Coronavirus : « Il faut capter les jeunes asymptomatiques grâce aux smartphones, lancer des challenges pour les dissuader de sortir »

INTERVIEW Alors que le nombre de nouvelles contaminations au coronavirus chez les jeunes est en forte hausse, « 20 Minutes » a interrogé le Dr Benjamin Davido, infectiologue, sur la gestion des personnes asymptomatiques

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Dans les villes en zone d'alerte maximale, des mesures restrictives telles que la fermeture des bars sont instaurées, notamment pour empêcher les jeunes asymptomatiques de propager le coronavirus malgré eux.
Dans les villes en zone d'alerte maximale, des mesures restrictives telles que la fermeture des bars sont instaurées, notamment pour empêcher les jeunes asymptomatiques de propager le coronavirus malgré eux. — Francois Mori/AP/SIPA
  • La France est confrontée ces dernières semaines à une flambée épidémique du Covid-19.
  • Les contaminations sont en forte hausse chez les jeunes, qui développent plus souvent des formes asymptomatiques et peuvent propager le virus sans même savoir qu’ils en sont porteurs.
  • D’où l’importance d’adopter des outils de communication et de prévention ciblés pour ce public, estime le Dr Benjamin Davido, infectiologue.

« La situation sanitaire continue hélas de se dégrader. Il y a chaque jour de plus en plus de personnes malades », a prévenu jeudi soir le ministre de la Santé, Olivier Véran, lors de son point hebdomadaire sur la crise sanitaire du coronavirus. Comme Paris, Marseille et la Guadeloupe, ce sont désormais Lille, Grenoble, Lyon et Saint-Etienne qui vont à leur tour basculer en zone d’alerte maximale et faire l’objet de nouvelles restrictions. De son côté, l’agence régionale de santé (ARS) d’Ile-de-France a activé jeudi le «  plan blanc renforcé », permettant aux établissements de santé de déprogrammer des activités, en prévision d’une « marée très forte ».

« Les malades aujourd’hui en réanimation ont été contaminés il y a deux semaines, souvent dans un cadre familial, par des proches, plus jeunes, asymptomatiques, contagieux sans le savoir et qui s’étaient eux-mêmes contaminés deux semaines plus tôt dans les bars ou rassemblements festifs », a ajouté le ministre de la Santé. Et les chiffres ont de quoi alarmer : vendredi, ce sont 20.000 nouvelles contaminations qui ont été diagnostiquées en 24 heures. Un nouveau record qui illustre la progression galopante de l’épidémie de Covid-19 dans l’Hexagone.

Mais pourquoi le gouvernement ne parvient-il pas à freiner la propagation du Covid-19 ? Est-ce de la faute des seuls jeunes, plus susceptibles de développer des formes asymptomatiques et de propager le virus malgré eux ? Comment capter, dépister et isoler ces malades asymptomatiques qui, par définition, sont hors des radars ? Et si tout n’était que le fruit d’une mauvaise communication ? Pour le Dr Benjamin Davido, infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine), « on n’a pas fait passer le bon message de prévention auprès des jeunes ».

Avec les mesures restrictives prise dans les zones d’alerte maximale, l’objectif est de freiner la circulation du Covid-19 en particulier chez les jeunes adultes, asymptomatiques et propagateurs malgré eux, non ? Pourtant, des records de nouvelles contaminations sont battus. Comment expliquer cet échec ?

Il y a un vrai problème aujourd’hui : faute de mieux, le gouvernement prend des mesures coercitives, comme la fermeture des bars ou des salles de sport. Il s’agit de diminuer les contaminations via les asymptomatiques. Mais je ne pense pas qu’il faille fermer tous les lieux publics fréquentés par les jeunes, au risque qu’ils se reportent sur des soirées dans des lieux privés, qui échappent au contrôle et au respect des règles sanitaires.

Jusqu’à présent, on s’est partiellement trompés de cible, et on n’a pas fait passer le bon message. Au départ de la première vague, le Covid-19 a été présenté comme une problématique des sujets âgés, parce que c’étaient essentiellement les aînés qui développaient des formes sévères, étaient hospitalisés en réanimation et qui décédaient. Et à ce moment-là, on a essentiellement dépisté les gens symptomatiques et fragiles, parce qu’il fallait prioriser l’accès aux tests, alors peu disponibles.

Mais aujourd’hui, il y a trois fois plus de contaminations chez les jeunes que dans les autres tranches d’âge, le nombre de nouvelles contaminations ne cesse d’augmenter, tout comme le taux de positivité des tests PCR. Probablement parce qu’il n’y a pas eu de mesures de pédagogie. Le dernier spot télé du gouvernement, avec des gens sans masque et une patiente qui finit en réanimation, est d’ailleurs assez caricatural, pas logique en ce qu’il ne colle pas à la situation actuelle et n’est pas pédagogique. Il aurait été pertinent avant le mois de mai, quand il n’y avait pas de masques, ni l’application StopCovid. Or, aujourd’hui, tout le monde porte un masque mais les hospitalisations en réanimation repartent à la hausse. Cela traduit un manque d’anticipation. Il y a une telle inertie liée à cette maladie, qui est tellement peu morbide dans la majorité des cas, que cela rend sa gestion très complexe.

