Peine de mort : Pourquoi de plus en plus de Français sont favorables à son rétablissement

PEINE CAPITALE 55 % des Français sont favorables à un rétablissement de la peine de mort, selon un sondage. Un chiffre record en huit ans

Jean-Loup Delmas

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Allégorie de la justice, illustration
Allégorie de la justice, illustration — Pixabay
  • Plus de la moitié des Français seraient favorables au retour de la peine capitale dans le pays, selon un sondage qui, en huit ans d’existence, n’a jamais connu un résultat aussi haut.
  • Alors qu’ils n’étaient que 44 % en 2019, comment expliquer une telle percée ?
  • Entre tentation autoritaire, tabou balayé par le confinement et intolérance à la violence, 20 Minutes fait le point.

55 % des Français seraient désormais favorables à un rétablissement de la peine de mort, selon un sondage Ipsos/Sopra Steira pour Le Monde, la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne publié ce lundi. Un taux jamais atteint depuis la création de ce sondage, il y a huit ans. En 2019, ils n’étaient « que » 44 % à être pro- peine capitale, soit la proportion la plus basse.

Comment expliquer cette évolution ? En creusant les résultats, les percées les plus nettes sont observées chez les sympathisants LR (48 % en 2019, 71 % en 2020) et PCF-LFI (8 % en 2019, 39 % en 2020). « Il y a une accentuation des idées autoritaires à gauche comme à droite. On le voit avec des questions telles que la nécessité d’un chef. Désormais, l’opinion de gauche y est très favorable, ce qui n’était pas le cas avant. Ces questions d’autorités sont également très fortes à droite. On observe de vraies convergences entre l’électorat LR et RN sur ces questions », appuie Benjamin Morel, docteur en Sciences politiques.

La fin des intouchables ?

Mais n’y voir qu’un rapprochement entre l’électorat LR et RN, ou une montée des idées autoritaires à gauche, serait passer à côté d’une tendance bien plus globale. Car la vague des idées autoritaires n’est pas un cas français à contre-courant, mais déferle sur l’ensemble du monde occidental, appuie Benjamin Morel, dans le sillage de Donald Trump ou de Boris Johnson.

Le docteur en Sciences politiques évoque « une révolte démocratique contre les droits fondamentaux ». Fini l’époque, pourtant pas si lointaine, où demeurait l’idée que l’Etat de droit était complémentaire avec la souveraineté populaire fondant la démocratie. Les droits fondamentaux étaient en quelque sorte exclus du débat et du champ de la délibération sans que cela ne fasse offense. « Désormais, la démocratie est vue comme antagoniste avec des droits fondamentaux inattaquables, qui seraient contraires à la souveraineté du peuple. Le peuple doit pouvoir tout remettre en question, il ne peut plus, selon certains, y avoir de droit immuable ou intouchable », insiste le chercheur.

Techniquement indébattable

Il cite notamment le Brexit, une manière, pour une partie du peuple britannique, de « s’émanciper » de Bruxelles. Des décisions de la Cour de Justice de l’Union Européenne et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme sur les droits de vote en prison au Royaume-Uni auraient ainsi échaudé et servi de carburant aux Brexiters, arguant que rien ne pouvait supplanter la souveraineté britannique.

Or, l’abolition de la peine de mort, c’est précisément cela : inscrite dans la Constitution française depuis 2007, elle est techniquement indébattable ou immodifiable par le seul peuple. Et de nos jours, une loi immuable, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux perçu.

L’impression du crime partout, la violence acceptée nulle part

Véronique Le Goaziou, docteure et experte en sociologie de la justice, note une tolérance moins grande au sujet de la violence. « Surtout avec les attentats, bien sûr, a fortiori dans cette période de procès pour Charlie Hebdo », mais également avec les crimes sexuels, souvent cachés par le passé, et aujourd’hui « mis sur le devant de la scène publique et considérés comme le crime absolu, le mal absolu ».

Des crimes de plus en plus mal tolérés, et une justice qui passe pour être de plus en plus laxiste ? « Ce ressenti est paradoxal, car sur les vingt dernières années, donc depuis l’abolition de la peine de mort, la justice a au contraire tendance à devenir plus sévère », appuie Véronique Le Goaziou, citant par exemple la conduite sur la route ou les violences sexuelles : « Mais avec la médiatisation plus importante des crimes et des verdicts, il suffit qu’on soit déçu une fois de la justice pour qu’on en ait une vision décevante. »

Le confinement comme explication ?

La docteure prend aussi le temps de rappeler que lors de l’abolition de la peine de mort en France, en 1981, la mesure était loin de faire l’unanimité. Du coup, ces 55 % d’avis favorables à sa réhabilitation ne seraient peut-être pas le marqueur d’une époque, mais plutôt la preuve de l’indécision des Français sur la question.

Et s’il fallait absolument voir une logique attribuable à 2020 par rapport aux 44 % de 2019, on peut aussi se questionner sur le confinement. Pas uniquement parce qu’on a tous eu envie de conduire notre voisin flûtiste à la guillotine. Benjamin Morel : « Le confinement a apporté l’idée qu’une politique pouvait être efficace parce qu’elle empiétait largement sur nos libertés fondamentales. C’est la fin d’un tabou, il n’y a rien d’immodifiable. »