Ouragan Laura :Pourquoi 2020 est partie pour être une année exceptionnelle en cyclones en Atlantique nord?

CYCLONE Laura, ouragan de catégorie 4, a touché les côtes américaines dans la nuit de mercredi à jeudi, ramenant la Louisiane et le Texas à de très mauvais souvenirs. D’autres pourraient suivre : la saison cyclonique 2020 est annoncée très active

Fabrice Pouliquen

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Un homme porte un garçon sur son dos, alors porte un enfant sur le dos alors qu'il se dirige vers un bus pour l'évacuation avant l'arrivée de l'ouragan Laura à Lake Charles, en Louisiane, le 25 août 2020 au milieu de la pandémie de coronavirus.
Un homme porte un garçon sur son dos, alors porte un enfant sur le dos alors qu'il se dirige vers un bus pour l'évacuation avant l'arrivée de l'ouragan Laura à Lake Charles, en Louisiane, le 25 août 2020 au milieu de la pandémie de coronavirus. — Andrew CABALLERO-REYNOLDS / AFP
  • L’ouragan Laura, qui a touché les Etats-Unis ce jeudi, pourrait figurer parmi les 13 tempêtes les plus fortes ayant jamais touché le pays. Et si elle devrait perdre de la puissance dans les terres, les régions touchées restent sous la menace d’inondations.
  • Plus inquiétant, Laura n’est que le premier ouragan majeur à toucher des zones habitées lors de la saison 2020. Et celle-ci est annoncée particulièrement active en Atlantique nord, avec jusqu’à 25 cyclones attendus.
  • La raison ? Le début d’un phénomène La Nina dans le Pacifique sud, une mousson ouest-africaine intense et des températures chaudes dans l’Atlantique tropicale. Autant de facteurs qui, conjugués, favorisent la formation de cyclones.

Des vents soufflants jusqu’à 240 km/h. Comme attendu, Laura a touché les côtes américaines dans la nuit de mercredi à jeudi, après avoir pris de la puissance lors de sa traversée du Golfe du Mexique. Encore tempête tropicale lorsqu’elle avait frappé Haïti, la République Dominicaine et Cuba, il y a quelques jours, Laura a frappé la Louisiane en tant qu’ouragan de catégorie 4 [vents supérieurs à 211 km/h] sur l’échelle de Saffir-Simpson.

Cela en fait le plus puissant à avoir touché cet Etat depuis plus d’un siècle et demi, d’après les données compilées par un chercheur de l’université du Colorado spécialisé dans les ouragans, Philip Klotzbach. Et probablement même l’une des treize tempêtes les plus fortes à avoir jamais touché le pays, complète le NHC, le centre américain de surveillance des ouragans

Parmi les 13 tempêtes les plus fortes ayant touché les Etats-Unis

Laura a depuis faibli en entrant dans les terres et a été rétrogradée en catégorie 2. Un grand classique, explique Franck Roux, professeur émérite au Laboratoire d’aérologie (CNRS/Université de Toulouse III), physicien de l’atmosphère. « Ce sont les vents, en frottant la surface de l’eau, qui font fonctionner un cyclone, commence-t-il. Ce frottement génère de l’évaporation et cette vapeur d’eau alimente ensuite les gros systèmes orageux à l’intérieur du cyclone, lui donnant de l’énergie. Lorsqu’il passe sur une terre émergée, il n’a plus cette grosse source d’énergie et s’atténue ainsi naturellement, d’autant plus qu’il rencontre sur les terres plus d’obstacles susceptibles de le freiner. »

En clair, avec Laura, le plus spectaculaire – les vents à 240 km/h – est a priori passé. Les régions touchées – la Louisiane, mais aussi depuis le Texas- ne sont pas pour autant sorties d’affaire. « Ce ne sont pas forcément les vents violents d’un ouragan qui causent le plus de dommages, mais aussi les pluies intenses qui l’accompagnent », poursuit Franck Roux. Avec, derrière, le risque d’inondations, de glissements de terrain.

Une saison 2020 particulièrement active

Et nous ne sommes que fin août, rappellent Franck Roux comme Fabrice Chauvin, chercheur au Centre national de recherches météorologiques (CNRS/Météo France) , pour mieux rappeler que Laura n’est « que » le premier événement d’intensité majeur, qui plus est à toucher des terres, d’une saison 2020 loin d’être finie et qui s’annonce exceptionnelle.

« En Atlantique nord, la saison des cyclones commence habituellement en juin et se termine en novembre, avec en général un pic d’activité autour du 10 septembre », indique Fabrice Chauvin. Voilà pour le cadre général dans lequel les années se suivent mais ne se ressemblent pas. Une saison moyenne génère douze tempêtes tropicales, dont pas plus de six ouragans [une tempête tropicale devient ouragan lorsque ses vents dépassent les 117 km/h], parmi lesquels trois deviendront des ouragans majeurs [de catégories 3 ou plus].

