Coronavirus : « Je ne me suis jamais sentie aussi seule »… La vie amoureuse en berne des jeunes en temps de couvre-feu

GENERATION 2000 Emmanuel Macron l’a reconnu en annonçant le couvre-feu, « c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », notamment pour faire de nouvelles rencontres amoureuses

Anissa Boumediene

— 

Les rencontres amoureuses en temps de pandémie et de couvre-feu, c'est nettement plus compliqué qu'avant.
Les rencontres amoureuses en temps de pandémie et de couvre-feu, c'est nettement plus compliqué qu'avant. — Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA
  • « C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », a déclaré Emmanuel Macron, lors de son allocution du 15 octobre. « 20 Minutes » l’a pris au mot en explorant plusieurs pans de la vie des jeunes.
  • Et alors que de nombreux départements et agglomérations sont soumis à un couvre-feu pour enrayer la propagation de l’épidémie de coronavirus, faire de nouvelles rencontres amoureuses dans ce contexte n’est pas chose facile.
  • Pour les jeunes, le célibat renforce le sentiment de solitude.

Pas drôle d’être jeune aujourd’hui. Galère pour trouver job, cours en distanciel, bars et salles de sport fermés. Et, depuis le 15 octobre, un couvre-feu qui oblige 20 millions de Français ( 46 millions dès ce samedi) à rester chez eux entre 21 heures et 6 heures du matin. 

Forcément, le climat est plus morose que jamais. Emmanuel Macron en a d’ailleurs convenu : « c’est dur d’avoir 20 ans en 2020 ». Dur de renoncer à ses soirées entre amis. D’être seul dans un petit appartement. Dur aussi de faire de nouvelles rencontres amoureuses quand il n’est plus possible de passer de longues soirées à faire connaissance autour d’un verre. Nos lecteurs et lectrices partagent avec 20 Minutes les difficultés de leur vie amoureuse au temps du couvre-feu.

« Rien ne vaut une soirée dans un bar »

Comme durant le confinement, beaucoup composent avec les applis pour tenter de faire des rencontres, malgré ce couvre-feu aux allures de confinement nocturne. Sans forcément beaucoup de succès. « Niveau amour, on peut dire que c’est le désert, résume Axelle, 25 ans. Le fait de ne plus pouvoir sortir dans les bars, d’avoir une vie sociale si contraintes par le couvre-feu limite les possibilités de faire des rencontres le soir, parfois merveilleuses, parfois désastreuses, rit la jeune femme. J’ai tenté les applis, mais je suis trop fleur bleue pour tous les hommes libidineux qui y sont ! Alors j’attends… » Si elle se sent « hyper seule, faute de soirées, d’anniversaires, de repas entre amis pour rencontrer son âme sœur », Alice, 23 ans, s’est lassée des applis. « Je pourrais me remettre sur Tinder, mais à vrai dire, je n’en ai même plus envie ».

« Avec le confinement, les restrictions et maintenant le couvre-feu, c’est le parcours du combattant pour trouver une copine ! J’utilise Tinder ou Instagram pour draguer des filles vu que dans la vraie vie c’est plus dur d’en rencontrer. Mais ce sont surtout des plans culs, confie Paul 23 ans. Personne ne veut s’engager à cause de la pandémie et du climat qu’elle a installé ». Et puis, « rien ne vaut une soirée dans un bar pour rencontrer et discuter avec quelqu’un autour d’un verre ! », estime Anto, 20 ans.

« J’ai pas le temps pour des dates »

Et faire des rencontres quand on a des journées bien chargées et des soirées sous couvre-feu, ce n’est pas simple à caler dans son agenda. « J’ai cours jusqu’à 17h30 la semaine et je travaille jusqu’à 19h30 le week-end. Donc c’est difficile parce que j’ai pas le temps pour des dates. Cette semaine, j’en ai eu un après le travail, mais j’ai passé toute la soirée à regarder ma montre pour ne pas louper le couvre-feu ».

Il faut dire « qu’entre les horaires de boulot ou de cours, que reste-t-il pour se voir, se plaire, apprendre à se connaître, se désirer, s’interroge Célia, 22 ans ! J’essaye de trouver une heure par ci, par là, mais ce n’est l’idéal pour se rapprocher… Et on est privé de tout un espace de séduction avec ce couvre-feu ».

« L’amour attendra la fin du couvre-feu »

Mais le couvre-feu pose aussi un autre problème de logistique : si on a un date, il faut soit le quitter avant 21 heures, soit passer la nuit avec. Des prolongations que l’on n’a pas forcément envie de jouer avec quelqu’un que l’on connaît à peine. « Inviter un inconnu chez moi et prendre le risque de devoir le garder à la maison jusqu’à 6 heures du matin ? Non, très peu pour moi, assure Estelle, 22 ans. L’amour attendra la fin du couvre-feu ! »

Une prudence adoptée par Léa, 25 ans : « Je suis célibataire, mais là, j’ai renoncé à rencontrer quelqu’un. Déjà, si j’acceptais un rendez-vous avec quelqu’un, c’est compliqué de se voir tôt pour se quitter avant 21 heures et je ne passerai certainement pas la nuit entière chez un mec que je viens de rencontrer ! La liberté de pouvoir partir quand je le souhaite est primordiale. Et puis, je ne peux pas me permettre d’enchaîner les dates avec des mecs que je ne connais pas, vu que faute d’avoir trouvé un boulot, je suis retournée vivre chez mes parents qui sont âgés et pas en très bonne santé. Je ne veux pas me mettre en situation de danger ou exposer mes parents au risque du coronavirus ». Nombre de jeunes ont ainsi « une conscience aiguë de cette part de coresponsabilité qu’ils ont dans la propagation de l’épidémie et vont à ce titre être prudents et angoissés », indique Robert Zuili, psychologue clinicien spécialiste des émotions et des interactions sociales.

