Plusieurs Ehpad de France sont touchés de plein fouet par l'épidémie de Covid-19.
Plusieurs Ehpad de France sont touchés de plein fouet par l'épidémie de Covid-19. — FRED SCHEIBER/SIPA

INTERVIEW

Coronavirus : « C’est le chaos, je n'ai pas les moyens de protéger mes équipes et mes résidents », témoigne un responsable d’Ehpad

Dans de nombreux Ehpad, la catastrophe du coronavirus frappe de plein fouet

  • Dans tous les Ehpad de France, les personnels se mobilisent pour prendre soin de leurs résidents.
  • Soignants testés positifs au Covid-19, résidents présentant les symptômes de la maladie: l'heure est à la mobilisation pour endiguer la propagation du coronavirus lorsqu'il a pénétré ces établissements.
  • Interdiction des visites, isolement des cas probables, confinement en chambre : l’Ehpad met tout en œuvre pour endiguer la propagation du virus. Des mesures qui pèsent sur le moral des résidents, qu’il faut protéger coûte que coûte.

Des larmes étranglent sa voix. Epuisé, en colère, désespéré, mais pas question de flancher. « Il faut tenir, on n’a pas le choix », explique ce cadre de santé, qui dirige le personnel d'un Ehpad francilien.

Là-bas, tout menace de manquer : masques, surblouses et personnel, alors que le coronavirus est déjà présent dans l’établissement. Seule la bonne volonté des personnels ne connaît pas de limite. Mais pour combien de temps ?

Quelle est la situation dans votre Ehpad ?

C’est compliqué, ingérable à vrai dire. On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, c’est-à-dire pas grand-chose. Nous sommes un petit établissement, nous avons 65 résidents. On tire la sonnette d’alarme depuis plus d’un mois, parce qu’on voit arriver la vague du coronavirus, et qu’on n’a pas ce qu’il faut pour lutter. On sait qu’on va la prendre de plein fouet, parce qu’aujourd’hui, on subit le manque d’anticipation des autorités, et je n’ai pas les moyens de protéger correctement les résidents et le personnel.

De nombreux Ehpad, dont le vôtre, témoignent du manque de moyens, et en particulier du manque de masques de protection. Qu’en est-il au sein de l'Ehpad où vous travaillez ?

On compte tout. Pour l’heure, nous avons des masques, mais pas de quoi tenir très longtemps. Au départ, on n’a pas vu la pénurie arriver. Avant que l’épidémie ne se propage, on se permettait de donner des masques aux familles qui venaient voir leurs proches. J’avais passé une grosse commande, et à ce moment-là, on pensait qu’il n’y aurait pas de problèmes d’approvisionnement. Puis mon fournisseur m’a dit qu’il n’avait plus rien, qu’il ne pourrait pas nous fournir. C’est là qu’on a cessé les visites.

Aujourd’hui, les masques sont distribués aux soignants au compte-gouttes. On gère tout au fil de l’eau : masques, personnel, on n’a pas la moindre visibilité. Nous avons reçu des masques chirurgicaux, mais pas de FFP2, et seulement de quoi assurer quelques jours. Pour la suite, on n’en sait rien. Les protocoles communiqués par l’Agence régionale de santé (ARS) changent tous les jours, on est livrés à nous-mêmes, et complètement paumés.

Avez-vous des cas de coronavirus parmi les personnels et les résidents et comment les gérez-vous ?

Deux membres du personnel soignant ont déclaré des symptômes et ont été arrêtés. Nous venons de recevoir les résultats : ils sont positifs au coronavirus. Heureusement, des vacataires qui travaillent avec nous depuis longtemps sont mobilisés et prêts à prendre le relais.

Aujourd’hui [l’interview a été réalisée ce jeudi], douze résidents sont placés à l’isolement pour suspicion de coronavirus. Mais on n’a pas la certitude qu’ils soient Covid-19 positifs, parce qu’obtenir des tests de dépistage pour les résidents est quasi-impossible. Nous avons monté une unité Covid-19 au sein de l’établissement où sont isolés les cas suspects, mais ils n’ont pas été dépistés.

En pratique, une seule soignante est détachée pour prendre en charge les résidents probablement contaminés, pour économiser les masques et les surblouses. On est obligés, par manque de personnel et pour la sécurité de ces résidents – qui ont pour beaucoup des difficultés cognitives – de les enfermer à clé dans leur chambre. C’est quelque chose de violent et douloureux, pour tout le monde, résidents et personnel soignant.

Un Ehpad, c’est un lieu de vie, pas un hôpital !

Avez-vous pris des mesures supplémentaires pour éviter la propagation du virus ?

