Coronavirus : Faut-il craindre une pénurie de vaccin contre la grippe par peur d’une double contamination ?

VACCIN La campagne nationale de vaccination contre la grippe saisonnière démarre ce mardi

Anissa Boumediene

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En raison du risque de circulation simultanée du virus de la grippe et du Covid-19, la demande de vaccin contre la grippe devrait être bien plus importante cette année que les années précédentes.
En raison du risque de circulation simultanée du virus de la grippe et du Covid-19, la demande de vaccin contre la grippe devrait être bien plus importante cette année que les années précédentes. — M.Libert / 20 Minutes
  • Dès ce mardi, les personnes à risque sont invitées à se faire vacciner contre la grippe saisonnière, alors que s’ouvre la campagne nationale de vaccination.
  • Le ministre de la Santé appelle à vacciner en priorité les personnes les plus vulnérables et les soignants, mais la demande de vaccin chez les personnes en bonne santé devrait être beaucoup plus importante que les années précédentes, alors que la France va au-delà d’une circulation simultanée du virus de la grippe et du Covid-19.
  • De quoi soulever des craintes de pénurie de vaccin antigrippal.

Y en aura-t-il pour tout le monde ? Alors que démarre ce mardi la campagne nationale de vaccination contre la grippe saisonnière, l’Académie de médecine, les sociétés savantes de pédiatries et les autorités sanitaires appellent les personnes à risque, qui sont les plus sévèrement touchées par les formes graves de Covid-19, à se faire massivement vacciner contre la grippe.

Le gouvernement a prévu 15 millions de doses de vaccin pour cette campagne inédite, durant laquelle la demande risque d’exploser face à la crainte de contracter à la fois la grippe et le coronavirus. Or, une demande trop forte pourrait entraîner des ruptures de stock. Alors, qui vacciner en priorité ? Comment assurer des stocks suffisants et éviter pénurie et psychose ?

Priorité aux personnes à risque

Cette année, 16 millions de personnes à risque sont invitées à se faire vacciner contre la grippe saisonnière. Et en pratique, le vaccin est recommandé et réservé en priorité aux personnes de plus de 65 ans, à celles souffrant de pathologies chroniques (insuffisance respiratoire, insuffisance cardiaque, diabète, insuffisance rénale, asthme, bronchopneumopathie obstructive…) et celles en obésité morbide (indice de masse corporelle supérieur à 40). « Les femmes enceintes, l’entourage des nourrissons de moins de 6 mois à risque et les personnes immunodéprimées sont également prioritaires pour le vaccin », complète Vincent Enouf, chercheur et directeur adjoint du  Centre national de référence (CNR) des virus respiratoires (dont la grippe) de l’Institut Pasteur.

« Les soignants, qui par définition sont au contact de personnes à risque, sont aussi considérés comme prioritaires, ils doivent se faire vacciner davantage, ajoute Vincent Enouf. Tant pour assurer la continuité de leur activité que pour protéger leurs patients vulnérables ».

Dans une lettre du 20 août adressée à l’Ordre national des pharmaciens, la direction générale de la Santé a ainsi demandé aux officines de réserver les vaccins contre la grippe aux seules populations à risque, a minima jusqu’au 30 novembre. Une consigne rappelée ce mardi par le ministre de la Santé Olivier Véran, dans un message posté sur Twitter : « Personnes âgées et fragiles, soignants des établissements de santé, de la ville ou des EHPAD, vous êtes prioritaires pour la vaccination » contre la grippe.

Désengorger les hôpitaux et faciliter le diagnostic

Pour France Assos Santé, association qui représente les patients et usagers du système de santé, il faut assurer « une couverture vaccinale suffisante », sans quoi « de nombreux patients présentant des formes graves de la grippe risquent de ne plus trouver de place dans les hôpitaux ».

En outre, « une large vaccination contre la grippe permettra de faire un diagnostic plus rapidement, estime Vincent Enouf. Puisque la symptomatologie de la grippe et du Covid-19 est quasi identique, si un patient vacciné présente des symptômes, le médecin pour plus facilement établir le diagnostic du coronavirus et lui prescrire de s’isoler chez lui si son état le permet. Ce qui permettra de gagner du temps et désengorger les hôpitaux ». Car ce que veulent éviter les autorités sanitaires, c’est une circulation simultanée des deux virus qui paralyserait le système de santé et engorgerait les hôpitaux. D’autant que des cas de co-infections au coronavirus et à la grippe ont été rapportés dans plusieurs pays.

