Climat : Le plan de relance, grand test pour mesurer l’ambition réelle du gouvernement ?

TRANSITION ECOLOGIQUE « Un accroissement des annonces », « mais pas d’avancées structurelles ». Le deuxième rapport du Haut conseil pour le climat, publié ce mercredi, n’est pas tendre avec les politiques climatiques de la France. Le plan de relance est justement une occasion en or de rectifier le tir

Fabrice Pouliquen

— 

Emmanuel Macron a reçu ce lundi matin les 150 membres de la Convention citoyenne dans les jardins de l'Elysée
Emmanuel Macron a reçu ce lundi matin les 150 membres de la Convention citoyenne dans les jardins de l'Elysée — CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP
  • Dans leur deuxième rapport sur les politiques climatiques de la France, publié ce mercredi, les treize experts du Haut conseil pour le climat restent très critiques, pointant « un manque de changements structurels » dans les secteurs les plus émetteurs de CO2.
  • « Il n’y a pas de cohérence climatique globale dans l’action gouvernementale », fustige Anne Bringault, du Réseau action climat. Et pas d’envie de se confronter aux industries les plus polluantes, ajoute Clément Sénéchal, de Greenpeace.
  • Le plan de relance qui se prépare pour aider l’économie française à se relever de la crise sanitaire est l’occasion de changer de braquet, pointent tant le Haut conseil que les ONG, en soulignant l’enjeu primordial des « éco-conditionnalités »

« Sévère mais juste », résume Anne Bringault, responsable « transition énergétique » au Réseau action climat (RAC) à propos du deuxième rapport du Haut conseil pour le climat (HCC), publié ce mercredi.

C’est en même temps la mission confiée aux treize experts qui composent cette instance lancée en novembre 2018 par Emmanuel Macron : porter un regard indépendant sur les politiques climatiques de la France. L’an dernier déjà, pour sa première copie, cette instance jugeait « insuffisantes » les actions engagées par le gouvernement contre le réchauffement climatique. Ce coup-ci, elle note certes « des progrès dans la gouvernance et un accroissement des annonces » sur les enjeux climatiques, « mais pas d’avancée structurelle quant au rythme de baisse des émissions ».

Pas de changements structurels sur les secteurs clés

Anne Bringault n’est pas surprise. « L’analyse du Haut conseil s’appuie notamment sur les chiffres produits par le Citepa (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique), chargé de faire l’inventaire chaque année des émissions de gaz à effet de serre française, rappelle-t-elle. L’inventaire pour 2019 – avant la crise sanitaire, donc – est tombé mi juin et montre très clairement que nous ne sommes pas du tout sur une trajectoire qui permettrait d’atteindre la neutralité carbone. » « Les émissions de la France ont diminué de 0,9 % en 2019, ce qui est similaire aux années précédentes et loin des -3 % attendus dès 2025 », pointe en effet le nouveau rapport du Haut conseil pour le climat. »

Les transports, l’agriculture, le bâtiment, l’industrie… Dans ces quatre secteurs, fortement émetteurs de gaz à effet de serre, « le rythme de baisse des émissions est trop faible et les transformations structurelles ne sont pas engagées », pointe le HCC. « Même la baisse temporaire des émissions de CO2 résultant du confinement (environ -13 % entre janvier et mai) ne répond pas aux enjeux de la transition bas-carbone et reste marginale par rapport aux efforts structurels à accomplir », poursuivent les treize experts.

« Sortir de cette idée que l’écologie est consensuelle »

En clair, pour atteindre cette réduction de 3 % des émissions annuelles de gaz à effet de serre dès 2025 et être dans les clous de l’Accord de Paris sur le climat, il va falloir changer de logiciel. « Cela implique déjà que de l’action du gouvernement, dans son ensemble, soit orientée vers une transformation compatible avec ce cap de la neutralité carbone que la France s’est fixée pour 2050, commence Anne Bringault. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Un exemple : en réponse au premier rapport du HCC, le gouvernement s’était engagé à ce que chaque ministre fasse une feuille de route détaillant comment, dans son domaine, les politiques qu’il va engager pour atteindre cette neutralité carbone. Ces feuilles de route, nous les attendons toujours. »

