Illustration d'un test PCR à Nice.
Illustration d'un test PCR à Nice. — SYSPEO/SIPA

EPIDEMIE

Coronavirus : La stratégie de dépistage en France en question

Oihana Gabriel

Alors que le gouvernement se targue d’arriver à 1 million de tests par jour, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer les « trous dans la raquette » de cette stratégie de dépistage

  • Pour faire face à la recrudescence des cas de Covid-19 en France, le gouvernement veut s'appuyer sur un dépistage bien organisé. 
  • Mais plusieurs problèmes émergent en cette rentrée où la réouverture des écoles et entreprises multiplient les contacts et brassages. 
  • Laboratoires sous l'eau, délais qui s'allongent et rendent les PCR inutiles, isolement trop long... Certains spécialistes estiment que la France peut mieux faire. 

« Aujourd’hui nous avons un radar, nous avons une politique de tests très incisive », se félicitait Olivier Véran, ministre de la Santé sur  BFM TV samedi. Un satisfecit peu à propos alors que certains médecins estiment que la stratégie de dépistage n’est pas encore au point. Des asymptomatiques qui passent entre les mailles du dépistage, des personnes isolées inutilement, des tests salivaires qui se font attendre… Liste de doléances (et de suggestions utiles) en quatre points.

Des laboratoires débordés

Le gouvernement a annoncé en grande pompe que la France pouvait en ce début septembre tester 1 million de personnes par semaine. Mais sur le terrain, les témoignages sont différents. Manque de personnel, embouteillage sur le plateau technique, délais de plusieurs jours pour obtenir un rendez-vous, queues à rallonge devant des laboratoires qui prennent sans rendez-vous, résultats d’examen de plus en plus longs… Quand ce n’est pas une machine défectueuse qui oblige le patient à patienter une semaine. Ce temps perdu est pourtant précieux. Car en attendant, beaucoup de Français continuent à prendre les transports, à voir leurs proches sans savoir s’ils risquent de les infecter. La possibilité depuis le 25 juillet de se faire tester sans ordonnance, sans symptôme et d’être remboursé a créé un appel d’air. Face à l’afflux, les laboratoires priorisent depuis une semaine les personnes qui ont des symptômes et qui sont « cas contact ». « Un dépistage PCR accessible à tout le monde, sans ordonnance, remboursé était une très bonne décision… avec une mise en œuvre consternante, regrette Gilles Pialoux, chef de service des maladies infectieuses et tropicales de l’hôpital Tenon (AP-HP). Une patiente cancéreuse en Normandie a attendu quatre jours pour faire son PCR, puis deux jours pour obtenir son résultat. » Augmenter les moyens semble donc urgent.

Des trous dans la raquette du dépistage

Certains spécialistes estiment pourtant qu’il faudrait faire davantage. « Il va falloir dépister par excès, prévient Gilles Pialoux. Un million de tests, c’est ridicule. » Pour Catherine Hill, épidémiologiste, ce dépistage trop limité fausse notre vision de la circulation du Covid-19. « Le vrai problème reste qu’on ne détecte qu’une toute petite partie des personnes contagieuses. Une étude faite par La Sorbonne a comparé les cas repérés par le dépistage du 13 mai au 28 juin et les données d’hospitalisations. Ils ont estimé que pendant cette période, seulement 1 cas sur 10 était repéré. Alors peut-être qu’aujourd’hui, on est à 1/5 des cas. Ceux qu’on connaît, 9.000 cas hier, c’est la partie émergée de l’iceberg. » D’autant que cette épidémie donne du fil à retordre, car une grande partie des personnes porteuses du virus est asymptomatique. En comparant plusieurs études sur la question, cette épidémiologiste estime qu’entre un tiers et la moitié des porteurs du virus sont asymptomatiques. « Se limiter aux personnes symptomatiques et à leurs contacts est une erreur : beaucoup de porteurs asymptomatiques (50 % des contaminations) échapperont à l’isolement », tranche Catherine Hill. Prioriser oui, mais continuer à dépister largement donc.

L’autre problème, c’est qu’on peut très bien faire un PCR négatif le 2 septembre et être porteur du virus une semaine plus tard. Autant dire que la lutte contre ce Covid-19 s’apparente à un parcours du combattant si tous les Français doivent se faire tester régulièrement… Catherine Hill suggère une piste : « tester un échantillon représentatif de la population, en répétant cette opération toutes les deux semaines par exemple serait très utile. » Ce qui d’ailleurs se met en place dans certaines universités américaines.

