Convention citoyenne pour le climat : Limiter la vitesse sur autoroute à 110 km/h aura-t-il un impact réel sur l’environnement ?

FAKE OFF Un post Facebook en lien avec le débat actuel sur la limitation de la vitesse sur autouroute est devenu viral en quelques heures

Aymeric Le Gall

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Des tests pour limiter la vitesse des poids-lourds sur autoroute avaient été lancés en 2009 sur certaine
Des tests pour limiter la vitesse des poids-lourds sur autoroute avaient été lancés en 2009 sur certaine — JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN / AFP
  • Un post sur Facebook avance que les Français sont favorables à la limitation de vitesse à 150 km/h sur autoroute. 
  • Cette publication fait écho à la proposition des membres de la Convention citoyenne pour le climat de baisser la vitesse sur autoroute à 110 km/h (contre 130 actuellement). 
  • Nous avons décidé de faire un point sur ce débat qui cristallise les tensions. 

Dans un contexte marqué par le débat autour de la limitation de vitesse à 110 km/h sur autoroute, né de la proposition faite par les membres de la Convention collective pour le climat, un post Facebook devenu viral en quelques heures (il a été vu plus d’un million de fois) a titillé notre intérêt.

Ayant visiblement peu goûté à l’idée de cette mesure restrictive pour les automobilistes, un homme, sorte de mixte entre Fangio et Greta Thunberg, nous apprend que « les Français [sont] favorables au passage à 150 sur autoroute » et que « cette mesure permettra de fluidifier la circulation et donc limiter la pollution, de raccourcir les temps de trajets, de rester concentré au volant ». Ça en fait, des arguments à analyser. Trois, deux, un, prêt ? Partez !

FAKE OFF

Tout d’abord, on a eu beau chercher, pas la moindre trace d’un tel sondage auprès des Français ces dernières années. Si ceux-ci semblent attachés à la limitation de vitesse actuelle sur autoroute, on en veut pour preuve ce sondage Odoxa-Dentsu consulting pour France Info et Le Figaro (74 % des Français sont opposés à la limitation à 110 km/h), impossible en revanche de mettre la main sur une autre étude qui attesterait de leur volonté de bombarder plus que ce qui n’est déjà permis aujourd’hui.

Ensuite, si l’argument du temps de trajet se tient forcément, celui de la plus grande concentration au volant nous paraît par contre beaucoup plus bancal. Enfin, pour ce qui est de la potentielle plus grande fluidité sur autoroute à 150, pas sûr là non plus que la démonstration soit pertinente.

« Souvent on adapte un modèle physique, celui de la mécanique des fluides, pour expliquer qu’il vaut mieux avoir des flux constants à des vitesses plus basses, plutôt qu’un flux rapide qui va conduire à un goulot d’étranglement et des bouchons », nous explique Pierre Chasseray, délégué général de l’association 40 Millions d’Automobilistes. « De plus, aucun élément nous permet de dire qu’on améliore la sécurité en roulant à 150 km/h et il est évident que le fait de rouler plus vite, à hauteur de 150 km/h, ne va en rien améliorer les émissions de polluants dans l’air », poursuit-il.

Limitation à 110 km/h, les conducteurs ne sont pas chauds

Ceci étant dit, élargissons maintenant le débat à la proposition faite par les 150 membres de la Convention collective pour le climat, mise sur pied par Emmanuel Macron au lendemain du mouvement des "gilets jaunes" né en partie, ironie du sort, après la décision gouvernementale d’abaisser la limitation de vitesse de 90 à 80 km/h sur les routes nationales. Que nous disent ces 150 citoyens réunis pour plancher sur l’état de la planète ? Qu’en abaissant la limitation de vitesse à 110 km/h (contre 130 actuellement), on réduirait de « 20 % les émissions de gaz à effet de serre en moyenne ». Pour avancer cela, ils se sont appuyés notamment sur un rapport du ministère de la Transition écologique de mars 2018 et de celui de l’Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe) daté de 2014.

Problème, cette mesure ne passe pas, mais alors PAS DU TOUT, auprès des automobilistes, comme le montre le sondage évoqué plus haut. Pour Thomas Bourdrel, radiologue spécialiste de la pollution de l’air et membre de l’Association Santé Environnement France, « c’est une mesure intéressante mais c’est compliqué de la faire accepter aux automobilistes. Ils se disent que c’est toujours sur eux qu’on tape et ce n’est pas faux. Cette mesure aurait dû être une mesure mineure accompagnée d’autres, majeures, de type limitation du trafic aérien, limitation de la pollution des grandes industries. Je pense que ce serait passé plus facilement. »

Courbe de l'ADEME des émissions de CO2 des voitures en fonction de la vitesse.
Courbe de l'ADEME des émissions de CO2 des voitures en fonction de la vitesse. - Capture d'écrans

Cette proposition a ainsi poussé l’asso 40 Millions de consommateurs à rédiger une pétition intitulée « Non aux 110 km/h sur autoroute ». « La baisse de la vitesse sur les autoroutes ne permettrait ni une amélioration de la sécurité des usagers, ni une réduction des émissions polluantes », nous disent les auteurs de celle-ci. Pierre Chasseray nous explique pourquoi il remet en doute la pertinence de cette mesure. « La courbe de la pollution fait un U. C’est-à-dire que de 0 à 30-40 km/h une voiture va émettre beaucoup de particules polluantes, entre 50 et 80-90 on est dans l’optimisation à la fois de la consommation de carburant et des émissions de polluants, et au-delà, vous avez une augmentation progressive des émissions polluantes. Donc, dans les faits, un véhicule va à la fois moins consommer et moins polluer à 110 km/h qu’à 130, c’est indéniable d’un point de vue scientifique », admet-il d’emblée.

