Feu vert au retour temporaire d’insecticides controversés dans les champs de betteraves à sucre

AGRICULTURE Le gouvernement, qui avait interdit cet insecticide en 2018, a détaillé une liste de mesures pour « encadrer » son revirement et limiter les effets néfastes sur l’environnement

20 Minutes avec AFP

— 

Des militants EELV affichant des pancartes contre le retour des neonicotinoides, lors de la 3eme journee des Journees d'Ete EELV le 22 aout 2020 a la Cite Fertile a Pantin.
Des militants EELV affichant des pancartes contre le retour des neonicotinoides, lors de la 3eme journee des Journees d'Ete EELV le 22 aout 2020 a la Cite Fertile a Pantin. — ISA HARSIN/SIPA

Sucre ou miel ? Produire ou réduire ? En ré-autorisant temporairement l’utilisation d’insecticides néonicotinoïdes néfastes pour les abeilles dans les champs de betteraves, le gouvernement fait un pas de côté dans la transition écologique de l’agriculture, au nom de l’emploi et de la souveraineté alimentaire du pays.

Le jour même où sont annoncés les détails de son plan de relance post-Covid censé accélérer la transition verte, le gouvernement présente aussi ce jeudi en Conseil des ministres un projet de loi permettant la réintroduction pour trois ans de semences de betteraves enrobées avec des néonicotinoïdes, dangereux pour les insectes pollinisateurs.

Réautorisation temporaire jusqu’à 2023

Sous le feu des critiques des écologistes et des apiculteurs, le gouvernement, qui avait interdit ces pesticides en 2018, a détaillé une liste de mesures pour « encadrer » son revirement et limiter les effets néfastes sur l’environnement. La ré-autorisation est temporaire jusqu’en 2023 et devra être accordée à nouveau chaque année par arrêté. Elle sera réservée à la filière betteraves et ne devrait pas être étendue à d’autres cultures comme le maïs, qui souhaitait aussi bénéficier de semences enrobées, même si le texte de loi ne le précise pas, a souligné une source gouvernementale mercredi.

Pour protéger les pollinisateurs, l’agence sanitaire Anses devra établir une liste de cultures de plantes mellifères qui ne pourront pas être cultivées derrière les betteraves, pour ne pas exposer les insectes l’année suivante à des résidus de produits enfouis dans les sols et remontés par la sève des végétaux. Un plan de protection plus global des pollinisateurs est en cours de discussion pour la fin de l’année.

Le gouvernement a par ailleurs débloqué 5 millions d’euros, dont une partie dans le plan de relance, pour accélérer les recherches agronomiques afin d’arriver à produire en se passant de ces produits.

Rendements les plus bas en quinze ans

Derrière ce revirement s’inscrivent la survie et la pérennité de toute une filière agro-industrielle, celle de la betterave à sucre, l’une des plus anciennes et des mieux organisées de l’agriculture française, avec plus de 46.000 agriculteurs-planteurs et salariés dans les usines à sucre.

Lancée par Napoléon 1er, la culture des betteraves a permis de garantir l’autonomie de la France en sucre au XIXe siècle, et ainsi d’échapper aux guerres commerciales de l’époque, notamment au blocus du sucre de canne importé des Antilles imposé par l’Angleterre.

Après la relance du débat sur l’autonomie alimentaire du pays pendant le confinement, le nouveau ministre de l’Agriculture, Julien Denormandie, avait d’ailleurs indiqué fin juillet que « jamais, jamais, jamais » il n’abandonnerait cette filière affaiblie par le virus de la « jaunisse », qui ampute ses rendements de betteraves. Dès la mi-avril, dans nombre de parcelles, les agriculteurs avaient constaté la présence de pucerons verts, vecteurs de la jaunisse. Le syndicat du secteur CGB anticipe les rendements les plus bas depuis quinze ans : une catastrophe pour les usines françaises de sucre et d’éthanol, souvent situées dans le nord du pays, qui sont menacées de fermeture ou contraintes d’importer leurs betteraves.

Concurrence étrangère

Car de l’autre côté de la frontière, les planteurs belges, néerlandais ou allemands continuent d’utiliser les néonicotinoïdes, douze pays de l’UE ayant demandé et obtenu des dérogations. Côté écologistes, les critiques vont bon train, d’autant que la ministre qui a annoncé la ré-autorisation des néonicotinoïdes est celle qui les avait fait supprimer, Barbara Pompili.

Le député du Maine-et-Loire Matthieu Orphelin a jugé le projet « inacceptable ». Génération Ecologie a lancé une campagne pour s’y opposer, sa présidente et ancienne ministre de l’Ecologie Delphine Batho estimant qu’il avait été pris « sous pression des lobbys de l’industrie du sucre » avec des conséquences « monstrueuses » pour « l’environnement », « les insectes, les oiseaux et l’ensemble du vivant ».

Générations Futures demande aux parlementaires de « dire non » au projet. EELV a de son côté mis en avant de meilleurs résultats obtenus par les producteurs biologiques que par les agriculteurs conventionnels, un argument réfuté par une source gouvernementale, selon laquelle « les faits ne permettent ni d’affirmer ni de démontrer » que la maladie touche plus les cultures en conventionnel qu’en biologique.