Convention citoyenne pour le climat : « On s’est beaucoup trop impliqués pour lâcher aussi subitement »

DEMOCRATIE PARTICIPATIVE Les membres de la Convention citoyenne pour le climat seront reçus lundi matin à L’Elysée, une semaine après avoir remis, leurs propositions pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre. Est-ce le point final de cette expérience inédite ?

Fabrice Pouliquen

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Des membres de la Convention citoyenne pour le climat accrochent leur portrait aux murs du Cese (Conseil économique, social et environnemental), le 5 mars 2020.
Des membres de la Convention citoyenne pour le climat accrochent leur portrait aux murs du Cese (Conseil économique, social et environnemental), le 5 mars 2020. — BERTRAND GUAY / AFP
  • Lundi, les 150 membres de la convention citoyenne auront les premiers éléments de réponse du gouvernement au sujet de leurs 149 propositions pour réduire de 40 % nos émissions de gaz à effet de serre dans une optique de justice sociale
  • Leur travail pourrait s’arrêter là. Mélanie, William, Lambert et Marie entendent encore prolonger cette expérience inédite, comme la majorité des 150 membres de la convention, assurent-ils à « 20 Minutes ».
  • C’est qu’il y a encore beaucoup à faire pour défendre leur rapport. Une association a même mis sur pied – « Les 150 » – avec pour objectif de suivre dans le temps l’appropriation que feront les politiques de leurs mesures, mais aussi de prolonger le débat.

Les 150 membres de la Convention citoyenne pour le climat ont encore un peu de travail ce week-end. Il ne s’agit plus, cette fois-ci, d’identifier et de débattre de solutions pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre de 40 % d’ici à 2030. Cette mission-là, ils l’ont bouclée dimanche en remettant leur rapport à Elisabeth Borne, ministre de la Transition écologique.

Non, ce week-end, il y a un discours à préparer. Et pas devant n’importe qui. Toute la convention est invitée à l’Elysée lundi, en fin de matinée, par Emmanuel Macron, lui qui avait voulu cette conventioncomme une réponse à la crise des « gilets jaunes ».

« On s’est beaucoup trop impliqués pour lâcher aussi subitement »

Que vont-ils lui dire ? « C’est tout l’objet des chaînes de discussions que nous avons à 150 ces derniers jours, lance Lambert Allaerd, tiré au sort pour être l’un des six membres à prendre la parole devant le président. « On ne va pas revenir en détail sur nos 149 propositions, poursuit le Lillois de 29 ans. On n’aura pas le temps et Emmanuel Macron les connaît déjà. » « L’idée est bien plus de revenir sur cette expérience et de lui exprimer nos attentes désormais », emboîte la Sarthoise Mélanie Cosnier, elle aussi tirée au sort.

Puis rideau ? L’heure, enfin, pour ces 150 citoyens, de clore définitivement cette parenthèse commencée par un tirage au sort et de revenir à leur vie d’avant ? « Impossible, répond Willam Aucant, architecte-urbaniste nantais de 33 ans, lui aussi dans les 150. On s’est beaucoup trop impliqués dans cette mission pour qu’on puisse lâcher comme ça, subitement. »

Une expérience qui marquera à vie

Un constat que dressent aussi Lambert, Mélanie ou encore Marie*, 34 ans, également contactée par 20 Minutes. Tous parlent de cette convention comme une expérience qui marquera durablement leur vie, voire en changera le cours. « Une claque », évoque encore Willam Aucant. « Avant ce coup de fil me proposant d’intégrer la convention, j’avais quelques idées sur l’écologie, je me pensais même plutôt vertueux en n’ayant pas de voiture, commence-t-il. Au fil des échanges avec les différents experts auditionnés, j’ai compris qu’il fallait aller bien au-delà de simples changements dans nos modes de vies, que c’était plus structurel. Je me souviens de ce diagramme que nous a présenté Laurence Tubiana [ambassadrice pour les négociations lors de la COP21 à Paris] nous expliquant que nous avions trente ans pour réduire l’empreinte carbone des Français de douze tonnes à deux tonnes. Trente ans, c’est rien. »

Lambert s’attarde plus, pour sa part, sur l’expérience de démocratie participative vécue pendant neuf mois. « J’ai été témoin d’échanges d’égal à égal entre des personnes qui ne se seraient jamais parlé dans la vie normale, raconte-t-il. Et puis, il y avait ce côté assez fou de pouvoir lancer une idée et, tout de suite, jauger son acceptabilité sociale à travers les réactions qu’elle suscitait au sein de la convention [censée être le miroir parfait de la société française]. » Sur ce point, Marie note presque un biais : « Étions-nous toujours les mêmes et aussi représentatifs de la société française après les auditions des différents experts ?, demande-t-elle. Mais c’est aussi ce que je retiens de cette expérience : lorsqu’on donne toutes les informations à un groupe de citoyens, qu’on lui laisse le temps de débattre, on arrive des consensus importants sur des sujets au départ clivants. Parmi les 149 propositions, bon nombre ont été votées avec 96 % ou 97 % des voix. »

