Violences policières : Le ministère de l’Intérieur se lance dans la guerre des images

POLICE Christophe Castaner souhaite que les images filmées par les caméras portées par les agents puissent être « montrées » pour « rétablir les faits »

Thibaut Chevillard

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Christophe Castaner veut accélérer le déploiement des caméras piéton (illustration)
Christophe Castaner veut accélérer le déploiement des caméras piéton (illustration) — DENIS CHARLET / AFP
  • Le ministre de l’Intérieur a dénoncé, à l’occasion d’un déplacement, les vidéos filmées par des témoins lors d’une intervention de police et qui sont « coupées, déformées et jetées sur les réseaux sociaux ».
  • Christophe Castaner a demandé que le déploiement des caméras piéton soit accéléré. Il souhaite que les images filmées avec ce dispositif puissent être « montrées » pour « rétablir les faits ».
  • Le locataire de Beauvau, confronté à un mouvement de colère de policiers, fait ainsi un pas en direction de syndicats de police qui portaient cette revendication.

Christophe Castaner mise sur la technologie pour rassurer ses troupes. Depuis plusieurs semaines, le ministre de l’Intérieur est confronté à la colère de policiers qui lui reprochent son manque de soutien face aux accusations de violences et de racisme dénoncées lors de récentes manifestations. Ayant rapidement reconnu des maladresses de communication lors de ses prises de parole, il s’emploie depuis à essayer de récupérer la confiance des centaines d’agents, soutenus par leurs syndicats, qui se mobilisent presque chaque soir. La semaine dernière, lors d’un déplacement à l’école de police de Saint-Cyr-au-Mont-d’Or, il a notamment fustigé les vidéos filmées par des témoins lors d’intervention et qui sont « coupées, déformées et jetées sur les réseaux sociaux ».

Afin que les policiers mis en cause puissent se défendre, le locataire de Beauvau a demandé que le déploiement des caméras piéton soit accéléré. Il souhaite ainsi que les images captées avec ce dispositif porté par les agents « puissent être communiquées, transmises, montrées pour établir ou rétablir les faits ». En les diffusant, par exemple, sur les réseaux sociaux ? « Actuellement, ce n’est pas possible. Toute exploitation de ces vidéos est interdite hors cadre judiciaire. Il y a donc une réflexion, dans le cadre du livre blanc, sur la nécessité de faire évoluer la loi. Il faut voir jusqu’où on peut aller, que tout soit bien cadré », confie à 20 Minutes l’entourage de Christophe Castaner.

« Des vidéos tronquées, manipulées »

Cette mesure, si elle est mise en œuvre, serait « une bonne chose », juge Frédéric Lagache, délégué national du syndicat Alliance. Mais prouver la bonne foi des fonctionnaires dénoncés ne suffit pas. « Il faut aussi s’attaquer à la question du floutage des policiers » sur les vidéos filmées par des témoins, souligne le syndicaliste. Pour le moment, aucune restriction n’est de mise pour filmer ou photographier les agents de terrain. Or, « les policiers et leur famille peuvent être en danger s’ils sont reconnus sur les vidéos postées sur Internet, explique Frédéric Lagache. Il faut donc obliger les gens qui mettent en ligne ces images ou les hébergeurs à les flouter, au risque d’être sanctionné s’ils ne le font pas. »

Reste que les syndicats sont globalement satisfaits, eux qui réclamaient depuis longtemps « la légalisation de l’utilisation des images de ces caméras à des fins de communication », explique Linda Kebbab, déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police-FO. Selon elle, trop souvent les policiers sont « victimes » de la diffusion sur les réseaux sociaux « de vidéos tronquées, manipulées, floues, hors contexte » les accusant injustement de bavures et se font « lyncher ». « Alors que nous ne pouvons pas utiliser nos propres vidéos pour nous défendre. C’est un vrai handicap », souffle-t-elle.

« Une offrande aux syndicats de police »

La Place Beauvau entend donc se jeter dans cette guerre d’images en utilisant les milliers de caméras distribuées aux agents de terrain. Mais il faudra que leur « technologie monte en gamme », a reconnu Christophe Castaner. Parmi leurs nombreux défauts, Linda Kebbab pointe leur faible autonomie et leur complexité d’utilisation. « Il y a eu des problèmes avec les précédentes, on le reconnaît. Il n’en faut pas simplement un grand nombre, il faut aussi que la gamme suive. Mais jusqu’à présent, leur cahier des charges était très restrictif, et peu d’entreprises avaient répondu à l’appel d’offres », justifie l’entourage du ministre.

Mais pour Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS et auteur du livre De la police en démocratie*, l’idée d’utiliser ces images « pour faire une contre-com avant l’issue de toute enquête interne ou judiciaire » est « douteuse ». « S’il y a un incident, un service de police – voire l’IGPN si c’est plus grave – enquête sur ce qui s’est passé. Il y a une analyse. Communiquer sur le fait qu’il n’y a pas eu de faute de l’agent ne retire pas la nécessité de faire d’abord une enquête », poursuit le sociologue. Selon lui, « répondre instantanément » à des accusations « n’est pas la meilleure des choses à faire pour une organisation comme le ministère de l’Intérieur ». « Mais en affirmant que cela permettra de rétablir la vérité, Castaner fait une offrande aux syndicats de police » pour tenter de les « calmer ».

* De la police en démocratie de Sebastian Roché​, éditions Grasset, 384 pages, 24,90 euros