Coronavirus : « Il y a un trafic d'ordonnances pour se procurer de la chloroquine », observe le général Jean-Philippe Lecouffe

INTERVIEW Le sous-directeur de la police judiciaire de la gendarmerie nationale dresse un état des lieux de la délinquance liée au coronavirus

Thibaut Chevillard

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Le général Jean-Philippe Lecouffe en février 2019 lors d'une conférence de presse
Le général Jean-Philippe Lecouffe en février 2019 lors d'une conférence de presse — LUDOVIC MARIN / AFP
  • Dans une interview accordée à 20 Minutes, le général de division Jean-Philippe Lecouffe, sous-directeur de la police judiciaire au sein de la gendarmerie nationale, dresse un état des lieux de la délinquance liée au Covid-19.
  • S’il remarque une « baisse de l’activité délinquante » depuis la mise en place du confinement, cet officier observe « un déplacement de la délinquance vers de nouvelles thématiques qui sont potentiellement liées à la crise ».
  • Il explique aussi comment la gendarmerie s’est organisée afin « de durer dans la crise ».

Le général de division Jean-Philippe Lecouffe est à la tête de la sous-direction de la police judiciaire de la gendarmerie nationale. Depuis que la France est touchée par l’épidémie de coronavirus, il observe une baisse générale de l’activité délinquante. Mais les gendarmes sont « très attentifs à un déplacement de la délinquance sur de nouvelles thématiques qui sont potentiellement liées à la crise », explique-t-il dans une interview qu’il nous a accordée ce mardi soir.

Trafics de masques, de médicaments, arnaques sur Internet, contrôles de faux gendarmes… Ce cadre de la gendarmerie dresse pour 20 Minutes un état des lieux de la délinquance liée au coronavirus et explique comment l’institution s’est adaptée pour faire face à la situation.

Observez-vous une baisse de la délinquance depuis le début du confinement ?

Oui, il y a eu une baisse de l’activité délinquante puisqu’il y a eu une baisse de l’activité globale. Certains délits sont plus difficiles à commettre aujourd’hui, par exemple les cambriolages, puisque les gens sont chez eux. Mais du coup, ce sont les magasins ou les entreprises, dont beaucoup sont vides, qui deviennent des cibles.

Nous sommes aussi très attentifs à un déplacement de la délinquance sur de nouvelles thématiques qui sont potentiellement liées à la crise.

Lesquelles par exemple ?

Il y a notamment les infractions commises sur Internet. Traditionnellement, les cyberdélinquants utilisent beaucoup les thématiques qui font la une de l’actualité pour amener leurs cibles à ouvrir des mails, des pièces jointes, aller sur des sites divers et variés, escroquer les gens… C’est un phénomène assez classique. Ils font ça lors de grands événements sportifs, comme la Coupe du Monde de football.

Et bien il y a un peu la même chose avec le Covid-19. Ce qui nous inquiète, c’est qu’il y a, cette fois-ci, ce que l’on appelle une augmentation de la surface d’attaque.

C’est-à-dire ?

Comme les gens sont confinés chez eux, il a plus de monde connecté à Internet. En effet, on n’utilise pas tous un ordinateur au bureau. Cela signifie qu’il y a davantage de personnes susceptibles de faire l’objet d’une cyberattaque. Les risques sont nombreux : rançongiciel, rançonnage, escroqueries en ligne…

En outre, les gens sont davantage vulnérables car nombreux sont ceux qui utilisent leur ordinateur personnel pour travailler à domicile. Or il est souvent moins bien protégé que leur ordinateur professionnel.

En plus, ils n’ont pas chez eux de service, comme dans les entreprises, pour assurer la sécurité de leur ordinateur dont ils se servent pour leur travail mais aussi pour les loisirs.

Les vols de masques font-ils aussi partie de vos préoccupations ?

Oui, très clairement. Tout monde en veut, or ils sont destinés en priorité au personnel de santé.

La gendarmerie intervient très vite dès qu’elle en a l’occasion. A l’hôpital d’Orthez, 1.000 masques avaient été dérobés et un suspect a été arrêté rapidement. A Marseille, nous avons saisi, ce mardi, 3.600 masques et obtenu un renseignement que nous avons communiqué à la police, leur permettant de découvrir environ 28.000 masques à Pantin.

