Confinement : « Ce sera efficace si chacun se considère soit vulnérable, soit infecté »

INTERVIEW Durant son allocution, Emmanuel Macron a annoncé ce mercredi soir un reconfinement national dès jeudi soir. Mais pour qu’une mesure si forte fonctionne, il faut qu’elle soit acceptée, selon l’épidémiologiste Pascal Crépey

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Durant l'intervention d'Emmanuel Macron annonçant le reconfinement, le 28 octobre.
Durant l'intervention d'Emmanuel Macron annonçant le reconfinement, le 28 octobre. — MARTIN BUREAU
  • Face à la progression rapide et forte du coronavirus, Emmanuel Macron a annoncé ce mercredi soir un reconfinement national de quatre semaines.
  • Mais ce reconfinement est moins strict que le premier : les écoles resteront ouvertes et il sera possible de continuer à travailler.
  • Pour l’épidémiologiste Pascal Crépey, ce reconfinement plus souple sera « efficace si chacun se considère soit comme une personne vulnérable, soit comme une personne infectée ».

Tout le monde le redoutait, Emmanuel Macron l’a annoncé ce mercredi soir durant son allocution : la France va se reconfiner. Moins de deux semaines après l’instauration du couvre-feu pour 46 millions de Français, l’exécutif passe à la vitesse supérieure. Face à la progression exponentielle de l’épidémie de coronavirus, le président a présenté de nouvelles mesures restrictives. « Le virus circule en France à une vitesse que même les prévisions les plus pessimistes n’avaient pas anticipée », et « à la différence de la première vague, l’ensemble des régions se trouvent en situation d’alerte », a précisé le chef de l’Etat en préambule de son allocution.

« Nous sommes submergés par l’accélération soudaine de l’épidémie », « débordés par une deuxième vague qui sera probablement plus dure et meurtrière que la première », a-t-il martelé, soulignant l’urgence de donner « aujourd’hui un coup de frein brutal aux contaminations ». Dès ce jeudi soir, l’ensemble du territoire va se reconfiner, pour une durée d’au moins quatre semaines, que l’exécutif prolongera si les courbes épidémiques ne fléchissent pas suffisamment. L’objectif : « protéger les plus âgés, les plus fragiles », « les plus jeunes », ainsi que « nos soignants », « les plus modestes » et enfin, « l’économie », a énuméré le chef de l’Etat. Dès vendredi, bars, restaurants et commerces non essentiels seront fermés, mais à la différence du premier confinement, celui-ci « sera adapté », et les Français pourront continuer à aller travailler, aller à l’école et rendre visite à leurs aînés en Ehpad.

Ces mesures suffiront-elles ? Sont-elles prises à temps ? « Il n’aurait pas fallu attendre plus longtemps, estime Pascal Crépey, épidémiologiste et biostatisticien à l’École des hautes études en santé publique (EHESP) joint par 20 Minutes. Mais l’efficacité de ces nouvelles mesures dépend de ce que les Français sont prêts à accepter ».

Un confinement de quatre semaines minimum, c’était la mesure la plus adaptée face à la progression de l’épidémie ? N’est-ce pas trop tard ?

Cela dépend de trois éléments : d’où on part du point de vue de l’épidémie, de l’efficacité du confinement pour contrôler les infections, et où est-ce que l’on veut arriver. En pratique, plus le confinement est long, plus la circulation du virus va baisser, comme on a pu l’observer en mars. Si ce reconfinement est aussi efficace qu’au printemps, il faut une durée minimale pour revenir à des seuils tenables, donc quatre semaines, c’est à peu près le temps nécessaire pour y parvenir, pour s’assurer que les chaînes de transmission soient cassées et pour réduire le nombre de nouvelles hospitalisations et d’admissions en service de réanimation.

D’un point de vue épidémiologique, il est évident que plus on applique des mesures fortes tôt, plus elles sont efficaces. Si le reconfinement avait été annoncé il y a deux semaines, plutôt que le couvre-feu, on peut imaginer que l’on aurait gagné du temps sur l’épidémie. Mais la question qui se pose vraiment, c’est : la population est-elle prête à accepter une mesure aussi forte aujourd’hui ? Les Français savent pourquoi le gouvernement a mis en place un couvre-feu : pour réduire les contacts entre les personnes et casser les chaînes de transmission du virus. Pourtant, ils ont adapté leur comportement et ont juste décalé les horaires de leurs sorties, sans nécessairement réduire leurs contacts individuels. Une mesure contraignante, forte, si elle n’est pas acceptée, perd beaucoup en efficacité.

Mais ce qui est sûr au regard de la progression de l’épidémie, c’est qu’il n’aurait pas fallu attendre une semaine de plus. Tout l’enjeu désormais va être de préparer d’ores et déjà le déconfinement, pour que la circulation du virus reste stable, qu’on réussisse à la contrôler.