L’année 2020 se situera bien au-dessus. Dès avril, plusieurs groupes d’experts avaient annoncé une saison à venir extrêmement active en Atlantique nord, jusqu’à tabler sur 22 tempêtes tropicales attendues pour les prévisions pessimistes. Début août, ces premières prévisions étaient même revues à la hausse par l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA), en prévoyant désormais entre 19 et 25 dépressions tropicales, dont 7 à 11 pourraient se transformer en ouragans. Et entre trois et six pourraient atteindre la catégorie 3. Plus du double, donc, d’une saison cyclonique normale.

Début de La Nina, forte mousson et eaux de surface chaudes

C’est que de nombreux facteurs concourent à ce que la saison cyclonique soit effectivement très active. Fabrice Chauvin et Franck Roux évoquent en premier lieu les phénomènes climatiques naturels pluriannuels El Nino et La Nina , qui se passent au beau milieu de l’Océan Pacifique. Le premier se traduit par des températures anormalement élevées de l’eau dans la partie Est de l’océan Pacifique sud, ce qui a pour effet de créer des conditions atmosphériques peu favorables à la formation d’ouragans dans l’Atlantique Nord. Tout l’inverse de La Nina : eaux anormalement froides dans le Pacifique et conditions favorables à l’activité cyclonique en Atlantique Nord. « Or, nous sommes actuellement dans une phase de transition d’un phénomène El Nino vers un phénomène La Nina, plutôt même aujourd’hui vers un début de La Nina », glisse Fabrice Chauvin.

Autre facteur : la mousson en Afrique de l’Ouest, très active cette année. « Il y a beaucoup de pluie au Sahel, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour la région, explique Franck Roux. Mais ces systèmes orageux qui se développent dans la mousson africaine portent en eux des germes de cyclone lorsqu’ils arrivent sur l’Atlantique. Et peuvent le devenir si les conditions atmosphériques sont à ce moment-là favorables sur l’océan. »

Parmi ces conditions favorables, il y a notamment des températures de la mer en surface anormalement chaudes. Et c’est justement le cas cette année sur l’Atlantique tropicale. « En gros, entre le Sénégal et le Venezuela, situe Franck Roux. L’anomalie est d’un demi-degré. On pourrait dire que ce n’est pas beaucoup, mais ça représente tout de même une quantité d’énergie supplémentaire très importante qui a l’effet d’un carburant pour les cyclones. » « J’ai regardé [mardi], on est à plus de 30°C sur le Golfe du Mexique », abonde Fabrice Chauvin.

Déjà à la lettre M

A ce jour, les prévisions se sont révélées justes : cette saison cyclonique 2020 est effectivement très active. La preuve, pour s’y retrouver dans la succession des cyclones, la tradition est de faire commencer le prénom de chacun par une lettre différente de l’alphabet. En commençant par « A » et ainsi de suite.

Le 4 août, nous étions déjà à « I » avec Isaïas, neuvième tempête de la saison donc dans l’Atlantique nord, un stade habituellement atteint en fin de saison. Après plusieurs semaines très calmes – « en raison d’une très forte émission d’air poussiéreux venant du Sahara, ce qui ne crée pas les conditions favorables à la formation de cyclones en Atlantique nord », explique Franck Roux, l’activité cyclonique a repris. Et nous voilà ainsi au « L » de Laura et même au « M » de Marco, autre cyclone à sillonner le golfe du Mexique, mais finalement peu menaçant.

A titre de comparaison, Fabrice Chauvin renvoie à la saison cyclonique 2005, qui avait marqué les esprits. « Il y avait alors entre 26 et 31 cyclones baptisés, ce qui avait nécessité de faire appel à l’alphabet grec* », raconte le météorologue. Cette saison 2005 avait aussi été marquée par l’intensité de ses ouragans, avec quatre de catégorie 5, dont le tristement célèbre Katrina. Là encore un record.

Active, c’est sûr… Plus intense ? Pas automatiquement

« On n’en sera peut-être pas là en 2020 », reprend alors Fabrice Chauvin. Difficile à prédire en tout cas. Les projections portent surtout sur l’activité cyclonique attendue. Déterminer l’intensité des cyclones est bien plus périlleux. « Elle dépend de nombreux autres paramètres météorologiques qui, eux, changent au jour le jour », précise Fabrice Chauvin.

Quand la NOAA dit s’attendre à sept à onze ouragans dont trois à six majeurs, « il s’agit plus de probabilités, précise Franck Roux. Le risque qu’une tempête tropicale passe ouragan est en moyenne d’un sur deux, même chose pour celui qu’un ouragan devienne de force majeure. »

*Dans le détail, 21 lettres de l'alphabet sont utilisées pour nommer les cyclones en Atlantique nord, le Q, le U, le X, le Y et le Z ne l'étant plus par manque de choix de prénoms.