Difficile de prévoir le comportement des automobilistes si la limitation est adoptée

Le problème, car il y en a un selon lui, « c’est que quand on fait une étude de ce type-là, il faut aussi prendre en considération le fait qu’aujourd’hui l’autoroute répond à un rapport coût d’usage (consommation de carburant et coût des péages)/bénéfice temps. Beaucoup d’automobilistes se basent là-dessus pour choisir ou non d’emprunter l’autoroute ».

« Demain, si vous modifiez le paramètre de limitation de vitesse, ces mêmes gens se reposeront la question du bénéfice de ce rapport. Il n’est pas impossible que certains soient tentés de ne plus emprunter l’autoroute et se reportent sur les axes secondaires (nationales, départementales), qui sont plus dangereux en termes d’accidentologie et qui induisent un certain nombre de décélérations/accélérations, donc une augmentation d’émissions polluantes, détaille-t-il. Tant qu’on ne fera pas une étude de report de circulation, personne ne peut dire ce qu’il va se passer d’un point de vue comportemental si cette mesure est adoptée. »

Un discours validé par Isabelle Coll, professeure à l’Université Paris Est Créteil qui travaille sur la modélisation de la qualité de l’air et sur la mobilité des personnes : « Le report de la circulation est quelque chose de bien plus complexe qu’il n’y paraît puisqu’il intègre à la fois l’offre du réseau, l’aspect financier, le confort, et énormément de paramètres cognitifs en lien avec ça. Là, sans étude, c’est très difficile de prévoir ce que vont faire les gens. Il faut faire tourner les modèles pour voir ce que ça peut donner. » Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un avis personnel sur la question.

« Je ne suis pas sûre qu’il y ait un report massif vers les petites routes, songe-t-elle. Sur les nationales, il y a aussi un inconfort : on passe de 70 à 50, puis à 70, puis à 90, etc. Sans parler des feux rouges, des croisements, des ronds-points, qui sont autant de paramètres contraignants. Il n’est donc pas sûr que les gens choisissent de quitter l’autoroute même si on limite la vitesse à 110 km/h. »

Un référendum pour trancher la question ?

Ce qui est sûr, c’est que pour qu’une telle mesure s’avère efficace, il faut qu’elle soit acceptée par le plus grand nombre. « Si c’est pour qu’il n’y ait que 10 % des conducteurs qui la respectent, c’est plus dommageable qu’autre chose car ça pourrait créer en plus des différences de vitesse encore plus grande sur la route qui sont tout à fait préjudiciables pour la sécurité et l’environnement, prévient Isabelle Coll. Je pense cependant que c’est une bonne mesure. » Pourquoi ? Parce que, selon elle, la science en est arrivée au point où les améliorations technologiques des véhicules et des moteurs ont atteint une sorte palier.

« On ne peut plus se dire 'tiens, on va améliorer tel moteur et on va diviser par deux les émissions', non. Il faut donc multiplier les petits leviers pour avoir 5 % d’effet par ci, 10 % d’effet par là. Je comprends que les syndicats ou associations qui représentent les automobilistes ont ce sentiment qu’on s’acharne beaucoup sur ce secteur, mais c’est parce qu’il y a des leviers simples qui nous permettent d’agir et d’avoir des résultats », défend-elle.

« Si ça peut apporter, de manière certaine, vérifiée, après une phase d’expérimentation, des résultats probants, alors on la garde, conclut de son côté l’auteur de la pétition. Sinon on revient en arrière. Il n’y a que dans ce cas de figure que vous aurez l’adhésion des gens, parce que vous leur donnerez l’impression que vous bossez à la fois pour améliorer leur fluidité, la qualité de leur déplacement et la qualité de l’air ».

Pour l’heure, le gouvernement ne s’est pas définitivement prononcé sur cette mesure - même si à titre personnel la ministre de la Transition écologique Elisabeth Borne y est plutôt favorable - et il n’est pas exclu qu’il envisage la tenue d’une consultation publique pour trancher cette question. Pour autant, il ne faudrait pas que cette proposition accapare à elle seule le débat public et nous fasse oublier que d’autres mesures ont été évoquées par la Convention citoyenne pour faire du monde de demain un endroit plus respirable. Après tout, ce n’est pas comme s’il n’y avait pas urgence…