« Les 110 km/h aussi ont fait débat à la convention »

Il résulte de tout ce travail un gros pavé de 400 pages dont Mélanie, Lambert, Marie et William se disent très « fiers ». Même si le rapport n’a pas été épargné par les critiques depuis dimanche dernier. Celles notamment d’Arnaud Gossement, avocat spécialiste de l’environnement, pointant les « oublis » de la convention, à commencer par celle de la taxe carbone, outil puissant pour faire baisser nos émissions de gaz à effet de serre, mais très clivant. En témoigne la crise des Gilets jaunes. « Ce n’est pas un oubli, la taxe carbone a été abordée à plusieurs reprises, rectifie William Aucant. Mais notre mission n’était pas seulement d’identifier des solutions qui fassent baisser nos émissions de gaz à effet de serre. Il fallait aussi qu’elles soient justes socialement. Aux yeux de la majorité, la taxe carbone ne répondait pas à ce deuxième critère. » « Plusieurs participants à la convention disaient aussi ne pas vouloir que le gouvernement se serve d’eux pour faire passer la taxe carbone, complète Marie. Un argument que je peux comprendre. Pas si grave, il y avait de nombreuses autres pistes à creuser. »

Comme celle de réduire la vitesse de 130 à 110 km/h sur les autoroutes. Cette proposition a provoqué un tollé [74 % des Français y seraient opposés, selon un sondage Odoxa-Dentsu consulting, pour Franceinfo et Le Figaro], au point de faire de l’ombre aux 148 autres propositions. Frustrant ? « On s’y attendait, tant cette proposition a aussi suscité de débats chez nous, raconte Marie. C’est d’ailleurs la mesure qui a recueilli le moins de votes dimanche (60 %). » « La première fois qu’on a parlé des 110 km/h, c’était « niet » pour la majorité des membres, se rappelle Lambert Allaerd. Petit à petit, en travaillant sur cette mesure, de beaucoup ont dépassé le blocage initial et se sont dit pourquoi pas ? Elle est rapide à mettre en place, gratuite, permet de faire baisser de 20 % les émissions de gaz à effet de serre par trajet, ne fait perdre que huit minutes tous les 100 km… »

« Juste la saison 2 qui commence »

Mélanie, Lambert, Marie et William espèrent alors que le débat dans la société suivra le même cheminement. Et qu’on donnera le même intérêt aux 148 autres propositions. Voilà pourquoi l’aventure est loin de s’achever lundi. « C’est juste la saison 2 qui commence, sourit Mélanie Cosnier. La dissolution de la convention, dimanche dernier, a tout de suite été suivie de la création d’une association, Les 150. « Cent vingt citoyens de la convention y ont adhéré à ce jour, précise William Aucant qui y voit le signe que la majorité des membres entendent rester investis.

« Notre mission, désormais, est de partager notre expérience auprès des Français, expliquer pourquoi nous sommes arrivés à ces 149 propositions et inviter le plus grand nombre à débattre et réfléchir autour de ces mesures », explique Lambert Allaerd. Ça se fera notamment à coups de « Clim'apéros » , qu’avaient déjà pris l’habitude d’organiser les membres de la convention un peu partout en France et que « Les 150 » entendent bien poursuivre.

La promesse d’Emmanuel Macron dans un coin de la tête

Le rapport rendu, il reste aussi à suivre, dans le temps, l’utilisation que fera le politique de leurs 149 propositions. Marie n’attend pas avoir toutes les réponses lundi. « On sera au lendemain des municipales, LREM aura sans doute pris une grosse claque et on sait que des candidats EELV sont bien placés pour gagner des villes importantes, commence-t-elle. Dans ce contexte, je vois bien Emmanuel Macron reprendre deux ou trois propositions fortes de notre rapport. Si ça en reste là, ce sera bien sûr insuffisant. »

Tous ont en tête la promesse initiale d’Emmanuel Macron : Celle de transmettre « sans filtre » les propositions de la convention, soit par voie réglementaire, par voie législative, ou par référendum. « Pas question de lâcher là-dessus », insiste Lambert Allaerd. William Aucan rappelle d’ailleurs qu’est d’ores et déjà prévue « la réponse des citoyens à la réponse du gouvernement ». « Histoire d’avoir le dernier mot », sourit-il. Mais le Nantais ne se dit pas non plus pendu aux lèvres du gouvernement. « C’est aussi le but de l’association « Les 150 », explique-t-il. Pouvoir se rendre disponible, partout en France, auprès de tous ceux qui veulent discuter de notre rapport et porter nos 149 propositions, qu’ils soient parlementaires, ONG ou citoyens ».

*A sa demande, son prénom a été modifié.