Nous sommes donc mobilisés pour lutter contre les vols. Mais aussi contre toutes formes de trafic de ce produit. Certains en vendent, sur Internet ou sous le manteau, parfois à des prix prohibitifs ou qui ne sont pas efficaces…

On parle beaucoup de chloroquine en ce moment. Constatez-vous l’émergence d’un trafic de médicaments ?

Il y a un trafic d’ordonnances pour se procurer de la chloroquine ou des produits antipaludéens s’en approchant, on le sait. Plein de sites ont aussi vu le jour en affirmant en vendre. C’est évidemment une escroquerie.

Comme la crise est sanitaire, on voit se développer tout un tas d’offres pour des médicaments ou du matériel médical vendus sur des sites Internet plus ou moins recommandables. Parfois, il s’agit de médicaments qui ne sont même pas validés ou reconnus !

Nous sommes donc très vigilants et l’Oclaesp (Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique) est en alerte permanente. Il reste en contact avec nos partenaires étrangers et européens pour échanger sur ces sujets.

Les délinquants vont-ils, selon vous, réussir à s’adapter à la situation ?

Nous surveillons évidemment l’activité criminelle. Nous essayons de voir comment elle va se reconfigurer en fonction des difficultés que rencontrent les délinquants : pour s’approvisionner du fait du confinement, pour circuler avec les contrôles d’attestation de détention… On n’a donc absolument pas baissé la garde.

Dans plusieurs départements, la gendarmerie a signalé que des individus se faisant passer pour des gendarmes contrôlaient des automobilistes et tentaient de se faire remettre en espèces le montant de la contravention…

C’est un phénomène que nous avons repéré à certains endroits. Nous rappelons donc que les gendarmes agissent en uniforme et dans des véhicules sérigraphiés.

Il faut méfier des gens qui affirment être gendarmes mais qui sont habillés en civil, n’ont pas de brassard « gendarmerie », ne pouvant pas présenter de carte professionnelle.

Craignez-vous aussi, avec le confinement, un regain de violences intrafamiliales ?

Pour la gendarmerie, ce sujet reste une priorité. Nous avons toujours des équipes en situation d’intervenir car le 17 reste activé.

Nous portons une attention particulière aux publics vulnérables : femmes en danger, enfants susceptibles d’être victimes de violences, seniors. Nous avons, par exemple, développé un système de suivi des victimes potentielles – femmes qui ont déjà déposé plaintes pour des violences, familles dans lesquelles il y a des problèmes… On s’efforce de garder le contact de façon à pouvoir intervenir si ça tournait mal pour elles.

En dehors des cas urgents, il est toujours possible d’utiliser les plateformes qui ont été mises en place pour dénoncer les violences sexuelles ou sexistes. Et la brigade numérique de la gendarmerie reste accessible 24 heures sur 24, 7 jours sur 7.

Justement, comment la gendarmerie s’est-elle organisée durant cette période ?

On a revu nos modes de travail. Notre objectif, c’est de durer dans la crise. Nous devons nous déployer sur le terrain pour faire respecter les directives du gouvernement, et plus spécialement le confinement.

Pour préserver nos effectifs, nous bénéficions de notre dispersion sur le territoire : les gendarmes se rencontrent moins car ils sont répartis dans beaucoup de petites unités. Nous évitons aussi les points de rassemblement, faisons travailler les unités de façon autonome.

Partout où c’était possible, nous avons organisé le travail en bordée, c’est-à-dire qu’une partie des effectifs est sur le terrain et l’autre travaille à domicile. Au bout de quelques jours, ils échangent. L’idée, c’est de faire en sorte que ces personnels ne se côtoient pas. Ainsi, si cela devait arriver, une seule bordée serait concernée par le virus.

Nous avons donc des solutions pour continuer notre activité. Enfin, nous respectons beaucoup les gestes barrières, évidemment.

Qu’en est-il des enquêtes criminelles ?

Là, c’est l’intérêt de l’enquête qui commande. S’il y a quelque chose d’urgent ou d’indispensable à faire, on le fait. Mais tout ce qu’on peut reporter, sans porter préjudice à l’enquête, on le reporte. On gère les affaires au cas par cas, en fonction des priorités.

Pour certaines enquêtes, nous avons besoin de nous mettre à jour en termes de procédure, d’étudier des piles de documents, d’analyser des méga octets de données… On profite de ce genre de moment pour le faire – notamment grâce au télétravail.