covid-19 a chamboulé le programme. On a eu peur que cette convention ne puisse pas aller au bout, ou même qu’elle ne puisse pas se réunir physiquement pour voter les propositions finales. Cela aurait été triste tout de même. Les 150 citoyens n’ont en tout cas pas baissé les bras. Le comité de gouvernance avait pu mesurer très tôt leur engagement à travers la participation aux week-ends de travail, mais aussi différentes réunions en ligne organisées entre les sessions. Cette assiduité s’est confirmée pendant le confinement. Les participants ont continué à travailler comme des dingues et on termine aujourd’hui avec plus de 150 citoyens, sachant qu’on avait constitué une petite liste de réserve, dès le départ, pour pallier d’éventuelles défections.

Y a-t-il eu tout de même des moments de tension ces derniers mois, notamment autour de la décision d’envoyer ou non cinquante premières questions au gouvernement mi-avril ?

La question a en effet était largement débattue. L’enjeu était de savoir si la convention était dans son rôle en transmettant à Emmanuel Macron, sans avoir fini son travail, cinquante premières propositions pour nourrir la réflexion sur le plan de sortie de crise que préparait le gouvernement. Et s’il fallait rendre publique ou non cette lettre [elle a finalement fuité dans la presse]. Mais ce débat est sain et a débouché sur une vraie majorité au sein de ces 150 citoyens. Cet exemple est assez représentatif de la façon dont les travaux ont été menés. Il n’y a pas eu de consensus mous pendant cette convention, mais à chaque fois des débats menés avec grand sérieux.

Au final, cette crise sanitaire du Covid-19 donne-t-elle plus de poids au travail de cette commission ?

Oui, paradoxalement. Nous sommes dans une crise sanitaire qui se transforme en crise économique et sociale. Dans ce contexte, on aurait pu imaginer qu’une réflexion sur les moyens de réduire nos émissions de gaz à effet de serre ne soit plus jugée pertinente. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Cet enjeu est resté très présent dans les réflexions et débats que bon nombre de Français ont eus pendant le confinement. De façon inattendue alors, cette convention représente une espèce de point de vue des citoyens pour le monde d’après. Son rapport final semble en tout cas très attendu, de la part des ONG comme des parlementaires ou encore d’Emmanuel Macron, qui en a fait allusion dans son discours télévisé dimanche.

En octobre dernier, vous disiez faire le pari que la société était en avance sur le politique sur les questions de la transition écologique. Cette convention citoyenne vous a-t-elle confortée dans cette idée ?

Nous verrons ce week-end ce que voteront précisément les 150 citoyens et les majorités qui se dégageront. Mais oui, le travail mené jusqu’à présent par cette convention m’a conforté dans ce sentiment. Un exemple : dans le plan de relance du gouvernement, plusieurs mesures visent à accélérer le déploiement des véhicules électriques. Dans les 50 propositions transmises mi-avril à Emmanuel Macron, la convention proposait d’aller plus loin sur ce sujet. Notamment en adoptant des mesures dissuadant l’achat de véhicules polluants ou en conditionnant plus fortement les aides à l’achat de véhicules électriques en faveur des ménages les plus modestes. Ce n’est qu’une illustration. Même chose sur la Constitution, le rôle de la voiture individuelle, l’artificialisation des sols, le modèle agricole et alimentaire : les 150 citoyens vont plus loin que les propositions politiques actuelles.

Y a-t-il dans ces 150 propositions des solutions totalement nouvelles sur la transition écologique ?

L’une des critiques tenaces contre la convention citoyenne consistait à dire qu’elle n’allait rien inventer, que les solutions sont déjà connues pour mener à bien la transition écologique. Sur plusieurs sujets tout de même, elle a essayé d’être innovante et s’est penchée sur des thématiques peu prises en compte jusque-là dans la transition écologique, comme la publicité ou l’éducation. Mais dénicher de nouvelles solutions n’était pas la mission de cette convention. On ne pouvait pas demander à ces 150 citoyens de devenir des experts et de réinventer la roue en quelques mois. Sa mission était d’étudier toutes les propositions sur la table, de déterminer celles qui semblent aujourd’hui les plus solides et de discuter à quelles conditions on peut les mettre en œuvre.

Faut-il voir alors cette convention comme un thermomètre social ?

