Coronavirus: «Le déconfinement a amplifié ma phobie sociale» — 20 Minutes

PHOBIE SOCIALE

Coronavirus : « Ce confinement m’a fait l’effet d’une dose de crack donnée à un toxicomane en cure »

Lise Abou Mansour

Le confinement a renforcé les peurs des personnes atteintes de phobie sociale, pour qui le déconfinement s’est transformé en cauchemar

  • 2% de la population française est touchée par la phobie sociale, une timidité aggravée qui devient pathologique. Pour ces personnes, discuter, draguer ou marcher dans une rue bondée est synonyme d’extrême anxiété.
  • « Ils souffrent déjà d’isolement social et, pendant cette période, leur isolement a augmenté, ce qui a aggravé leur dépression », analyse le psychologue Vincent Trybou.
  • « Comme pour le sport, il va falloir de nouveau se forcer, se pousser pour retrouver ses acquis », explique la psychologue et psychanalyste Laurie Hawkes.

Rester chez soi toute la journée, ne plus voir ses proches, être privé de bar et de restaurant : un cauchemar pour certains, une bulle de confort pour les personnes atteintes d’anxiété sociale. Le 17 mars, quand Emmanuel Macron a annoncé qu’il fallait rester chez soi, elles ont enfin vu leur rêve exaucé.

Cette phobie généralisée, bien que méconnue, touche près de 2 % de la population française. « Il s’agit d’une timidité aggravée qui devient pathologique », explique le psychologue Vincent Trybou, auteur de Comprendre et traiter l’anxiété sociale. « La personne qui en est atteinte va ressentir une peur extrêmement intense, avec de la transpiration et des palpitations, dès qu’elle va être en contact avec quelqu’un. » Que ce soit pour discuter, draguer, lever la main au restaurant ou lors d’une réunion, la personne atteinte d’anxiété sociale a l’impression que les gens vont la juger et la trouver idiote. Elle va donc éviter ce type de situations et, progressivement, se renfermer sur elle-même.

Ne plus se sentir en marge de la société

« Au plus fort de ma phobie, je n’arrivais plus à sortir de chez moi. Je me faisais même livrer mes courses. Une sonnerie à ma porte me provoquait des palpitations et un simple rendez-vous me rendait malade », résume Alice, phobique sociale suivie par un psychologue depuis près d’un an. Marc, 34 ans et diagnostiqué depuis dix, ajoute : « Les sorties, même entre amis ou en famille, me paniquent voire me paralysent. »

« Voir tout le monde enfermé comme moi m’a apporté une certaine sérénité »

Le confinement a permis à ces personnes d’être enfin dans leur élément. « Je me sentais plus forte que les autres puisque la vie de confiné ressemble beaucoup à la vie de quelqu’un atteint de phobie sociale », raconte Alice. Maxime, 29 ans, va même plus loin. « Voir tout le monde enfermé comme moi m’a apporté une certaine sérénité. Un instant, je ne me sentais plus en marge de la société. » Steven, ancien phobique scolaire, s’est lui aussi senti apaisé durant cet épisode. « Pour ma famille, la phobie sociale n’existe pas. Quand ils m’appelaient pendant le confinement, je n’avais pas peur qu’ils me demandent si j’étais sorti. Ils me disaient "c’est bien reste chez toi". C’est la première fois que j’entendais ça en 25 ans. Ça m’a fait beaucoup de bien. »

Une augmentation de l’isolement

Mais le tableau s’est rapidement assombri. « Les anxieux sociaux qui étaient confinés tous seuls ont pu d’abord trouver la situation géniale mais ils ont vite déchanté », explique Laurie Hawkes, psychologue clinicienne, psychothérapeute et autrice de La peur de l’Autre : Surmonter l’anxiété sociale. « Même les anxieux sociaux sont des animaux sociaux. Ils ont aussi besoin d’avoir des échanges. » Pour le psychologue Vincent Trybou, les phobiques sociaux ont eu « la double punition » avec le confinement. « Ils souffrent déjà d’isolement social et, pendant cette période, leur isolement a augmenté, ce qui a aggravé leur dépression. »

Ce cercle vicieux, les personnes atteintes d’anxiété sociale le connaissent bien. Un tiers d’entre elles souffrent de dépression. Maxime, 29 ans, explique : « Etre chez moi 24 heures sur 24, seul, n’aide pas à ne pas ruminer, angoisser, déprimer, réfléchir au sens de la vie, à moi-même et bien évidemment à l’après confinement. » Laure a elle aussi ressenti l’effet pervers de cet isolement forcé. La mère de famille était prise en charge depuis des années pour sa phobie sociale qu’elle disait maîtrisée. Mais la crise sanitaire a eu raison de ses avancées. Elle doit revoir un psychiatre prochainement. « Je pense qu’il sera nécessaire de réintégrer un antidépresseur pour surmonter cette épreuve, alors que cela faisait des années que je n’en éprouvais plus le besoin. »

Des exercices pour travailler sur la peur de la honte

« Les phobiques sociaux ont besoin d’avoir des amis. Ils souffrent de l’interaction sociale mais ils souffrent aussi de ne pas pouvoir fréquenter leurs amis comme ils le voudraient », précise Vincent Trybou. C’est l’une des raisons qui pousse de nombreuses personnes phobiques sociales à consulter un ou une psychologue. Car cette phobie n’est pas insurmontable. Avec des exercices d’intensité croissante, l’anxiété peut diminuer progressivement.

