« Le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont eu des conséquences délétères », estime Mathieu Gallard

INTERVIEW « Cette personnalisation fait que les gens ont des attentes démesurées vis-à-vis du président de la République », explique le directeur d’études chez Ipsos, Mathieu Gallard

Propos recueillis par Rachel Garrat-Valcarcel

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Lionel Jospin et Jacques Chirac, pendant la troisième cohabitation. (archives)
Lionel Jospin et Jacques Chirac, pendant la troisième cohabitation. (archives) — HALEY/SIPA
  • Il y a vingt ans, ce 24 septembre, les Français et les Françaises choisissaient de réduire le mandat présidentiel de sept à cinq ans.
  • Vu comme une mesure de modernisation de la vie politique face à un septennat archaïque, la mesure a aujourd’hui de nombreux opposants et opposantes.
  • En cause, la marginalisation de l’Assemblée nationale et l’hyper présidentialisation de la Ve République induite par le quinquennat mais pas seulement, d’après Mathieu Gallard.

« 20 ans et pas toutes ses dents », disait, vendredi matin, l’éditorialiste politique de France Culture, Frédéric Says, pour célébrer l’anniversaire du référendum sur le quinquennat. Le 24 septembre 2000, 73 % des Français et des Français (enfin, avec 70 % d’abstention) ont décidé de réduire le mandat présidentiel de sept à cinq ans. Le consensus paraît moins net deux décennies plus tard alors que la concordance entre élection présidentielle et élections législatives semble provoquer, ou aggraver, la crise démocratique, avec un parlement réduit au rang des utilités. Le directeur d’études chez Ipsos, Mathieu Gallard, interrogé par 20 Minutes, confirme en partie le constat et propose quelques pistes pour sortir de l’impasse.

C’est quoi le problème du quinquennat ?

En soi, le quinquennat n’était pas forcément le problème. Le problème c’est d’avoir couplé quinquennat et inversion du calendrier électoral en 2002 (N.D.L.R. : la présidentielle et les législatives la même année et dans cet ordre, alors que les législatives avaient traditionnellement lieu en mars). Avec l’effet d’entraînement de l’élection du Président, on a désormais une concordance systématique entre la couleur politique du président et la couleur politique de l’Assemblée nationale. Les conséquences institutionnelles c’est que l’Assemblée nationale devient une chambre d’enregistrement des décisions du Président, qu’on se demande quel est le rôle du premier ministre dans l’architecture institutionnelle. Précédemment, il y avait ces périodes de cohabitation (N.D.L.R. : quand la majorité parlementaire est opposée au président de la République) qui donnaient du poids à l’Assemblée nationale par rapport au Président, qui donnait au Premier ministre plus d’importance. Même en période de concordance il y avait quand même dans les esprits cette possibilité que le Premier ministre retrouve du pouvoir face au Président. Désormais, c’est assez lointain et ça a des conséquences délétères.

Quelles conséquences délétères ?

Le problème principal actuel en France c’est la défiance de l’opinion envers ses dirigeants politiques et la défiance systématique envers le président de la République, très rapidement après son élection. Ça, c’est lié au fait que la présidentielle est considérée comme l’élection la plus importante, alors que les législatives sont complètement dévalorisées. Cette présidentialisation du système, cette personnalisation, ça a des effets délétères parce que les gens ont des attentes démesurées vis-à-vis du président de la République, qu’il ne peut évidemment pas remplir durant son quinquennat.

En 2000, certains des soutiens au quinquennat disaient qu’ils ne voulaient pas d’un quinquennat « sec », c’est-à-dire sans autres réformes institutionnelles. Il n’y en a pas eu. Il faudrait quoi pour réduire les « effets délétères » du quinquennat ?

Une des possibilités c’est de supprimer l’élection présidentielle et de le faire élire par le Parlement ou de revenir à la Constitution de 1958, ça me paraît très peu envisageable car les Français sont largement attachés à cette élection et ça serait perçu comme un recul de la démocratie. En revanche, on peut réfléchir à élire l’Assemblée nationale de manière différente. Avec de la proportionnelle, et pas seulement « une dose ». Il faudrait 50-60 % des députés élus à la proportionnelle, ou même la totalité.

Ça changerait quoi ?

De facto, le président de la République serait obligé de s’appuyer sur des coalitions parlementaires à l’Assemblée nationale. Ça aurait l’avantage pour lui de s’appuyer sur une base électorale plus large. C’est un des facteurs qui explique pourquoi Macron était si impopulaire par rapport à Merkel en Allemagne ou même Conte en Italie. En Italie par exemple, où il y a aussi beaucoup de défiance vis-à-vis des élites politiques et de longue date, Giuseppe Conte s’appuie sur une coalition électorale beaucoup plus large, composée de deux partis importants qui représentaient 40 à 45 % des intentions de vote. De fait, ça changeait tout en matière de confiance politique. Et puis aussi, organiser des législatives le même jour que la présidentielle ça permettrait que les législatives ne soient plus simplement une validation de la présidentielle.

Sur la forme, ce référendum de 2000 n’est pas le dernier, mais c’est le dernier où le « oui » l’a emporté. Pourquoi on n'utilise plus cet instrument ?

Les dirigeants politiques français sont absolument persuadés que les électeurs ne répondent pas à la question qui leur est posée. Ce qui n’est pas forcément vrai. On l’avait bien vu avec le quinquennat, on vient de le voir en Italie où les gens ont visiblement répondu à la question qu’on leur posait (N.D.L.R. : la réduction du nombre de parlementaires, approuvée à 70 %) et pas sur leur opinion vis-à-vis du gouvernement. Si ça avait été le cas, ça se serait peut-être passé différemment. Or les Italiens ne sont pas fondamentalement différents des Français, je crois. Cette mauvaise interprétation du comportement des électeurs français suscite ce rejet du référendum. Pendant la période des « gilets jaunes », on a bien vu les réticences d’une partie des élites politiques françaises à aller vers ce type de démocratie plus direct.

Le problème c’est donc à la fois une défiance des électeurs et électrices envers les élites et la défiance des élites envers les électeurs et électrices ?

C’est complètement ça. On a d’un côté des électeurs qui souhaitent avoir davantage de moyens pour s’exprimer, tout en appréciant beaucoup l’élection présidentielle qui a un peu l’effet inverse. Il y a donc un paradoxe. Et puis il y a incontestablement une méfiance des élites vis-à-vis des Français. C’est l'idée qui consiste à dire que si on propose aux Français un projet, même consensuel dans la société, vont-ils voter de « manière raisonnable » ? Les deux visions se percutent un peu en ce moment, ce qui explique cette crise démocratique qu’on vit depuis quelques années.