De nombreux clusters se sont déclarés dans les collèges et lycées depuis la rentrée de septembre. Est-ce une bonne idée de maintenir la rentrée scolaire dans quelques jours ? N’aurait-il pas fallu reconfiner strictement comme en mars ?

On sait que les enfants de moins de 10 ans sont moins sensibles au virus, ils ont tendance à moins transmettre le virus.

Les étudiants, lycéens et collégiens se contaminent soit entre eux, durant des réunions entre amis, soit par les membres de leur famille. Donc très souvent en dehors de l’école. A partir du moment où il y a reconfinement, leurs interactions sociales vont être drastiquement réduites, et le virus va naturellement moins circuler dans les collèges et lycées. Et ce grâce aux mesures barrières que l’on applique déjà : le port du masque, la distanciation physique ou encore l’interdiction des grands rassemblements.

Ces mesures ont déjà permis de partiellement contrôler la dynamique de l’épidémie, avec un taux de reproduction du virus, le R0, qui est aujourd’hui de 1,5 au lieu de 3 si aucune mesure barrière n’était appliquée. Donc aujourd’hui, on a besoin d’aller encore un cran au-dessus, mais pas forcément d’aller jusqu’à un confinement aussi strict qu’en mars pour parvenir à baisser ce R0 en dessous de 1. La marche est un peu moins haute. D’autant que l’on a beaucoup appris sur les modalités de transmission du virus, ce qui fait que les protocoles sanitaires et mesures barrières sont plus efficaces qu’en mars.

Ceux qui ne peuvent télétravailler vont continuer de se rendre au travail. Comment gérer les personnes asymptomatiques et comment dépister plus efficacement ?

Le bon réflexe, c’est pour chacun de se considérer soit comme une personne vulnérable, soit comme une personne infectée : en prenant le plus de précautions possible et en respectant en permanence les gestes barrières.

L’autre moyen d’être acteur de la lutte contre l’épidémie de coronavirus est d’être très attentif et réactif : si vous-même ou une personne de votre entourage est testée positive, il faut commencer à lister vos cas contacts pour les prévenir et leur dire de s’isoler et se faire dépister. Aujourd’hui, le système de  contact tracing est efficace mais pas infaillible. Emmanuel Macron l’a dit durant : 100.000 cas contacts sont appelés chaque jour par les autorités sanitaires, mais le niveau de l’épidémie aujourd’hui fait qu’il y a des trous dans la raquette. Il faut savoir de soi-même s’isoler et se faire tester si nécessaire.

A la différence du premier confinement, les visites en Ehpad seront possibles. C’était important ?

Je le répète, on a beaucoup appris sur les modes de contamination de ce virus, les protocoles sanitaires sont beaucoup plus efficaces. On le voit aussi avec les soignants, qui aujourd’hui ne s’infectent plus à l’hôpital.

Donc lorsque les protocoles sont respectés et si toutes les mesures barrières sont appliquées, il n’y a pas de raison épidémiologique d’interdire les visites aux résidents d’Ehpad.

Le gouvernement a au moins quatre semaines pour préparer sa stratégie de déconfinement. Comment l’organiser mieux que la fois précédente ?

Le déconfinement n’a pas été un échec : il a marché entre le 11 mai et la fin juin. Sur cette période de six semaines, l’épidémie était sous contrôle, les courbes étaient à la baisse. Puis, collectivement, les comportements ont changé, il y a eu un relâchement dans les gestes barrières avec l’été, et dès le mois de juillet, le nombre de contaminations est reparti à la hausse, en particulier chez les jeunes. Et ces dernières semaines, avec l’arrivée du mauvais temps, on a subi le boost hivernal de manière plus précoce que prévu. Il favorise les épidémies de grippe et les maladies respiratoires de l’hiver parce que l’on reste plus souvent et longtemps dans des espaces confinés et mal aérés. Donc l’épidémie de Covid-19 est repartie à la hausse.

Et c’est là où il va bien falloir réfléchir au déconfinement : aujourd’hui, l’urgence est de casser la dynamique de l’épidémie. Ensuite, si on veut déconfiner et relâcher la pression, il va falloir garder des mesures suffisamment fortes et efficaces pour au moins stabiliser les contaminations. Cela passera par un système de traçage et des tests plus efficaces et rapides. Et par l’utilisation des bons outils, pour être informés rapidement si l’on a été en contact avec une personne infectée. D’où l’importance de télécharger l’application TousAntiCovid​. On sait que les 50 millions de Français avec un smartphone ne vont pas tous la télécharger, mais si au moins 20 millions font cette démarche, il y aura de vrais effets, avec un contact tracing plus rapide et des chaînes de contaminations évitées.