Arrêter les règles : Comment et pourquoi on a fabriqué de fausses menstruations

ET SI ON S'EN PASSAIT ? 1/3 Les « règles » sous pilule n’ont pas d’utilité médicale, et pourtant, les femmes se font toujours saigner par millions. « 20 Minutes » a cherché à comprendre les raisons de ce paradoxe, dans une enquête en plusieurs épisodes, réalisée en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS)

Aude Lorriaux

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Une jeune femme adolescente en train de prendre une pilule contraceptive dans sa salle de bains.
Une jeune femme adolescente en train de prendre une pilule contraceptive dans sa salle de bains. — SERGE POUZET/SIPA
  • 20 Minutes a mené, en partenariat avec l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), une enquête, sur les règles sous pilule, en trois volets et un podcast.
  • Les règles sous pilule sont de fausses règles, qui n’ont pas de réelle utilité médicale, et on peut tout aussi bien prendre la pilule en continu, disent en chœur les médecins. Mais alors qui les a inventées, ces règles inutiles, et pourquoi ? Est-ce que c’est dangereux de les supprimer ? Pourquoi les femmes ne le font pas plus ? 
  • Dans ce premier volet, nous nous penchons sur l’invention de ces « fausses règles », en retournant dans les années 1960, sur les pas des inventeurs de la pilule, Gregory Pincus et John Rock.

Combien de femmes le savent-elles ? Les saignements sous pilule ne sont pas de vraies règles. Appelées « hémorragies de privation », les pertes de sang sous pilule sont induites par la chute des taux d’hormones œstro-progestatives dans le sang, qui entraîne un détachement de l’endomètre sans qu’il y ait pour autant de cycle menstruel, ni d’ovulation. Elles se déclenchent dans les schémas classiques après vingt-et-un jours de comprimés actifs pendant la période d’arrêt de sept jours de la pilule, ou période placebo (certaines pilules contiennent des comprimés placebo).

« On a berné les femmes »

Il n’y a aucune utilité médicale à déclencher ces fausses règles, affirme en chœur la plupart des spécialistes que nous avons interrogés. A tel point qu’au Royaume-Uni, la FSRH (Faculty of Sexual and Reproductive Healthcare), l’équivalent en France du conseil national des gynécologues-obstétriciens (CNGOF), a mis à jour ses recommandations, qui affirment que les femmes peuvent tout à fait sauter cet arrêt de sept jours et se passer de « règles », ou opter pour des pilules qui réduisent le nombre de cycles ou la durée des saignements. « Il n’y a aucune raison médicale à cet arrêt », affirme Jane Dickson, sa vice-présidente.

Pire : arrêter de prendre la pilule pendant plusieurs jours pourrait même augmenter le risque de tomber enceinte, comme le démontre l’étude récente des professeurs MacGregor et Guillebaud.

Mais alors pourquoi donc avoir créé ces fausses règles ? Pour Brigitte Letombe, professeuse au CHU de Lille et membre de la Commission orthogénie, contraception et santé sexuelle du CNGOF, ce sont des raisons sociétales qui ont historiquement présidé à ce choix, parce que « la femme doit avoir des règles » : « On a berné les femmes », résume-t-elle. Une petite plongée dans l’histoire de la pilule donne à penser que la vérité n’est pas si loin de ça.

Un fervent catholique

Pour le comprendre, il faut revenir aux années 1960, et aux pères concepteurs des fameux comprimés : Gregory Pincus et John Rock. Le premier était un biologiste en mal de succès, rejeté par Harvard et qui n’avait rien à perdre. Le deuxième un éminent gynécologue, respecté par ses pairs et adoré de ses patients, qui avait testé sur des femmes à l’infertilité inexpliquée une alliance d’œstrogènes et de progestérone. Le premier alla chercher le second, et ils lancèrent une série de tests de pilules contraceptives, que Gregory Pincus n’avait jusque-là testées que sur des animaux.

Il faut s’imaginer une société beaucoup plus conservatrice que la nôtre, où l’idée d’offrir la possibilité aux femmes de contrôler leur sexualité n’était pas bien vue de tout le monde. John Rock était par ailleurs un fervent catholique, et il avait à cœur de convaincre les autorités religieuses d’autoriser la pilule. Parmi les raisons qu’il invoque pour justifier la pilule auprès de l’Église, il y a celle-ci : la pilule ne change pas le cycle « naturel » des femmes. C’est ce qu’il explique dans un livre publié en 1963, The time has come : a Catholic doctor’s proposals to end the battle over birth control, où il parle de la contraception hormonale comme un « complément » de la nature.