Evidemment, les visites au sein de l’Ehpad sont interdites depuis quelques semaines. Et outre la création d’une unité Covid-19, nous avons décidé de durcir le confinement : depuis mercredi midi, les repas ne sont plus pris collectivement, les résidents mangent seuls dans leur chambre. Et c’est dur pour tout le monde, les résidents n’ont d’ailleurs pas caché leur mécontentement en apprenant la nouvelle. Et c’est dur aussi à gérer pour le personnel, notamment sur le plan logistique. Le premier déjeuner donné en chambre a duré jusqu’à 15h ! C’était le chaos.

Tout ça nous crève un peu plus le cœur, mais on n’a pas le choix, on s’organise comme on peut pour protéger les résidents. Il faut faire tourner l’Ehpad avec seulement six soignants, un infirmier, deux personnes chargées de l’entretien et deux personnes préposées au service en salle. Mais tout le monde met la main à la pâte pour tout, pour que ça tienne.

Comment les résidents vivent-ils cet isolement, seuls dans leur chambre ?

Honnêtement, pour eux, c’est horrible à vivre. Ils étaient déjà coupés de leur famille, et aujourd’hui, ils n’ont même plus la convivialité des repas partagés tous ensemble. Psychologiquement, c’est très dur, d’autant que le personnel est trop débordé pour leur accorder plus de temps. On a hâte pour eux que le confinement prenne fin.

Alors on essaie de maintenir le lien avec les familles, par téléphone, ou par Skype, avec notre tablette, pour leur faire ressentir malgré tout la présence de leurs proches.

Dans ce contexte, comment va le moral des personnels ? Comment tiennent-ils ?

Ils ont vraiment peur : peur pour la santé des résidents, peur pour eux-mêmes, peur de rapporter le virus à la maison et de contaminer leur famille. La fatigue, morale et physique, s’accumule. Tous les matins, durant la réunion du personnel, les angoisses ressortent, des soignantes sortent en pleurs parce que les nerfs craquent. Alors tout le monde pleure un gros coup, et bizarrement, ça soulage un peu.

Et on se raccroche à des petites choses : on écrit des mots d’encouragement et de remerciement. Et chaque jour, tout le personnel se rassemble le temps d’une photo que nous postons sur les réseaux sociaux. C’est pas grand-chose, mais c’est un moment symbolique, qui nous rappelle que nous sommes une équipe soudée qui se serre les coudes. Et qui nous aide à garder le sourire bien accroché.

Si des cas graves se déclaraient parmi les résidents, quelle prise en charge est prévue ?

Les hôpitaux du secteur sont saturés, il n’y a plus aucune place en réanimation, et les personnes très âgées polypathologiques ne sont de toute façon pas prioritaires aujourd’hui dans les hôpitaux. Donc si des cas graves se déclaraient, ils ne seraient pas pris en charge à l’hôpital.

Si le cas se présente, on donnera le meilleur accompagnement possible. Mais on n’a pas les moyens d’une unité de réanimation, ni même d’une unité de soins palliatifs. On pourra prodiguer des soins de conforts, placer sous oxygène et administrer des morphiniques pour soulager la douleur. Toutefois, on ne pourra pas permettre une fin de vie digne, et entourée, parce qu’on n’a pas assez de personnel. On en est là.

Et ce jeudi soir, nous apprenons qu’une résidente, qui allait très bien ce matin et qui n’était pas identifiée comme cas probable, a eu un pic de fièvre soudain et se trouve actuellement en détresse respiratoire. L’équipe est avec elle pour l’aider au mieux.

Les familles des résidents doivent être extrêmement inquiètes… Y a-t-il eu des demandes pour faire sortir des résidents ? Et est-ce possible ?

Elles sont terrorisées, paniquées. Elles nous appellent sans cesse pour prendre des nouvelles de leurs proches. Et redoutent de perdre un parent ou un grand-parent dans ces conditions, qui mourrait seul sans avoir revu sa famille.

Deux filles nous ont contactés pour reprendre leur mère à la maison, parce que le risque était pour elle insupportable. Et j’ai accédé à leur requête : leur mère est alerte, et sera mieux en étant entourée par les siens. Même si c’est à rebours des recommandations, comment ne pas comprendre leur peur et leur envie de protéger leur mère ? D’autres familles aimeraient le faire aussi, mais quand il s’agit d’un proche très dépendant, atteint d’Alzheimer, c’est très compliqué à gérer pour les familles.

Quel est votre sentiment aujourd’hui face à cette crise du coronavirus dans les Ehpad ?

Au milieu de ce chaos, je suis reconnaissant chaque jour de l’implication du personnel, qui ne ménage pas ses efforts et sa mobilisation pour prendre soin des résidents.

Toutefois, aujourd’hui, je suis en colère. J’aime mon métier, mais je n’ai pas les moyens de le faire dans des conditions décentes pour le personnel comme pour les résidents. Alors cette crise, quand elle sera terminée, il ne faudra pas l’oublier, pour ne plus jamais avoir à revivre ça. C’est inhumain.