Le récent remaniement n’est pas de bon augure pour Clément Sénéchal, porte-parole « politiques climatiques » à Greenpeace France. « Emmanuel Macron a nommé un Premier ministre qui n’est pas connu pour ses engagements climatiques », note-t-il, craignant alors que « l’écologie reste une annexe de la politique générale ». C’est pourtant une autre condition pour parvenir à ce « changement de logiciel » pour Clément Sénéchal : « Il faut sortir de cette idée que la transition écologique est d’abord une histoire de comportements individuels. Non, l’État doit fixer un cap, faire des choix, accepter la confrontation avec des intérêts fermement établis dans l’économie actuelle, souligne-t-il. Depuis l’Accord de Paris, aucun gouvernement n’a jugé bon d’aller à l’affrontement économique avec les industriels les plus polluants, de contraindre les grandes entreprises avoir des résultats en termes de baisse des émissions de gaz à effet de serre, alors même que certaines ont une empreinte carbone supérieures à celui du territoire national. »

Une relance qui rebat les cartes ?

La sortie de la crise sanitaire est l’occasion justement de faire des choix marquants. Le Haut conseil pour le climat voit ainsi dans le plan de relance qui se prépare « un enjeu essentiel des mois à venir » et « la mesure réelle de l’attention portée au climat » par le nouveau gouvernement. « C’est maintenant que ça se joue, abonde Clément Sénéchal. Le rapport de force s’est renouvelé entre l’action publique et le secteur privé puisque ce dernier a aujourd’hui besoin d’argents publics. »

De fortes sommes sont sur la table. Quinze milliards d’euros notamment pour le secteur aérien, 8 pour le secteur automobile. « Mais sans conditionnalités fermes concernant leur évolution vers une trajectoire compatible avec les objectifs climatiques », déplore le HCC. « En échange de cet argent public, le gouvernement n’exige pas explicitement des entreprises du secteur automobile qu’elles produisent davantage de véhicules électriques, illustre Anne Bringault. De même, il ne demande pas au secteur aérien de se préparer à une baisse du trafic. Et on parle seulement de supprimer les lignes aériennes intérieures pour lequel il existe une alternative en train de 2h30 ou moins. Il faut aller bien au-delà. Il n’y a pas non plus de remises en question des projets d’extension des aéroports. »

L’interview télévisée d’Emmanuel Macron le 14 juillet, où il doit préciser la société qu’il souhaite voir émerger après la crise du coronavirus, suivi quelques jours plus tard du discours de politique générale de son nouveau Premier ministre, pourraient être l’occasion de rectifier le tir. Le RAC attend non seulement des « éco-conditonnalités » plus fermes en échanges de l’argent public distribué, mais aussi des annonces fortes sur quatorze propositions de la Convention citoyenne pour le climat qu’il juge très structurantes. « Un plan d’investissement massif dans le ferroviaire par exemple ou l’obligation de rénovation énergétique globale des logements », détaille Anne Bringault qui regrette qu’on ait surtout entendu, jusqu’à présent, Emmanuel Macron et son gouvernement sur les mesures de ces 150 citoyens qu’ils ne retenaient pas.

Avant le discours du 14 juillet, le projet de loi de finances rectificatives

Clément Sénéchal, aussi, pointe les « éco-conditonnalités » comme l’enjeu crucial de ce plan de relance mais n’entend pas attendre le 14 juillet pour se faire une idée de l’ambition du nouveau gouvernement. « Le projet de loi de finances rectificatives (PLFR3) est en ce moment discuté à l’Assemblée nationale, rappelle-t-il. Dans ce cadre, alors qu’elle était encore députée, Barbara Pompilli a proposé un amendement, préparé avec les ONG du RAC, précisément pour demander des éco-conditonnalités fortes pour les entreprises qui vont recevoir des aides publiques. L’idée était notamment de les obliger à baisser leurs émissions dès l’année prochaine. »

Cet amendement a été rejeté par la commission des finances, « puis remplacé par un autre, vide de toute ambition climatique, pour l’examen en séance publique », dénonce Greenpeace. « Que va faire Barbara Pompili ?, demande Clément Sénéchal. Reprendra-t-elle la position qu’elle défendait dans son amendement initial ? Cherchera-t-elle à convaincre le gouvernement ? » Réponse d’ici vendredi dans l’hémicycle, indique le porte-parole de l’ONG.