Carrières courtes, précarité… La réforme des retraites s’annonce très difficile pour les professionnels du sexe

SOCIAL Hôtesses, actrices et acteurs pornos et adeptes du striptease seront réunis ce week-end pour le salon de l’érotisme à Rennes

Camille Allain

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Strasbourg le 26 01 2014. Salon Eropolis au palais des expostitions. Spectacles de catch sexuel, show d'Allan Théo
Strasbourg le 26 01 2014. Salon Eropolis au palais des expostitions. Spectacles de catch sexuel, show d'Allan Théo — Varela
  • La réforme des retraites prévue par le gouvernement risque de pénaliser les travailleuses du sexe, qui se réunissent ce week-end au salon de l’Erotisme, à Rennes.
  • Dans le milieu, les carrières sont souvent courtes et hachées et peu peuvent partir à taux plein.
  • Le syndicat du travail sexuel (Strass) tente de mettre en place une prévoyance pour protéger les plus fragiles.

« Tous les acteurs sont censés avoir accès à l’intermittence. Mais dans le porno, ce n’est presque jamais le cas ». En une phrase, Eva a tout résumé. Agée de 27 ans, cette actrice X a fait comme tous les professionnels du sexe, en créant sa boîte pour devenir autoentrepreneuse. Le statut d’intermittent du spectacle que ses homologues du cinéma « traditionnel » peuvent briguer, elle ne l’aura jamais. « La profession est très stigmatisée donc nous n’avons pas le choix. Mais c’est précaire ».

Ce week-end, les visiteurs du salon de l’érotisme, qui se tient au Parc Expo à Rennes, n’auront sans doute pas la tête à la réforme des retraites. Mais derrière les tenues légères et les sourires se cacheront de nombreuses interrogations et angoisses. Escort-girls, hôtesses, actrices X, prostituées… Toutes les professionnelles du sexe et leurs homologues masculins font face à la menace d’une toute petite retraite, notamment en raison de la précarité du métier, d’un flou juridique et de carrières courtes.

« Quarante annuités pour une travailleuse du sexe, c’est impossible »

« Oui il faut s’inquiéter de l’allongement des durées de cotisations. Nous n’avons pas le droit à l’assurance chômage, donc la mentalité qui domine c’est la débrouille », explique Thierry Schaffauser, prostitué et porte-parole du Syndicat du travail sexuel (STRASS). « C’est ce qu’on observe aussi pour la retraite, celles qui s’en sortent le mieux font des projets d’investissement afin de s’assurer une sécurité matérielle avec l’âge. Mais tout le monde n’y arrive pas et le minimum vieillesse est la seule solution », assure Thierry Schaffauser.

Récemment, son syndicat a créé une mutuelle santé pour ses adhérents et il cherche désormais un contrat collectif de prévoyance. L’objectif est clair : protéger les plus fragiles dans un milieu où il est quasi impossible d’espérer une retraite à taux plein. « Quarante annuités pour une travailleuse du sexe, c’est impossible tant que les lois seront prohibitionnistes. Nous n’avons pas de retraite spéciale, pas de pénibilité, pas d’ancienneté. Nous n’avons aucun droit commun, sauf l’obligation de payer nos impôts et taxes de travailleurs indépendants », témoigne Mylène, une prostituée qui revendique « 18 années de tapin de rue ».

« On espère mettre de côté, comme tout le monde »

Dans le milieu, la question de la rémunération est souvent épineuse, voire tabou. Que ce soit les prostituées ou les actrices, les revenus peuvent rapidement s’élever. Mais combien sont déclarés ? Et combien sont épargnés ? « Oui cette activité rapporte plus qu’un salariat sans diplôme, oui on espère mettre de côté, comme tout le monde », ajoute Mylène. « Une actrice va gagner entre 150 et 1.500 euros pour un tournage d’une journée. Ça peut paraître beaucoup mais ça cache d’importantes disparités, d’autant qu’on n’a ni arrêt maladie, ni congés. Financièrement, c’est très instable et c’est là que les gens en viennent à prendre des risques ou à accepter n’importe quoi », témoigne Eva.

Dans le passé, « certaines personnes épousaient un client riche ou achetaient de l’immobilier pour vivre ensuite des locations », rappelle le porte-parole du Strass. Mais aujourd’hui, la pratique est plus rare. « Je n’ai pas envie de me marier pour pouvoir vivre. Je veux rester libre », résume Eva.

Comme beaucoup, la jeune actrice X admet qu’elle ignore combien de temps elle travaillera dans le secteur. Et s’inquiète encore plus depuis la publication de la nouvelle loi Avia censée combattre les contenus haineux sur Internet et qui limite l’accès à la pornographie. « Le secteur est très stigmatisé, mal perçu. Il est très compliqué de se reconvertir ». Thierry Schaffauser acquiesce : « Nous recevons beaucoup de demandes de personnes qui sont discriminées dans le monde du travail à cause d’un passé dans l’industrie du sexe ». Comme prisonnières d’un milieu précaire.