On isole des personnes qui ne sont plus contagieuses

Les dernières études montrent que la plupart des personnes infectées seraient contagieuses pendant dix jours, quatre jours avant l’apparition des symptômes et cinq jours après. « En France, les délais sont très longs, critique Catherine Hill. Le 30 août, le délai entre les premiers symptômes et le prélèvement tournait autour de quatre jours. Et les résultats parviennent souvent plus de 48h après le test. La plupart ne sont donc plus contagieux au moment de la réception du test, les isoler ne sert alors à rien ! »

Yvon Le Flohic, généraliste chargé de veille sanitaire sur le H1N1 a été un des premiers à alerter sur cette problématique. « Le PCR est utilisé comme un test de contagiosité. Or, à l’heure actuelle, il ne l’est pas. » Une étude relayée par le New York Times appuie ce propos : près de 90 % de personnes testées positives à New York, dans le Massachusetts et le Nevada n’étaient en réalité plus contagieuses. Comment faire pour éviter de priver inutilement des enfants d’école et des parents de travail ? « Le RT-PCR pourrait donner une mesure quantitative, reprend Yvon Le Flohic. Si la valeur est inférieure à 30 cycles d’amplification du fragment du virus (selon un article du Harvard Medical School), les gens ne sont pas contagieux. Connaître cette quantité dans chaque PCR est une donnée intéressante, qui pourrait guider l’isolement. » Aujourd’hui, le laboratoire vous dit si vous êtes ou non porteur du virus, demain, il pourrait vous préciser si vous êtes ou non contagieux.

Justement, selon le Journal du Dimanche, le gouvernement s’apprêterait à réduire la durée de la quarantaine de quatorze à sept jours en cas de test positif. « Une évidence » pour Yvon Le Flohic. « C’est la rencontre entre une exigence sociétale et sanitaire afin de ne pas mettre plus à mal l’économie et ne pas mettre par excès en quarantaine, souligne Gilles Pialoux, auteur de Nous n’étions pas prêts. Carnet de bord par temps de coronavirus*. Comme pour toute mesure, elle nécessite des aménagements à faire en fonction des cas. »

Miser sur les tests salivaires

Autre angle mort de cette politique de dépistage : les tests salivaires. Plus faciles à réaliser et aussi sensibles que les PCR sur des prélèvements naso-pharyngé, ces tests se font attendre en France. « Pour les aéroports, les écoles, les entreprises, c’est beaucoup moins agressif », plaide Gilles Pialoux. Exit également le problème de pénurie d’écouvillons. On devrait connaître mi-septembre les résultats de deux études, l’une en Guyane, l’autre à l’AP-HP sur ces tests salivaires. Solution que d’autres pays utilisent déjà… « En France, tout est plus lent, on est dans un système pyramidal », regrette Gilles Pialoux. Ce n’est pas Yvon le Flohic qui dira le contraire. « On a un fonctionnement parfait quand on n’est pas pressé… Il faudrait une task force sur les tests, dotée fortement scientifiquement et financièrement avec les pleins pouvoirs. Les laboratoires vétérinaires avaient la capacité de réaliser 250.000 tests dès mars, il a fallu deux mois avant d’obtenir les autorisations. »

Deuxième espoir : d’autres tests salivaires, nommés antigéniques (Easycov, Roche), qui peuvent vous dire en quinze minutes si vous êtes ou non infecté… Et qu’on peut réaliser chez soi, à la manière d’un test de grossesse. Commercialisation prévue : fin septembre. Problème, la HAS a estimé en juin que​ « compte tenu de leurs faibles performances notamment en cas de charge virale basse, ces tests antigéniques ne sont à ce jour pas recommandés en usage clinique dans le cadre du COVID-19. » Une erreur, selon Catherine Hill. « En réalité, c’est intéressant de trouver les gens qui ont une charge virale importante. » Car ce sont eux qui risquent d’être contagieux. « Un des cafouillages de notre stratégie, c’est de mélanger deux problèmes, le diagnostic, c’est-à-dire savoir si le malade qu’on a en face a le Covid-19 et le dépistage, combien de personnes dans la rue sont infectées sans le savoir, synthétise-t-elle. Or, pour diagnostiquer un patient symptomatique, on peut réaliser des examens assez lourds, comme un PCR ou une prise de sang. Pour le dépistage, il faut le faire à tout le monde de façon facile, rapide et peu onéreuse. » Ces tests salivaires rapides représentent donc une solution, notamment pour les événements familiaux ou culturels, où le port du masque est compliqué à imposer, suggère Yvon Le Flohic.

* Nous n'étions pas prêts. Carnet de bord par temps de coronavirus, éditions JC Lattès, 19 août, 18 €.