Comment changer la donne et enfin capter ces asymptomatiques ?

Pour sortir d’une épidémie qui dure dans le temps, il faut faire preuve de pédagogie, désamorcer l’angoisse et sortir de la coercition. Car on est dans une sorte de semi-confinement qui ne dit pas son nom, qui est contradictoire avec le message selon lequel nous devons apprendre à vivre durablement avec le coronavirus.

Nous devons changer de logiciel : l’appli StopCovid n’a jamais trouvé son public, elle a un côté angoissant, véhicule cette idée qu’on télécharge un mouchard, même si tout le monde utilise de son plein gré des applications avec traceur sans rien trouver à y redire. C’est donc qu’elle n’a pas été correctement « vendue » au grand public. Elle a été conçue en mars, à un moment où l’on n’avait presque pas de données exploitables, pour la population générale et non pour les jeunes, parce qu’à l’époque on ne savait pas qui cibler. A contrario, aujourd’hui, on a énormément de données épidémiologiques grâce au dépistage massif, et ces données montrent qu’il est peut-être possible de vivre avec ce virus. Alors pourquoi conserver un outil inadapté ?

Nous devons être capables de rendre visible ce que l’on ne sait pas voir aujourd’hui : les jeunes asymptomatiques, qui sont aussi contagieux que ceux qui ont des symptômes. Il faut faire de la prévention auprès d’eux, mieux adapter les outils et le message. Et à mon sens, cela ne peut passer que par les smartphones : 99 % des moins de 25 ans en ont un, donc se priver de cet outil numérique est une folie.

Le smartphone serait l’outil, mais quelle serait la méthode de communication pour faire passer un message de prévention efficace ?

Ce serait assez génial de réussir à transformer notre appréhension de cette maladie – dont on nous martèle qu’il faut vivre avec – en quelque chose d’acceptable au niveau sociétal. On sait que statistiquement, sur les 15.000 à 18.000 PCR positives quotidiennes, environ 5 % des cas sont hospitalisés. Si on retire les gens qui ne sont pas malades et les asymptomatiques, on arrive à plus de 98 % voire plus de la population que n’est pas touchée. Il ne s’agit pas de minimiser le Covid-19, mais de tirer parti de cette force, de trouver un moyen d’expliquer la situation de sorte qu’on la rende attractive.

Les gens ont pris la mesure de l’épidémie – la preuve, ils portent le masque. Ce qui nous manque, c’est un starter rassurant. Les jeunes sont toute la journée sur leur smartphone, ça a un côté anxiolytique : ils ont besoin de jouer, d’aller sur les réseaux sociaux, de se prendre en photo, bref, de montrer qu’ils vivent. Si on parvient à rendre « ludique » le fait d’être positif asymptomatique, en créant des applis dédiées, en montant des challenges sur les réseaux, quelque chose d’incitatif qui dissuade une personne potentiellement contaminée de sortir, valorise le fait qu’elle s’isole et convainque ses cas contact de se faire dépister, on serait dans une dynamique complètement différente. Cela éviterait les situations ubuesques auxquelles j’assiste quotidiennement, comme cette personne d’une trentaine d’années, qui a perdu le goût et l’odorat, donc se savait malade, mais qui est allée à un rassemblement de plus de 70 personnes avant d’aller faire sa PCR. Evidemment, dans ces cas-là, le traçage des cas contacts est caduc avant même d’avoir commencé : la contamination exponentielle s’est déjà faite. D’autant qu’aujourd’hui encore, le traçage est manuel, long donc moins efficace. Si on passait par les smartphones grâce à de tels outils, on capterait une audience considérable, toute cette tranche de population qui ne regarde pas la télé et ne s’informe pas sur les médias traditionnels. Et on aurait enfin un traçage intelligent.

C’est un travail qui changerait la donne, et que pourrait mener le secrétariat d’Etat au Numérique, avec la participation des grands réseaux sociaux comme Instagram et Facebook.

On bat presque quotidiennement des records de nouvelles contaminations, sans compter les cas qui ne sont pas détectés. Or, si le virus circule activement sur le territoire, va-t-on arriver à cette immunité collective dont on a beaucoup parlé ?

On estime qu’environ 10 % de la population mondiale a contracté le coronavirus. Et le paradoxe, c’est que toutes les mesures qui sont adoptées font que l’on va moins se contaminer. Atteindre  l’immunité collective dans ce contexte pourrait prendre deux à trois ans, s’il est possible de l’atteindre ! Il y a des cas rapportés de deuxième contamination, en particulier chez des jeunes, ce qui signifie qu’ils n’ont pas développé une forte immunité et que le coronavirus ne les épargne pas. D’ailleurs, les rares pays qui ont tenté ce pari risqué​ sont allés dans le mur.

Pour ma part, je préfère miser sur le vaccin.