« On travaille sur la peur de la honte avec des exercices. Le but est de faire diminuer les évitements en s’exposant de manière répétée et longue aux situations pour faire diminuer la courbe d’anxiété », explique Vincent Trybou. Les exercices consistent à s’entraîner à prendre la parole en public, à demander son chemin dans la rue ou à réclamer une meilleure table au restaurant. « Ils se rendent compte que la honte est une émotion qui retombe relativement vite et qu’elle est émotionnellement moins intense que l’anxiété. Pour résumer, la peur de se taper la honte est plus intense et plus longue que la honte elle-même. » Pour Laurie Hawkes, « il faut y aller progressivement et se fixer des objectifs pas à pas. Et bien sûr, il faut se féliciter à chaque fois que l’on arrive à les atteindre. »

Une maladie paradoxale qui diminue avec les interactions sociales

Chloé avait réussi à parcourir ce chemin. « Il y a six mois, j’avais décidé de prendre le taureau par les cornes en m’imposant des exercices d’exposition au regard des autres tous les jours. Cela n’avait pas été facile mais je tenais bon et je commençais à voir quelques effets positifs. » Une semaine avant le début du confinement, elle avait réussi à s’inscrire dans un club de sport. Cindy, 27 ans, phobique sociale depuis dix ans, avait, quant à elle, enfin trouvé le courage de s’inscrire en présentiel pour son master de psychologie. Mais le confinement a tout balayé sur son passage.

« Le confinement a effacé tous les efforts que j’ai fournis depuis un an »

« Cette "maladie" est vicieuse. Elle diminue quand on se confronte régulièrement aux autres. A cause du confinement, les efforts de confrontation et d’interaction ont pu être ruinés », se désole Marc, atteint de phobie sociale depuis des années. « Ce confinement m’a fait l’effet d’une dose de crack donnée à un toxicomane pendant sa cure de désintoxication. »

L’impression d’avoir fait dix pas en arrière

Le jeune homme n’est pas le seul à ressentir les effets de cette rechute. Steven vit lui aussi très mal le retour à la normale. « Avec du recul, je me rends compte que le confinement a eu un effet extrêmement négatif sur moi. J’ai l’impression qu’il a effacé tous les efforts que j’ai fournis depuis un an. Depuis la réouverture des bars le 11 mai, je n’ose plus sortir de mon appartement. » Avant le confinement, le jeune homme arrivait enfin à sortir sa chienne en centre-ville en pleine journée. Il doit désormais remettre son réveil à cinq heures et demie du matin pour la promener. « Le confinement a amplifié ma phobie sociale. J’ai l’impression d’avoir fait dix pas en arrière. »

Toutes les personnes phobiques sociales qui ont témoigné évoquent ce « retour en arrière ». C’est le cas de Narcisse qui vit à Strasbourg avec ses filles. Les petites batailles qu’elle avait gagnées avant le confinement se sont de nouveau transformées en calvaire. « Je n’ai pas remis les pieds dans un seul magasin, et croiser un voisin dans l’immeuble est source d’angoisse. Je n’arrive même pas à emmener mes filles au parc. Ça va me demander du temps et beaucoup de travail pour revenir au niveau d’il y a trois mois. »

Réentretenir ses muscles d’interactions sociales

Mais tous n’ont pas l’impression de repartir de zéro. Cindy, l’étudiante en psychologie, craignait que le confinement ne l’oblige à tout recommencer. « Même si le chemin parcouru depuis des mois est acquis, c’est difficile depuis le déconfinement. Je ne dois pas recommencer à zéro mais je dois réapprendre à sortir et à parler aux gens. »

« Comme pour le sport, il va falloir de nouveau se forcer »

Pour le psychologue Vincent Trybou, si la personne était suivie et sa phobie maîtrisée, les « bonnes habitudes » devraient vite revenir. « Ceux qui ont fait une pause de sport pendant deux mois se sont sentis rouillés le 11 mai car leur corps avait régressé. Mais il leur faut seulement trois semaines pour revenir aux acquis d’avant confinement. C’est pareil pour les phobiques sociaux qui étaient bien suivis. »

Laurie Hawkes poursuit la métaphore. « Comme pour le sport, il va falloir de nouveau se forcer, se pousser pour retrouver ses acquis d’avant-confinement. » Le chemin s’annonce long, mais Cindy ne veut pas baisser les bras. « Je gagnerai cette guerre contre cet ennemi invisible aux yeux des autres mais très présent au quotidien pour celui qui le subit. »