Sept jours d’arrêt pour limiter la prise d’hormones

Des fausses règles uniquement pour faire plaisir à l’Église ? Ce mythe, explique la biographe de John Rock, l’historienne Margaret Marsh, a la vie dure, et continue d’être propagé par la presse. « Quand Rock a accepté l’idée de Pincus d’essayer de simuler le cycle mensuel, l’Église catholique n’avait rien à faire là-dedans. Rien du tout », explique-t-elle. Si l’idée de « mimer » le cycle de la nature plaisait à John Rock, et qu’il s’en est servi par la suite pour plaider sa cause auprès du Pape, d’autres raisons expliquent ce choix initial, comme le fait que les doses d’hormones étaient à l’époque beaucoup plus élevées, ce qui n’était pas sans conséquence sur les utilisatrices, qui se plaignaient de divers symptômes proches de l’état de grossesse. Pas étonnant, quand on sait que la pilule « fait croire » à l’organisme qu’il est déjà enceint… Provoquer ces fausses règles était donc une façon pour les concepteurs de la pilule de limiter la prise d’hormones et les symptômes associés. Et surtout de rassurer les utilisatrices inquiètes d’être enceintes face à ses symptômes.

Il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’une illusion, qui ne devrait même pas rassurer, puisqu’il est malgré tout possible d’être enceinte sous pilule et d’avoir des saignements qui sont pris – à tort – pour des règles. « On a pensé qu’elles étaient trop bêtes pour comprendre » résume le médecin et écrivain Martin Winckler. Ce n’est qu’ensuite, confirme Jonathan Eig, auteur de Libre comme un homme : la grande histoire de la pilule, que John Rock utilisa l’argument des fausses règles pour convaincre l’Eglise, et le Pape en particulier.

Quoi qu’il en soit, le seul argument un peu médical à l’époque – limiter la prise d’hormones – semble tombé à l’eau depuis des années, le dosage étant 100 à 1000 fois moins important aujourd’hui. Il est même si faible dans les mini dosées, qu’il justifie au contraire une prise en continu pour assurer une bonne efficacité

Pour compléter notre dossier « Et si on s’en passait ? », retrouvez deux autres articles ​Pourquoi les labos vendent-ils des pilules qui créent de fausses règles? et Ces femmes qui suppriment leurs menstruations sur le carnet du projet PLACES de l’EHESS.​

20 secondes de contexte

Cette série d’articles s’inscrit dans le cadre du projet PLACES, un projet de recherches collaboratives entre journalistes et chercheurs et chercheuses, initié par l'École des Hautes Études en Sciences sociales (EHESS) et coordonné par OpenEdition Center. L’ambition, selon Alessia Smaniotto, ingénieure d’études à l’EHESS et coordinatrice du projet, est de « proposer une issue aux impasses d’une situation actuelle, qui positionne les figures du journaliste et du chercheur dans deux mondes cloisonnés ».

À cette fin, trois projets pilotes ont été sélectionnés en partenariat avec trois médias : des recherches sur les jeunes malades d’Alzheimer, avec Binge Audio, des travaux sur ce que les migrations font aux villes de frontière avec Café Babel et l’enquête de 20 Minutes sur la contraception hormonale, menée avec la sociologue Julie Ancian, post-doctorante à l’EHESS, aujourd’hui à l’Inserm. A travers ces trois binômes, eux-mêmes observés pendant le temps de leur travail, l’idée est de constituer une boîte à outils facilitant ce type de collaboration, afin, à terme, de créer une plateforme plus vaste de travail en commun.

Le projet PLACES est financé par le ministère de la Culture et de la Communication, coordonné par Pierre Mounier et Alessia Smaniotto, respectivement ingénieur de recherche et ingénieure d'études à l’EHESS. Alexandra Caria et Jonathan Chibois, post-doctorants à l’EHESS pour le projet PLACES, ont étudié les pratiques communicationnelles et socio-professionnelles ainsi que les usages numériques des binômes de journalistes et chercheurs, à travers des observations et des entretiens.