Non, c’est plus que ça. Avec cette convention, on n’est pas dans le sondage ou la consultation, mais dans la délibération. Pour chacune des propositions, les 150 citoyens ont pesé le pour et le contre, débattu des arguments des uns et des autres, avant de dire : "voilà ce qu’on en pense nous". Ils ont fonctionné un peu comme un grand jury. Et, encore une fois, le travail fourni depuis octobre est incroyable. Il en ressort beaucoup de propositions. Certains se sont demandé "pourquoi autant ?". Je retiens qu’elles abordent de nombreuses thématiques, actionnent des leviers divers – parfois l’éducation, parfois l’incitation économique, parfois la contrainte – et, in fine, forment un tout, un ensemble cohérent. C’est une feuille de route que proposera la convention au gouvernement.

Avez-vous aujourd’hui plus de précisions sur la façon dont Emmanuel Macron prendra en compte le travail de cette commission ?

Nous ne savons pas encore qui, au sein de l’exécutif, réceptionnera les conclusions de la convention dimanche. J’espère que cet accueil sera à la hauteur de l’investissement des citoyens et que nous saurons, dès dimanche, à quel moment le président de la République entend répondre aux différentes mesures. Les 150 citoyens seront vigilants sur ce point. Plusieurs déjà, sur les réseaux sociaux, rappellent à Emmanuel Macron ses promesses. En lançant cette convention, il s’était engagé à soumettre sans filtre, au Parlement voire à référendum, les propositions à application directe de la convention. Cela ne concerne pas l’ensemble des 150 propositions. Certaines sont en effet très abouties et même déjà traduites sous forme d’articles de loi. Mais d’autres méritent encore de poursuivre la réflexion ou concernent d’autres échelles de compétences. Régionales par exemple, ou au contraire européennes.

Cette Convention citoyenne a-t-elle déjà remporté une victoire en donnant « un second souffle à la démocratie », comme l’écrivent les 55 députés qui lui adressent une lettre ouverte ce mardi ?

Je le pense. Cette convention a été lancée dans un contexte de grande défiance à son égard, de la part de nombreux acteurs. De certains parlementaires à certaines ONG, en passant par les syndicats. Beaucoup ont changé leurs jugements depuis. J’entends désormais certains députés se demander si les conventions citoyennes ne peuvent pas être envisagées, à l’avenir, comme un moyen de prolonger le travail parlementaire.

Il serait en effet intéressant qu’il y ait d’autres conventions citoyenne à suivre. Pas seulement sur le climat, mais sur tous les sujets qui demandent de profondes transformations dans nos sociétés. Ces conventions citoyennes sont une condition pour sortir du schéma classique de la démocratie représentative, qui génère beaucoup de défiance aujourd’hui. On dit souvent que les citoyens n’ont plus confiance dans les institutions. Pour la restaurer, il faut aussi que les responsables politiques aient confiance dans les citoyens, leur accordent du crédit, les implique dans les prises de décisions. La convention citoyenne est un outil qui le permet. S’ils se sentent écoutés, si on cesse de les infantiliser, peut-être que les citoyens ne considéreront plus les politiques comme des incapables.

Comment cette dernière session de travail se déroulera-t-elle ?

Les 150 citoyens ont rendez-vous comme d’habitude, dès vendredi, au palais Iéna, à Paris, siège du Cese, pour trois jours de travail. « Pour rappel, il y a eu un premier débat, en mars, sur les mesures identifiées par la Convention, puis un deuxième sur des propositions d’amendements [modifications de texte] à ces mesures, lors d’un webinar, fin mai », commence Julien Blanchet, rapporteur général de la Convention citoyenne pour le climat. Voilà où en est la convention aujourd’hui : face à environ 150 propositions amendées. « Ce week-end, ils vont délibérer, adopter, puis identifier les mesures qu’ils souhaitent proposer à référendum », reprend Julien Blanchet.

Le tout alimentera un rapport final qui sera remis à l’exécutif ce dimanche. Ce document ne contiendra pas que les propositions brutes. « Y figureront aussi les opinions minoritaires au sein de la convention pour chacune des propositions, ajoute Julien Blanchet. Il nous semblait en effet important que celles et ceux qui n’étaient pas d’accord avec une proposition votée par la majorité puissent faire valoir leurs arguments. » Il reste encore l’introduction et la conclusion à peaufiner et à voter, de même qu’à terminer la synthèse des débats tenus.

Le tout donnera un rapport de plusieurs centaines de pages qui appelle la réponse de l’exécutif. La constitution ne lâchera pas sur ce point, prévient-on au sein du comité de gouvernance de la convention. Ses 150 membres se sont déjà constitués en association pour mieux pouvoir suivre, dans le temps, la réponse apportée à leurs propositions.