Le 13 février 2020, à Paris, l'infirmier urgentiste Hugo Huon, président du collectif Inter Urgences, dans le sudio de 20 Minutes.
Le 13 février 2020, à Paris, l'infirmier urgentiste Hugo Huon, président du collectif Inter Urgences, dans le sudio de 20 Minutes. — Olivier Juszczak/20 Minutes

INTERVIEW

VIDEO. « Si l’hôpital public perd, tout le monde perd », prévient Hugo Huon, du collectif Inter-Urgences

A l'occasion de la manifestation des soignants organisée ce vendredi, le président du collectif Inter-Urgences explique les raisons de la grève, qui dure depuis près d'un an

  • Ce vendredi 14 février, l’hôpital public redescend dans la rue après la grande manifestation de novembre, pour demander l’ouverture immédiate de négociations.
  • Quinze syndicats et collectifs invitent les soignants, mais aussi le grand public, à marcher pour obtenir davantage de moyens pour l’hôpital.
  • Le livre Urgences, hôpital en danger, sorti cette semaine, détaille les raisons du ras-le-bol et le quotidien de soignants. Notamment d’Hugo Huon, président du collectif Inter-Urgences et auteur de cet essai. A la veille de cette mobilisation, il est venu à 20 Minutes répondre à nos questions.

Des insultes qui deviennent quotidiennes. Le sous-effectif et l’épuisement qui poussent à la maltraitance. Un métier choisi par vocation vidé de son sens, une hiérarchie sourde, la chasse aux brancards. La solidarité entre collègues, aussi. Dans l’essai Urgences, hôpital en danger*, qui vient de paraître, Hugo Huon, président du collectif Inter-Urgences, donne à voir le quotidien d’une vingtaine de soignants de l’hôpital public.

Lui a raccroché sa blouse d’infirmier urgentiste en janvier 2020, et pense quitter la tête du collectif qui a piloté la grève née aux urgences de Saint-Antoine (Paris), en mars 2019, et qui a essaimé dans tout l’hôpital public. Mais avant, il a souhaité, via cet essai, lancer à nouveau un cri d’alarme et sera en tête du cortège, ce vendredi, à la grande manifestation des soignants attachés à l’hôpital public.

Y a-t-il eu un déclic qui vous a donné envie de vous mettre en grève ?

Six mois avant la mobilisation, il y a eu un mouvement à l’hôpital Lariboisière (Paris). Le dialogue social n’a pas abouti. Quand l’hôpital Saint-Antoine s’est mis en grève en mars 2019, alors qu’il était considéré comme le mieux loti de l’AP-HP, on a emboîté le pas. Tout le monde a fait le même constat : seul, on n’y arrive pas.

Pourquoi avoir donné la parole à une vingtaine de soignants dans votre essai, plutôt que d’écrire en votre nom propre ?

L’objet du livre a changé. En juillet 2019, les éditions Albin Michel avaient contacté le collectif pour publier un livre, on ne savait pas si on allait transformer l’essai. En général, un mouvement social perd en puissance l’été. Mais en septembre, on avait deux fois plus de services en grève. Quand je suis intervenu dans les médias, la ministre Agnès Buzyn a expliqué que c’était l’avis d’une seule personne. Il fallait donc donner la parole à plusieurs soignants et montrer que ces dysfonctionnements sont systémiques.

Parmi les nombreux problèmes que rencontrent les urgences aujourd’hui, vous évoquez les « bed blockers ». De quoi s’agit-il ?

Avec la tarification à l’activité, on donne une durée moyenne de séjour pour une pathologie donnée. Ce qui ne répond pas aux enjeux du vieillissement et des pathologies chroniques. Certains patients polypathologiques explosent ces durées. Or, plus ils restent longtemps, plus l’hôpital perd de l’argent. Aux urgences, vous voyez des situations hyper complexes. J’ai le souvenir d’une femme qui amène son père tuberculeux aux urgences. Le médecin lui dit : « on ne peut pas le garder », mais elle s’en va sans son père. C’est un peu le berceau à la porte de l’église.

Cela fait des années qu’on entend parler de tensions dans telle maternité, tel Ehpad, de manière isolée. Mais la colère semble aujourd’hui globale. Est-on à un tournant pour l’avenir de l’hôpital public ?

