Illustration de deux mains avec du feu.
Illustration de deux mains avec du feu. — Pixabay

OCTOBRE ROSE

Cancer : Vrai soin ou imposture, quelle efficacité pour les coupeurs de feu pendant une radiothérapie ?

Oihana Gabriel

Dans le cadre d’Octobre rose, « 20 Minutes » s’est penché sur le phénomène des coupeurs de feu, que certains patients atteints de cancer sollicitent au cours de leur radiothérapie

  • La radiothérapie pour lutter contre un cancer peut avoir des effets secondaires, notamment des brûlures au niveau de la zone irradiée.
  • Pour lutter contre ces douleurs, certains patients font appel à des coupeurs de feu.
  • Une pratique très énigmatique et néanmoins répandue, que certains soignants considèrent avec bienveillance, à quelques conditions. A l’occasion d’Octobre rose, mois de sensibilisation au cancer du sein, 20 Minutes s’est intéressé à cette pratique.

La santé est un domaine riche en énigmes. Et parmi elles, l’action des coupeurs de feu a de quoi interroger. Ces personnes proposent de soulager les brûlures, les maladies de peau, mais également les effets secondaires d’une radiothérapie, pour le traitement d’un cancer.

Dans le cadre d’Octobre rose, 20 Minutes a voulu en savoir plus sur cette pratique plus répandue qu’on ne le croit, considérée par certains comme un mystère efficace, et par d’autres comme une imposture.

Qu’est-ce qu’un coupeur de feu ?

Il n’y a de chiffres officiels ni sur les coupeurs de feu, ni sur les patients qui y font appel. Mais au vu des rares enquêtes, le recours à cette pratique ésotérique n’est pas exceptionnel. Ainsi, une étude menée en octobre 2017 au centre Lucien Neuwirth à Saint-Priest-en-Jarez (Auvergne-Rhône-Alpes) sur 500 patients suivis pour un cancer du sein ou de la prostate dévoile que la moitié d’entre eux ont consulté un coupeur de feu pendant la radiothérapie. Et que le toucher thérapeutique était la pratique la plus utilisée.

C’est-à-dire ? En général, le coupeur ou barreur de feu, ni médecin, ni formé, a découvert son « don » ou appris auprès d’un autre praticien les formules à dire. Pour aider le patient en souffrance, il appose ses mains au-dessus de la zone brûlée en récitant certaines prières pour absorber la douleur, puis se lave les mains à l’eau froide pour se débarrasser du « feu ».

Certains fonctionnent à distance. C’est le cas de Roger Pernel, coupeur de feu dans la Manche. « Quand un patient me sollicite pour des brûlures suite à des radiothérapies, je lui demande une photo, ses coordonnés et la localisation des rayons. Tous les matins, je lui fais une coupure de feu pendant la durée de la radiothérapie et cinq jours après l’arrêt des rayons. » Pendant quatre minutes, il pense intensément à cette personne et fait trois fois la même prière.

Comment peut-on soulager une douleur intense à distance, juste par des incantations ? Lui-même ne saurait le dire. « La coupure de feu, beaucoup de gens ne savent pas comment ça fonctionne, mais ils y croient. Vous savez, je suis cartésien, fils de paysan, bac S, j’ai été enseignant, les pieds sur terre… Mais j’ai vécu tellement d’expériences que je ne peux pas être dans le déni. On ne peut pas réfuter tout ce qui ne rentre pas dans nos schémas de pensée. »

Pour Véronique Suissa, psychologue et chercheuse, on peut expliquer le succès de cette pratique par la force de l’effet placebo. En clair, on se convainc que cette pensée positive agit sur notre état. « On sait que le champ de la douleur est le plus enclin à répondre à l’effet placebo, détaille-t-elle. Mais on ne peut le mépriser, le résultat compte ! » « Je pense que c’est plus que cela, nuance Roger Pernel. Qu’il y a la force de l’intention. Quand on veut quelque chose, on peut y arriver, et quand on est dans une démarche attentionnée, il y a des forces insoupçonnées. » Et le coupeur de feu d’avancer que quand il pratique, entre 4h et 6h30 du matin, certains de ses clients sont réveillés par télépathie…

Quelle efficacité ?