« Jusqu’à présent je n’avais jamais souffert du célibat »

Avant le couvre-feu, le célibat, beaucoup de vingtenaires s’en accommodaient parfaitement, grâce à une vie sociale bien remplie. « Jusqu’à présent je n’avais jamais souffert du célibat. La solitude ne se faisait pas sentir tant que je pouvais sortir avec mes amis pour boire un verre, dîner dehors ou faire la fête, explique Elia 22 ans. Mais aujourd’hui, avec le couvre-feu, c’est fini, et là, je me sens piégée comme la cigale de La Fontaine : pour avoir voulu profiter de ma jeunesse en repoussant à plus tard la recherche de l’amour, je subis aujourd’hui une solitude forcée ». Pour Robert Zuili, « on est aujourd’hui dans un temps suspendu : on se demande s’il faut faire le deuil de la vie d’avant ou se réjouir d’un retour prochain à la normale. La durée, l’incertitude de cette période qui n’a rien de l’insouciance des 20 ans plonge une partie de la jeunesse dans la tristesse, la désillusion d’un temps perdu et le sentiment de se faire voler sa jeunesse ».

Donc là, « c’est la pire période de l’histoire pour être célibataire », estime Ludivine, 26 ans. En temps normal, « on sort souvent, ça rend le fait d’être seul un peu plus supportable, observe Julie, 23 ans. Là, on est bloqués, donc on a plus de temps pour réfléchir à notre solitude et au chagrin qu’elle nous cause ». Avant la pandémie, « on avait la capacité de masquer ce vide de l’absence d’un partenaire qui confronte à un vide intérieur assez anxiogène, souligne Robert Zuili. On ne se rendait pas compte de la valeur du lien social, poursuit le psychologue. Aujourd’hui, il y a une prise de conscience que la relation à l’autre est fondamentale : on a besoin de voir les gens, rire avec eux, les toucher. Or, avec  le masque, la distanciation et aujourd’hui le couvre-feu, toutes les interactions sociales sont mises à mal. On est privé des autres et cela confronte chacun à ce qu’il est fondamentalement et ce qu’il trouve dans la relation à l’autre ».

« Je ne me suis jamais sentie aussi seule »

Car la contrainte du couvre-feu rend le célibat d’autant plus pesant qu’il renvoie chacun à une solitude difficile à tromper. « Etre célibataire n’a pas seulement perdu de son intérêt, c’est devenu une véritable souffrance, témoigne Ludivine. On est enfermé chez soi, seul. Les couples se soutiennent dans ces moments d’angoisse et d’ennui. Moi, je ressasse mes vieilles histoires, je digère votre manque affectif et sexuel, en sachant que je ne suis pas près de rencontrer quelqu’un. Je me suis jamais sentie aussi seule de ma vie. Et plus le temps passe, plus je suis déprimée ». Alors que le couvre-feu devrait durer encore au moins six semaines de plus, l’impression de ne pas voir le bout du tunnel renforce le sentiment de mal-être. « Quand on a 20 ans, on vit l’instant présent, on profite, rappelle Robert Zuili. Le ressenti désagréable de ces contraintes sanitaires est d’autant plus fort que beaucoup de jeunes ont du mal à percevoir que ce qu’ils font aujourd’hui va avoir un effet positif dans le temps ».

Et quand on vit seul, que l’on ne peut pas prendre ses proches dans ses bras pour ne pas prendre de risques à cause du Covid-19, le manque de contact physique est lui aussi source de souffrance et pèse sur le moral. « Le simple fait de ne pas pouvoir s’embrasser, s’enlacer, ne pas avoir de date, c’est se priver de toutes les interactions sociales qui me manquent aujourd’hui », confie Nino, 20 ans. « On est très peu à savoir vivre seul autant de temps », relève Lison. Et elle a raison. « Nous sommes des animaux sociaux, vivre seul pour nous c’est compliqué, confirme Robert Zuili. Le lien est essentiel à la vie ».

« Je préfère voir mes amis »

Alors, plutôt que de chercher l’amour, certains privilégient l’amitié pour surmonter cette période particulière. « Puisqu’il est plus difficile de voir ses amis le soir, je préfère leur consacrer mon temps libre plutôt que de prévoir des dates, a décidé Amanda, 23 ans. C’est bien mieux de passer des journées entre potes le week-end plutôt qu’aller en date qui n’aboutira pas ». « La vraie joie, c’est d’arriver à tirer de ces difficultés actuelles quelques espaces agréables, en identifiant les personnes-ressources dans notre entourage qui nous font du bien : amis, famille ou psychologue », prescrit Robert Zuili.

Mais aussi « en se créant de nouveaux centres d’intérêt, insiste le psychologue, pour résister à la morosité ambiante. On est confrontés à un monde d’interdits et de perte de sens qu’on ne soupçonnait pas, mais cela ne nous interdit pas d’échanger et de prendre tout ce qu’il y a de positif ». C’est ce qu’a décidé de faire Lucie : « Ce couvre-feu nous empêche tous de faire des rencontres qualitatives, alors que c’est ce qu’on fait quand on est jeune ! C’est un peu triste, mais je préfère me concentrer sur l’espoir de sociabiliser à nouveau prochainement. Et c’est aussi l’occasion de se recentrer sur soi, sur des projets personnels et l’entourage proche, philosophe la jeune femme de 22 ans. C’est important car les réseaux sociaux et applis de rencontres nous dispersent ».