Oui, on le voit avec les fermetures de lits et la vague de démissions. A la Pitié Salpêtrière, à Paris, en avril, il y aura deux infirmiers au lieu de quinze. Il n’y aura pas de marche arrière. Soit on obtient une revalorisation de salaire, soit c’est le départ. On peut s’imaginer avoir un système de santé à deux vitesses : du privé et des dispensaires. Mais qui voudra travailler dans un dispensaire ? Même avec des primes, ça ne tiendra pas…

Pourquoi un tel ras-le-bol maintenant ?

Je ne sais pas, mais c’est exponentiel. Cela fait vingt ans qu’on baisse les moyens. Et la défiance est maintenant inscrite dans l’ADN des soignants. On se rend compte que nos employeurs ne sont pas orientés vers la qualité des soins. C’est une grève due à la fidélité au service public.

Le mouvement de grève est parti de certains paramédicaux des services d’urgences. Ce vendredi, ce sont des syndicats et collectifs représentant des paramédicaux, des médecins, des usagers de tout l’hôpital public qui appellent à une centaine de manifestations. Avez-vous gagné la bataille du rassemblement ?

Oui. Mais les paramédicaux ont du mal à se mobiliser. Dans chaque service où il y a un leader, on le supprime. Moi, je ne pourrai plus jamais travailler pour l’hôpital public parce que j’ai parlé. Et je ne suis pas le seul. Aujourd’hui, c’est un combat qui concerne tout l’hôpital, c’est donc le Collectif Inter-Hôpitaux qui va prendre le relais.

Le gouvernement a annoncé trois plans pour les urgences en 2019. Rien n’a changé, vraiment ?

Il y a des endroits où c’est pire, d’autres où c’est mieux. L’orientation du plan urgences [dévoilé en novembre par Matignon], c’est la régulation, en gros limiter les arrivées aux urgences. Mais c’est faire l’impasse sur la question sociale. Or, on ne peut pas imaginer que demain, il y aura moins de dépressions et de pauvres. Des réanimations, on en fait une fois par mois. Par contre, des personnes qui viennent parce qu’elles ne comprennent pas le système de santé, c’est tous les jours.

Il y a trois mois, Edouard Philippe a débloqué 300 millions d’euros pour l’hôpital. Cela ne correspond-il pas à des postes en plus ?

Non, rien n’a changé. Pourtant, du pognon, il y en a. Il y a trois axes qu’on peut actionner. D’abord, la transparence vis-à-vis des médicaments, mais il faut contrer le lobbying pharmaceutique. Ensuite, les frais de gestion : est-ce qu’on a besoin d’autant d’administratifs dans les hôpitaux ? Enfin, la pertinence des soins. On a voulu faire des économies en limitant les embauches, mais ça nous coûte plus cher avec le recours à l'intérim et la sous-utilisation des machines.

Que demandez-vous ce vendredi 14 février ?

L’objectif, c’est de remobiliser. Evidemment, le mouvement des retraites a télescopé celui de l’hôpital. On voudrait impliquer aussi les citoyens. Ce combat, ce n’est pas qu’aux soignants de le porter. Est-ce qu’on veut creuser les inégalités ? Il y a une ambivalence de la population : on veut payer moins d’impôts, on entend « les fonctionnaires sont des feignasses », et en même temps, quand on arrive aux urgences, on veut tout et tout de suite. Mais je pense que la jeune génération a envie d’un modèle plus juste.

L’autre stratégie évoquée mercredi, lors d’une conférence de presse unitaire annonçant la manifestation de ce vendredi, est de peser sur les élections municipales. Comment ?

Le collectif Inter-Urgences a réfléchi à faire des listes, mais ne le fera pas. Par contre, on est tous les jours sur les marchés pour coincer les candidats sur les questions de santé. On va aussi comptabiliser les morts à l’hôpital par défaut d’organisation. Rendre visible ce qui ne l’est pas. Pour le moment, la crise des urgences pèse sur les populations les plus vulnérables qui ne sont pas en capacité d’être entendues par la société. On a passé onze mois en grève, sans aucune négociation. La ministre nous a invités à des réunions pièges à quarante, où l’on n’a pas été entendu.

Si on perd, tout le monde perd. On aura notre conscience pour nous, mais ce ne sont pas les puissants qui en paieront le prix fort.

* Urgences, hôpital en danger, Albin Michel, 12 février 2020, 19 euros.