Non, Néandertal n'était pas qu'un chasseur de mammouths bravant le froid

SCIENCES Une étude parue dans la revue Science démontre que le régime alimentaire des Néandertaliens était plus varié et proche de celui des humains modernes qu’on le croyait jusqu’à présent

Béatrice Colin

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Un humain et un crâne de Néandertalien. (Illustration).
Un humain et un crâne de Néandertalien. (Illustration). — MARY EVANS/SIPA
  • Une étude internationale vient de démontrer que les Néandertaliens n’étaient pas uniquement des chasseurs et cueilleurs, ils étaient aussi des pêcheurs.
  • Lors de fouilles dans une grotte portugaise ayant servi d’abri à des hommes de Néandertal, les scientifiques ont retrouvé des traces de mollusques, de crustacés mais aussi de mammifères marins.
  • Cette découverte laisse supposer que les capacités cognitives des Néandertaliens étaient plus importantes que ce que l’on croyait jusqu’à présent.

Pour la majorité des gens, l’homme de Néandertal est ce lointain cousin qui, il y a des milliers d’années, passait son temps à chasser des mammouths dans le froid des steppes du nord, vêtu d’une simple peau de bête. C’est en tout cas comme cela que durant des décennies on a représenté dans les livres d’Histoire cette espèce éteinte qui a vécu en Europe, au Moyen-Orient et en Asie centrale, jusqu’à environ 30.000 ans avant notre ère.

On peine à imaginer l’homme de Néandertal les pieds dans l’eau claire de la Méditerranée, ramassant des crustacés et pêchant. Pourtant, c’est bien une réalité. Une équipe de recherche internationale impliquant des laboratoires du CNRS vient de publier dans la revue Science une étude apportant un éclairage nouveau sur le mode de vie des Néandertaliens.

Ces découvertes sont issues des fouilles réalisées entre 2010 et 2013 dans la grotte de Figueira Brava, au Portugal. Cet abri est connu pour avoir abrité des Néandertaliens entre 106 000 et 86.000 ans avant JC. Comme pour leurs semblables qui vivaient dans les terres, ceux qui ont vécu là ont consommé des animaux terrestres.

Du phoque et des palourdes au menu

Mais, en creusant, les chercheurs ont découvert des dizaines de traces de mollusques, de crustacés ou encore de poissons. Cela a permis de constater que, comme les Homo Sapiens, les Néandertaliens se sont délectés en mangeant des patelles, des palourdes, mais aussi des crabes, du requin bleu, de l’anguille, des cormorans et même du dauphin et du phoque gris.

Pour faire cuire tout ça, ils utilisaient les essences locales de bois, que ce soit de l’olivier, de la vigne, du figuier ou encore du pin parasol dont des traces carbonisées ont été retrouvées. De quoi donner un léger fumé à ces mets. Les chercheurs présument même qu’en bon méditerranéen, ces Néandertaliens consommaient les pignons de pin.

Jusqu’à présent, on savait qu’ils utilisaient déjà les coquillages au même moment en Méditerranée sur plusieurs sites en Italie. « Des travaux récents ont notamment proposé que les Néandertaliens collectaient ces coquillages afin de les utiliser comme outils. Cependant, la consommation de denrées aquatiques n’a pas été mise en évidence sur ces sites italiens », indique Marianne Deschamps, chercheuse du laboratoire Travaux de recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés (Traces, CNRS/Université de Toulouse Jean Jaurès/Ministère de la Culture) qui a participé à cette découverte.

Pour elle, les résultats de ces fouilles changent complètement l’image que l’on peut avoir de ce peuple « adapté au froid et spécialisé dans la chasse aux grands herbivores, encore largement véhiculée ». « A l’époque de Néandertal, le climat de la Terre était presque toujours plus froid qu’aujourd’hui et le nord de la France ou l’Allemagne étaient des régions de steppe ou de toundra qui correspondaient à l’extrême nord des zones peuplées. L’absence d’occupation humaine de certaines de ces régions y est d’ailleurs documentée durant les phases les plus froides. La grande majorité des populations européennes vivait donc en réalité dans le sud de l’Europe, en particulier en Italie et dans la péninsule ibérique. Les modes de vie de la grande majorité des populations néandertaliennes devaient donc être plus proches de celles de Figueira Brava », explique-t-elle.

Leurs repas n’étaient donc pas faits uniquement de viande de mammouths, de rhinocéros, de bisons et de rennes. A l’époque, ils étaient déjà adeptes d’une forme de régime méditerranéen. Une alimentation riche Oméga 3 et autres acides gras qui favoriserait le développement des tissus cérébraux, comme les populations humaines dites « anatomiquement modernes ».

« Un modèle très influent concernant les origines de l’humanité suggère que la consommation habituelle des ressources aquatiques aurait permis une augmentation des capacités cognitives des populations africaines du dernier interglaciaire. Cette augmentation expliquerait l’apparition précoce chez eux d’une culture matérielle symbolique. Ces comportements reflètent une capacité identique à la nôtre pour la pensée abstraite, la communication par les symboles et, finalement, le langage », avance Marianne Deschamps.

Des êtres pas si primaires ?

Autant de capacités qui leur ont permis de développer des sociétés plus organisées et complexes, contrairement aux Néandertaliens, Dénisoviens et autres groupes non modernes. Sauf qu’au cours de la dernière décennie, « les preuves se sont accumulées que les Néandertaliens avaient également une culture matérielle symbolique », poursuit la chercheuse.

« Les résultats de la fouille de Figueira Brava ajoutent à ce panorama que, s’il est vrai que la consommation quotidienne des ressources marines a joué un rôle important dans le développement des capacités cognitives de nos ancêtres, alors cela s’est produit à l’échelle de l’humanité dans son ensemble, et non pas seulement à l’échelle d’une petite population africaine qui s’est ensuite développée. Par conséquent, ces découvertes nous poussent à nous demander si les différences anatomiques observées entre les Néandertaliens et les hommes dit "anatomiquement modernes" correspondent nécessairement à des niveaux différents de la cognition et de l’intelligence », conclut-elle.