C’est quoi cette histoire d’orques qui attaquent des bateaux en mer ?

WILLY ? Depuis deux mois, plusieurs équipages ont été attaqués par des orques au large de l’Espagne, un comportement « très inhabituel » selon les spécialistes

Manon Aublanc

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Un groupe de plongeurs a pu admirer plusieurs orques lors d'une sortie sur le Bassin d'Arcachon.
Un groupe de plongeurs a pu admirer plusieurs orques lors d'une sortie sur le Bassin d'Arcachon. — KEN REA/CATERS NEWS/SIPA
  • Plusieurs attaques d’orques contre des embarcations ont été rapportées, ces dernières semaines, au large des côtes portugaises et espagnoles.
  • Les scientifiques peinent à expliquer ces attaques, les orques étant considérées comme des mammifères sociables et peu agressifs.
  • Protection d’un territoire de chasse ou de reproduction, individu égaré ou mimétisme… « 20 Minutes » a interrogé des spécialistes de ces mammifères marins pour tenter de comprendre ces attaques.

Gouvernail cassé, coque endommagée, équipage bringuebalé… Depuis quelques semaines, plusieurs incidents d’orques attaquant des embarcations, en mer Méditerranée, provoquant de nombreux dégâts physiques et matériels, ont été rapportés par les médias locaux.

Pour les scientifiques, c’est l’incompréhension. Pourquoi des orques s’en sont-elles prises à plusieurs reprises à des bateaux, voiliers mais aussi yachts, ces deux derniers mois aux larges des côtes espagnoles et portugaises ? 20 Minutes fait le point sur ces attaques « très inhabituelles », selon les spécialistes.

  • Que s’est-il passé ?

Depuis début août, plusieurs attaques d’orques contre des bateaux ont été rapportées par les médias espagnols, mais aussi par le Guardian. Le 30 août dernier, deux incidents se sont produits au large des côtes de Galice, dans la région des Rías Baixas. Un yacht de la marine espagnole, nommé le Mirfak, a perdu une partie de son gouvernail après l’attaque de deux orques, comme le montre cette vidéo prise par l’équipage de l’embarcation. Quelques heures plus tard, c’est un voilier français qui a été abîmé par le frottement d’une orque. Les passagers avaient d’ailleurs alerté les gardes-côtes espagnols après l’incident.

Plus récemment, le 11 septembre, une orque a percuté à quinze reprises un yacht de 10 mètres, a rapporté le directeur de la société Halcyon Yachts, propriétaire du bateau. Le même jour, plus au sud, deux collisions similaires ont été signalées dans les eaux espagnoles. Face à la multiplication d’incidents, les services de sauvetage maritime espagnol ont averti, ce lundi, les navires de la zone de la présence des orques, et ont recommandé aux marins « de garder leurs distances, de leur donner une grande marge de manœuvre et d’informer les garde-côtes ».

  • Comment expliquer la présence d’orques ?

Si les scientifiques peinent à expliquer ces incidents, la présence d’orques dans ces eaux est assez habituelle. Il y a « une quarantaine d’individus dans le détroit de Gibraltar, répartis en une dizaine de familles. C’est la seule population d’orques de Méditerranée qui est connue et étudiée. Ils viennent l’été pour se nourrir de thon rouge », explique Guillaume Guinet, directeur de recherche au CNRS au Centre d’études biologiques de Chizé. « D’ordinaire, les orques viennent se nourrir dans les prises des pêcheurs marocains, c’est ce qu’on appelle la déprédation. Les groupes d’orques ont assimilé ce lieu à la pêche au thon. Ils attendent que les pêcheurs remontent leurs prises et en profitent pour se servir au passage, tout simplement », détaille Sami Hassani, directeur de l’association Conservation des Mammifères et Oiseaux Marins de Bretagne.

Si la population d’orques de la région est connue des spécialistes et des marins, ils n’ont pas pour habitude d’être agressifs, selon Loriane Mendez, assistance de recherche à la Commission internationale pour l’exploration scientifique de la Méditerranée (CIESM) : « Jusqu’ici, on avait jamais répertorié de forme d’agressivité ou d’accidents envers les hommes des orques dans le milieu sauvage, contrairement à la captivité ». Et pour cause, ces mammifères marins – dont la taille oscille entre 6 et 8 mètres pour un mâle - sont connus pour être, au mieux, sociables avec les hommes, au pire, indifférents.

  • Pourquoi les orques s’en prennent-ils aux bateaux ?

Si les spécialistes des cétacés peinent, pour le moment, à expliquer ce soudain changement de comportement, plusieurs hypothèses se dégagent. Les orques tentent-elles de marquer ou « récupérer » leur territoire ? Pour Loriane Mendez, l’hypothèse est plausible : « Ce n’est pas la première fois que des cétacés tentent de faire comprendre à des humains qu’ils sont sur leur territoire. Mais le plus souvent, ça se traduit par des coups de queues à la surface pour éclabousser les bateaux ». Deuxième hypothèse : les mammifères tentent de protéger une zone précise : « Cette zone territoriale pourrait correspondre à quelque chose d’important pour le groupe d’orques, une zone de chasse, de repos ou de reproduction », explique Sami Hassani.

Pour Guillaume Guinet, l’incident pourrait être parti d’un seul individu, ou d’une seule famille d’orques, et s’être propagé chez d’autres familles : « Il y a un phénomène de mimétisme, d’imitation très présent chez les orques, c’est ce qu’on appelle la transmission horizontale du comportement, différent de la transmission verticale, qui va de la mère à son petit ». Pour les trois spécialistes, il pourrait également s’agir d’un seul individu : « On a peut-être affaire à un individu anecdotique, qui sort du cadre du groupe, comme c’est le cas chez les dauphins », explique Sami Hassani. « Ça pourrait ressembler à ce qu’on appelle "les dauphins ambassadeurs". Ce sont des individus isolés, rejetés qui développent des comportements assez originaux et atypiques », estime également Loriane Mendez.