Attentat à Conflans : Les enseignants face au risque de l’autocensure pour se protéger des contestations de cours

EDUCATION La mort du professeur d’histoire décapité vendredi près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) repose la question de la remise en cause des valeurs républicaines au sein des classes

Delphine Bancaud

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Un hommage à l'enseignant qui a été décapité, devant son collège à Conflans.
Un hommage à l'enseignant qui a été décapité, devant son collège à Conflans. — Michel Euler/AP/SIPA
  • La communauté éducative est sous le choc après la mort d’un professeur d’histoire décapité vendredi près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).
  • Selon les premiers éléments de l’enquête, il avait montré à ses élèves la semaine dernière une caricature de Mahomet, ce qui lui aurait été reproché par quelques élèves et leurs parents.
  • Un drame qui remet en lumière les cas de contestations de certains enseignements par des élèves.

Comment les enseignants vont-ils concevoir leurs cours après un tel drame ? Un professeur d’histoire a été décapité vendredi près de son collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). Selon les premiers éléments de l’enquête, il avait montré à ses élèves la semaine dernière une caricature de Mahomet, dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Selon Rodrigo Arenas, coprésident de la FCPE, il avait « invité les élèves musulmans à sortir de la classe » avant de montrer un dessin du prophète. D’après l’AFP, l’enseignant était visé depuis la semaine dernière par la plainte d’un parent d’élève indigné. Le professeur avait, quelques jours plus tard, porté plainte à son tour pour diffamation.

Un drame qui remet en lumière les cas de contestations de certains enseignements par des élèves. Selon les derniers chiffres de l’Education nationale, entre les mois de septembre 2019 et mars 2020, 935 cas d’atteinte à la laïcité ont été constatés à l’école. Et les contestations d’enseignement, le fait de désapprouver le contenu d’un programme par exemple, représentaient 15 % des cas. « Ce n’est donc pas un phénomène massif, même s’il existe. On se rappelle aussi qu’en 2015, après l’attentat de Charlie Hebdo, 200 cas de perturbations lors de la minute de silence avaient été signalés », indique Ismaïl Ferhat, maître de conférences à l’Université de Picardie Jules Verne, spécialiste de la laïcité scolaire et membre de l’Observatoire de l’éducation de la fondation Jean Jaurès.

Des contestations de cours en Français, Histoire, SVT…

Christine Guimonnet, professeure d’histoire-géographie au lycée de Pontoise (Val-d’Oise), et secrétaire générale de l’association des professeurs d’histoire-géographie (APHG) témoigne aussi de ce phénomène : « Dans notre société, les irruptions identitaires sont de plus en plus fortes. Les gens ont du mal à se décentrer. Et les réseaux sociaux leur donnent une énorme caisse de résonance. Certains élèves arrivent avec leurs croyances familiales et n’hésitent pas à affronter leurs camarades ou leurs enseignants. Ils sont abreuvés d’informations et ont du mal à faire la part des choses ».

Certaines matières sont plus à risques, comme l’observe Ismaïl Ferhat : « C’est le cas de l’Histoire, du Français, des Sciences de la vie et de la terre. Et ce, parce qu’elles abordent des questions socialement plus explosives. Certains élèves ne veulent pas qu’on évoque le génocide arménien ou bien l’évolution, d’autres trouvent que la question palestinienne n’est pas assez abordée, d’autres bondissent lors des cours d’éducation sexuelle. Et l’on soupçonne très fortement que certaines élèves sont empêchées d’aller à la piscine pour ne pas apparaître en maillot et obtiennent des certificats médicaux de complaisance. »

Certains parents d’élèves sont parfois agressifs

Par ailleurs, si de tout temps, des groupes religieux ont manifesté leur hostilité à l’égard de certains contenus scolaires, l’école est devenue purement une cible selon Ismaïl Ferhat : « Pour les mouvements sunnites radicaux, l’école occidentale est maléfique. Leur détestation de l’Education nationale est théorisée et infuse chez les élèves les plus conservateurs qui sont hostiles à toute critique du religieux ». Le contexte social du moment en rajoute une louche selon lui : « On assiste à un phénomène de montée de la violence vis-à-vis des fonctionnaires, comme le montrent les attaques très violentes contre les chauffeurs de bus, les policiers, les directeurs d’école… "Casser du fonctionnaire" est devenu légitime pour une frange minoritaire de la société ».

Certains parents d’élèves sont aussi pleinement acteurs dans ces contestations d’enseignement : « Ils se permettent de demander la démission d’un enseignant ou d’agresser verbalement un chef d’établissement », observe Christine Guimonnet.

« Le risque serait que les enseignants en viennent à négocier avec les programmes »

Dans ce contexte, le drame de Conflans pourrait-il conduire les enseignants à s’autocensurer ? « Le risque serait que les enseignants en viennent à négocier avec les programmes, adaptent leurs cours en fonction des pratiques culturelles ou religieuses d’une classe, ce qui conduirait à une ghettoïsation de l’éducation. Dans certains établissements, on aborderait tous les sujets et dans d’autres, on en éviterait certains », analyse Ismaïl Ferhat.

Quels enseignants oseront encore montrer les caricatures de Mahomet à leurs élèves ? « Cela fait partie de la liberté pédagogique. Lorsqu’ils le font, il les recontextualisent et expliquent bien aux élèves la différence entre le savoir et les opinions. Ils leur expliquent qu’ils ont le droit d’avoir des opinions à condition de les argumenter, mais pas d’asséner des vérités. Et que le blasphème n’existe pas dans un Etat laïc ». Mais selon Ismaïl Ferhat, l’utilisation des caricatures quelle qu’elles soient dans un cours, n’a rien d’évident : « Les élèves les prennent souvent au premier degré et il faut un énorme travail pour les aider à analyser l’intention derrière l’image ».

Pour tenter de rassurer les enseignants dans l’exercice de leur métier, autant que faire se peut, Jean-Michel Blanquer s’est exprimé ce samedi : « Je serai, et notre pays sera à vos côtés pour vous protéger, vous permettre de faire votre métier qui est le métier le plus essentiel, transmettre à nos enfants les savoirs et les valeurs qui sont notre bien commun », a-t-il déclaré. Une parole de poids indispensable, selon Ismaïl Ferhat. « Il faut qu’il y ait une réponse publique forte et ne laisser passer aucune entorse à la laïcité dans les classes, car dans le cas contraire le seuil de tolérance des élèves les plus conservateurs s’amenuise encore », estime-t-il. « Il faut aussi que l’institution scolaire aille à la rencontre des parents pour éviter l’hypersensibilité à la chose religieuse. Et qu’elle forme les enseignants dans les INSPE (Institut national supérieur du professorat et de l’éducation) à affronter les contestations dans leurs cours. Afin qu’ils ne se sentent plus jamais comme des coupables isolées, alors qu’ils ne sont coupables de rien », insiste Christine Guimonnet.

Si vous êtes enseignant, témoignez sur les répercussions que ce drame va avoir dans l’exercice de votre métier. Quelle matière dispensez-vous ? Avez-vous peur pour votre sécurité ? Allez-vous éviter certains sujets dans vos cours ? Ou au contraire n’en exclure aucun pour inciter vos élèves à développer leur esprit critique ? Allez-vous signaler de manière plus systématique tout dérapage d’élève à votre chef d’établissement ? Comment comptez-vous affronter les parents contestataires à l’avenir ? Quelles seraient selon vous, les meilleures mesures pour assurer la sécurité des enseignants et garantir leur liberté d’enseignement ?