Mais pour l’heure, on ignore quelle sera la virulence de l’épidémie de grippe cet hiver. « On a observé cet été dans l’hémisphère sud, durant l’hiver austral, qu’aucune épidémie de grippe ne s’est déclarée, indique Vincent Enouf. Un phénomène qui peut s’expliquer par une possible concurrence entre les deux virus : la grippe a beaucoup moins circulé à un moment où le coronavirus, lui, était présent. Mais c’est aussi l’effet des mesures barrières, qui sont largement observées en France ces derniers mois, et on sait que cela a pour effet une large diminution de la diffusion des maladies virales. Il y a d’ailleurs eu très peu de cas de méningites virales et d’autres virus ces derniers mois. On observe un gros changement dans l’écologie virale ».

Des risques de tensions dans l’approvisionnement ?

Pour autant, il faut tout de même se préparer à l’arrivée de la grippe dans l’hexagone. Alors que le gouvernement a commandé 15 millions de doses de vaccin, les laboratoires essaient de suivre la cadence. Sanofi a ainsi indiqué avoir augmenté sa production de vaccin antigrippal de 20 %. « Nous avons anticipé assez vite que la concomitance entre la grippe saisonnière et le Covid-19 serait un problème, a indiqué ce lundi Olivier Bogillot, président de Sanofi France. (…) Les usines de production de vaccin antigrippe travaillent sept jours sur sept en ce moment ». Car en France comme partout dans le globe, « la plupart des Etats se sont dit qu’on aurait besoin de plus de vaccins, souligne-t-il. Après, est-ce qu’on va en distribuer plus, quelle est la réalité du taux de vaccination que l’on va avoir ? C’est très difficile à savoir ».

Alors, faut-il redouter une pénurie de vaccin dans les prochaines semaines ? « Il est d’autant plus difficile de se projeter qu’en temps normal, chaque année, une partie des personnes à risque qui devraient se faire vacciner ne le font pas, relève Vincent Enouf. Environ 60 % d’entre elles sont vaccinées contre la grippe, ce qui laisse 7 à 8 millions de doses de vaccins qui ne sont pas utilisées, mais évaluer aujourd’hui la demande est assez difficile ».

De son côté, le gouvernement a pris ses dispositions pour éviter le risque de pénurie. « Pour la première fois, en plus des commandes des officines, nous avons procédé à des sécurisations de commandes d’État et nous avons 30 % de doses de vaccins en plus que les années précédentes », assurait Olivier Véran lors d’une audition au Sénat le 24 septembre. Mais en pratique, les stocks sont de 15 millions de doses pour 16 millions de personnes à risques. Et le nombre de personnes en bonne santé souhaitant se faire vacciner contre la grippe cette année devrait exploser. « Quelqu’un qui va voir ses parents en Ehpad ou qui a un enfant asthmatique a tout intérêt à se faire vacciner pour protéger ses proches, relève Gilles Bonnefond, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officines et pharmacien à Montélimar. Car si le ministre de la santé appelle les pharmaciens à délivrer en priorité le vaccin aux personnes à risque, il est toutefois possible de se le procurer librement, sans ordonnance ». Dans ce contexte, si l’Académie nationale de pharmacie rappelle la nécessité de la vaccination, elle met en garde contre « une psychose qui pourrait, via une demande trop importante, entraîner des ruptures ».

« Si vous avez un bon, faites-vous vacciner sans attendre »

Dans les officines, habilitées à vacciner contre la grippe, les pharmaciens se tiennent prêts. « On a aujourd’hui 20 % de stocks de plus que l’année dernière, et l’Etat est en train de constituer un stock de réserve pour éviter une pénurie cet hiver, soit au total 30 % de doses en plus », rassure Gilles Bonnefond. Et les volontaires pour se faire vacciner ne se font pas attendre. « Nous avons déjà des patients qui viennent nous voir avec leur bon de vaccination, et c’est une très bonne chose. Ils peuvent ensuite se faire vacciner par leur pharmacien, leur médecin ou infirmier », précise Gilles Bonnefond.

Et si le pharmacien a un conseil à donner, c’est : « si vous avez un bon, faites-vous vacciner sans attendre. Puisqu’on a un risque de circulation de deux virus – grippe et Covid-19 – mais qu’un seul vaccin, donc il faut se protéger sans attendre de la grippe ».

Chaque hiver, la grippe saisonnière touche 2 à 6 millions de Français et entraîne un grand nombre de passages aux urgences et d’hospitalisations. Et elle est responsable de 8.000 à 14.500 décès, dont la très grande majorité chez des personnes à risque.