Aucune étude scientifique ne permet d’attester de l’efficacité de cette pratique ancestrale. « Dans 90 % des cas, j’ai des personnes qui traversent la radiothérapie sans séquelle, se félicite Roger Pernel. Par contre, il y a des zones plus sensibles que d’autres, des peaux, des fragilités différentes. Il vaut mieux commencer les soins le plus tôt possible. »

Dans l’étude réalisée sur 500 patients en radiothérapie, « plus de 80 % exprimaient un bénéfice bon ou très bon sur leur traitement, souligne le rapport. Aucune différence de toxicité n’a été observée. La fatigue était significativement augmentée chez les patients consultant un guérisseur. Les patients rapportent donc « un bénéfice sur la tolérance subjective de traitement, sans amélioration objective de la tolérance. » En effet, il n’y a pas de diminution visible de l’inflammation. Un fossé entre ressenti et donnée objectivable compliqué à assumer dans un pays cartésien comme la France, et en particulier pour des professionnels de santé qui s’appuient sur la preuve scientifique.

« On touche aux limites de notre médecine, avoue Véronique Suissa. A un moment, les patients se tournent vers d’autres approches. Et cela se fait sous le manteau. Contrairement à une idée répandue, les soignants font rarement appel à des coupeurs de feu. En revanche, il y a une forme de tolérance par rapport à ce type de recours ». Ce que ne nie pas Fabrice Denis, oncologue et radiothérapeute à la clinique Victor Hugo, au Mans. « On a pas mal de patients en cancérologie qui font appel aux coupeurs de feu, surtout les plus de 60 ans, confirme-t-il. On ne répond jamais, "c’est des charlatans". » Sans cacher quelques doutes : « de toute façon, les effets secondaires de la radiothérapie s’estompent au bout d’une quinzaine de jours ».

A quelles conditions cet accompagnement n’est-il pas nocif ?

L’oncologue ne décourage donc pas ses patients… sous certaines conditions. « Tant que ce n’est pas dangereux sur le porte-monnaie, sur la peau ou qu’ils ne les enjoignent pas d’arrêter les traitements ». « Je demande systématiquement à mes patients s’ils sont suivis par un médecin et je viens toujours en complément, assure Roger Pernel. Pour des raisons déontologiques et légales, et ça me sécurise de savoir que ce patient est suivi. »

A la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes), on confirme qu’il n’existe pas « d’inquiétude particulière sur les coupeurs de feu », étant donné qu’il n’y a pas de dossier ouvert récemment sur cette pratique.

Toutefois, la question de la rémunération reste problématique. Car même si ce soin complémentaire ne fait pas de mal, il « soulage » le patient de 300 euros, d’où le risque d’une arnaque dispendieuse… Roger Pernel propose un forfait de 75 euros pour 30 séances en cas de radiothérapie. « J’ai fait cela gratuitement pendant sept ans. Au bout d’un moment, j’étais débordé… Je me suis posé la question du tarif et quand j’ai vu les prix sur Internet, j’étais scandalisé ! Demander 20 euros par séance, sous prétexte que nous avons un don, c’est scandaleux ! »

Une ouverture ?

Alors faut-il intégrer des équipes de « coupeurs de feu » dans les services d’oncologie ? « Depuis un an environ, j’ai de plus en plus de médecins qui me consultent et me sollicitent pour des conférences, assure Roger Pernel. Cela commence à bouger ! » Ce qui n’est évidemment pas le cas de toute la communauté des soignants.

Véronique Suissa est la directrice de la tout nouvelle Agence des médecines complémentaires depuis début octobre. Son but ? « Favoriser l’essor des pratiques bénéfiques tout en luttant contre les dérives en santé, qu’elles soient thérapeutiques ou sectaires », résume la  co-autrice d’un essai sur les soins complémentaires. Parmi lesquels les coupures de feu. Elle prône à la fois l’ouverture et la vigilance. « Quelle que soit la pratique, dès lors qu’il n’y a pas de risque de dérive thérapeutique, entendre que le patient a le sentiment d’avoir moins mal, c’est un élément central du soin, insiste-t-elle. Cela contribue à l’amélioration de sa qualité de vie. Et peut renforcer son observance thérapeutique [la façon dont le patient suit les instructions des soignants]. »

Côté face, elle met en garde contre la façon de pratiquer. « Bienveillance ne rime pas forcément avec compétences nécessaires. Ce n’est pas seulement une histoire de pratique, mais aussi une histoire de praticien ! » D’où l’importance de considérer l’intention du « coupeur de feu », l’éventuel coût, la relation praticien/patient… « On doit articuler le respect de la liberté d’un patient, qui peut croire à cette pratique, tout comme il peut être religieux, mais aussi le devoir de sécurité. »

Pour elle, il est donc urgent de sensibiliser à la fois le grand public, mais aussi les soignants. Car si un patient souhaite faire appel à un coupeur de feu et se retrouve devant un oncologue récalcitrant, il n’osera plus lui en parler, lui demander conseil, l’alerter si un problème surgit. Mais ira tout de même voir ce praticien…