Coronavirus : Ils fabriquent non-stop des visières pour des médecins, des infirmières, des Ehpad… L’incroyable aventure des « makers »

SOLIDARITE Face au manque de masques, des particuliers et membres de Fablabs se sont lancés dans une course contre la montre pour imprimer en 3D des visières de protection pour tous ceux au contact des patients testés positifs

Béatrice Colin

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Une livraison au CHU de Nîmes de visières réalisées par des makers du réseau de fabLabs d'Occitanie sur leurs imprimantes 3D.
Une livraison au CHU de Nîmes de visières réalisées par des makers du réseau de fabLabs d'Occitanie sur leurs imprimantes 3D. — RedLab Occitanie
  • Après un appel lancé au niveau national, les « makers », adeptes de l’impression 3D, se sont lancés dans la production de visières anti-postillons dans un vrai élan de générosité.
  • En Occitanie, des groupes sont nés sur les réseaux sociaux où des particuliers mettent leurs compétences à la disposition de soignants, mais aussi commerçants ou aides à domicile.
  • Le réseau de FabLabs est aussi investi et fournit aux hôpitaux des visières mises au point par leurs makers.

« On va au front mais nous n’avons pas d’armure. Mais grâce à tous ces particuliers, on peut fournir des soins de qualité, ils interviennent sans rien demander, c’est un véritable élan de générosité et on les remercie tous les jours. »

Ce cri du cœur, c’est celui de Réguy Dondon, une infirmière libérale de Saint-Orens, au sud-est de Toulouse. C’est l’une des multiples bénéficiaires de visières réalisées par un groupe de « makers » sur leurs imprimantes 3D.

Lorsque le centre Covid de sa commune a ouvert, cette soignante, comme ses collègues médecins, s’est trouvée complètement démunie, avec à peine quelques masques FFP2 et le plus souvent périmés. « Nous avons demandé à l’Etat, à l’Agence régionale de santé, à l’ordre des infirmiers et n’avons eu aucune réponse. En dernier recours, j’ai lancé un appel sur les réseaux sociaux pour des visières, mais aussi des combinaisons, des masques. L’un de mes contacts m’a alors parlé du groupe de makers. Le soir même, il y avait dix visières disponibles pour le centre, et là aujourd’hui cinquante de plus », poursuit Réguy Dondon.

Du plaisir de la 3D à l’utile et l’urgence

Celui qui a relayé son appel, c’est Jean-Christophe, l’un des administrateurs du groupe Facebook Shields – Covid19 – Haute Garonne – Toulouse. Jusqu’à présent, ce papa utilisait son imprimante 3D pour créer des figurines pour sa fille de 6 ans. « Dimanche dernier, j’ai vu qu’un petit groupe s’était monté pour créer des visières au niveau national. J’ai proposé de faire ça sur le département pour donner un coup de main au personnel soignant », raconte ce Toulousain dont la femme est infirmière.

Il a alors cherché des « makers ». De quelques volontaires, aujourd’hui ils sont des dizaines à être membres de ce groupe de super-héros de la 3D. Et ils ont essaimé dans les départements limitrophes où les demandes affluent des Ehpad, des aides à domicile et même de services hospitaliers. Des petites mains de l’ombre, celles qui œuvrent depuis leur salon ou encore leur cabane de jardin.

Ce sont des mères de famille, des retraités, des personnes au chômage technique ou qui s’y mettent entre deux pauses de télétravail. Une armée discrète, qui mène une guerre en dehors des clous, mais dont les victoires sont saluées sur les réseaux sociaux à coups de photos postées par leurs bénéficiaires qui ont connu leur existence par le bouche-à-oreille.

« Aujourd’hui on essaie d’organiser un peu, notamment pour trouver de la matière première et la financer. Ça fait une semaine et on n’arrête pas de recevoir des photos de personnel soignant, on voit bien l’utilité, et même si nos visières ne sont pas aux normes », plaide Jean-Christophe.

Le système D en action

A ses côtés dans cette course contre la montre, il y a Lisa Sinardet. Côté pile, cette Toulousaine est la responsable des Fab Labs de la société Thales Alenia Space. Dans ce cadre-là, via l’association des FabLab d’entreprises, elle a planché sur le prototype de visières conçues en nylon et qui seront destinées au CHU de Toulouse.

Côté face, comme de nombreux autres particuliers, elle a décidé de mettre ses compétences à disposition lors de son temps libre. Pour le groupe, elle gère mes demandes et attributions, les stocks et besoins ainsi que les livraisons. « Les commandes arrivent 24h/24, ce matin ça a débuté dès 6h. Mon imprimante a une capacité de dix visières le jour et dix la nuit, elle tourne non-stop. Et pour se fournir en matière première, on utilise le système D, j’ai passé une annonce chez moi et mes voisins m’ont fourni des élastiques », raconte la jeune femme.

Dans certaines mairies, des élus ont récupéré les stocks de couvertures transparentes que l’on utilise habituellement en première page des rapports à spirale.

Des FabLabs sur le pont

Sur la région, plusieurs milliers visières ont ainsi vu le jour en moins d’une semaine. Auxquelles viennent s’ajouter celles fournies par le réseau de FabLabs. « Entre nous et les particuliers, on en est à plus de 3.000. On a ainsi fourni il y a quelques jours le CHU de Nîmes, avant c’était le service radiologie du CHU de Toulouse », avance Antoine Ruiz-Scorletti du Red Labs, le réseau d’une trentaine de FabLabs d’Occitanie. Sans compter de celles qui se fabriquent en dehors des réseaux.

Au début du confinement, ce dernier ne cache pas qu’il a été difficile de se faire entendre des autorités compétentes. Sans parler du fait que pour certains, ces visières étaient un retour en arrière.

« Ils utilisaient ça il y a longtemps. Mais comme il n’y a plus de masques, on retrouve des solutions passées produites par les moyens de demain », explique-t-il. Désormais, il est en contact avec des collectivités, des commerçants, des associations caritatives, mais aussi des entreprises qui n’hésitent pas à fournir gratuitement de la matière première. Une solidarité en 3D qui ne cherche qu’à rendre service.