Ligue Europa: Pourquoi le RB Leipzig est le club le plus détesté d'Allemagne?

FOOTBALL Créé en 2009, le RB Leipzig n'a pas vraiment la cote en Allemagne...

William Pereira

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Des supporters de Schalke, anti RB Leipzig comme tant d'autres
Des supporters de Schalke, anti RB Leipzig comme tant d'autres — Martin Meissner/AP/SIPA

A l'occasion du tirage au sort des quarts de finale de la Ligue Europa, qui a vu l'OM hériter de Leipzig, nous vous reproposons notre article paru en septembre dernier sur le club allemand. 

C’était il y a six mois. Dortmund, l’attaque d’un spéculateur fou contre le bus du Borussia, la folie de la Sudtribüne, Kylian Mbappé… De l’eau a coulé sous les ponts à Monaco, et revoilà le champion de France parti pour un nouveau périple allemand, plus à l’Est cette fois. Leonardo Jardim et ses pupilles ont posé cette semaine leurs valises dans la ville de Leipzig. Depuis 2016, c’est la seule représentante de l’ex-RDA en Bundesliga (le Hertha était un club de l’ouest). Pas de quoi réjouir grand monde à l’Est, ni à l’Ouest d’ailleurs. Car il faut savoir que si l’ASM est le club de Ligue 1 qui suscite probablement le plus d’indifférence, le RB Leipzig est de son côté le plus détesté d’Allemagne.

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Tout part de 2009. Cette année-là, le mythique Energie Cottbus est relégué en Bundesliga 2 et le foot est-allemand se retrouve sans ambassadeur dans l’élite, achevant ainsi un long et douloureux déclin amorcé dès la réunification. 2009 est aussi l’année où la marque Red Bull décide de racheter un club de quartier de la banlieue de Leipzig, le SSV Markanstädt, afin de bâtir son troisième club (après avoir racheté le SV Austria Salzburg en 2005 et les MetroStars de New-York l’année suivante) sur ce cimetière footballistique.

Le choix de la ville est loin d’être anodin, comme l’explique Julien Duez, auteur d’un mémoire sur le football en ex-RDA, qui roule désormais sa bosse pour Neues Deutschland, So Foot et Footballski.

« C’est une ville de foot par excellence comme Lyon ou Marseille, celle du premier champion d’Allemagne au XXe siècle, le VSB Leipzig. Et l’un des vestiges de cette ville de foot, c’est la Red Bull Arena, anciennement Zentralstadion, dont la capacité était de 100.000 places et qui détient le record d’affluence en Allemagne [95.000 spectateurs lors d’un RDA-Autriche en 1977]. Il a été rénové en vue de la Coupe du monde 2006 et peut désormais accueillir 42.900 spectateurs. »

Le « Sport Balle sur pelouse » de Leipzig 

Quoi de mieux qu’une ville avec un joli stade tout neuf et aucun rival à 100 km à la ronde – le Lokomotive et le Chemie Leipzig se tirent la bourre en quatrième division – pour commencer une partie de Football Manager IRL ? Un pays moins attaché aux traditions, peut-être ?

Précision : En Allemagne, un club est une association gouvernée par la règle dite du « 50+1 », selon laquelle un seul actionnaire ne peut détenir plus de 49 % de ses parts, le reste appartenant aux supporters.

Officiellement : Red Bull la respecte.

Officieusement : Le RB Leipzig aurait fait en sorte que des membres du conseil de surveillance de Red Bull acquièrent au moins une grosse partie des 51 % restants, traditionnellement propriété des supporters du club.

Bref, non seulement le RBL fait un gros bras d’honneur aux traditions, mais en plus il se moque du monde en contournant les règles du jeu. Autre exemple : La loi ne permettant pas à un club d’avoir le nom d’une entreprise dans son nom. Résultat, Red Bull décide de s’appeler RB Leipzig, avec RB pour RasenBallsport, littéralement « sport balle sur pelouse ». Autant dire qu’on est très haut dans le jeu du foutage de gueule et tout ça pour garder les initiales de la marque. Mieux encore, la firme autrichienne a tout fait pour que l’emblème du club ressemble au logo de la boisson énergisante tout en s’inscrivant dans le cadre légal.

Le jeu des 7 différences
Le jeu des 7 différences - Fotor

Le RBL n’a donc rien pour lui depuis le départ. Et s’ils ne claquent pas des sommes astronomiques sur le marché des transferts (Augustin à 13 millions d’euros, Bruma à 18, etc) les dirigeants ont tout de même « investi 100 millions d’euros dans un club de 6e division avec un objectif de montée sur 8 ans. Ça ne plait pas aux supporters des autres clubs historiques et un sentiment de jalousie s’est peu à peu installé car Leipzig n’a jamais connu cette galère de devoir stagner et attendre 10 ou 15 ans avant de monter en Bundesliga », analyse Julien Duez. Journaliste à 11 Freunde et DW, Ali Farhat abonde :

« Ils sont très vite montés, mais arrivés en deuxième ou troisième division ça a commencé à devenir plus dur pour eux dans les tribunes. C’est là où vraiment ils commencent à se faire tailler dans tous les sens en mode " vous êtes des nouveaux riches, personne ne vous aime "… »

Tête de taureau coupée, chants d’extrême-droite…

Habitué de la Sudtribüne de Dortmund et co-fondateur du site Generation WS, Alexandre Fatton fait partie de ces supporters qui ne piffrent que moyennement le RBL et connaît donc bien le clan opposé au nouveau riche austro-allemand. « Très vite, un mouvement a été créé et a pris de l’ampleur, "Deutschland sagt Nein zu RB Leipzig" (l’Allemagne dit non au RB Leipzig). Les gens ont commencé à faire des dons pour lancer des actions contre le club », nous dit-il. Le groupe Facebook cartonne avec plus de 100.000 likes et les banderoles et autres manifestations de haines se sont effectivement succédées les unes aux autres.

Rien que depuis 2015, on compte quatre exemples criants:

  • Aue: Les supporters du club de Saxe ne se sont pas trop emmerdés et ont fait dans le point Godwin en banderole: « Un Autrichien appelle et vous suivez aveuglement, tout le monde sait comment cela se termine, vous auriez fait de bons nazis. »
  • Dresde : Des supporteurs de Dresde ont lancé en août 2016 une tête de taureau tranchée devant leur tribune, message anti-Leipzig le plus marquant à ce jour.
  • Dortmund : « C’est allé un peu loin en tribunes avec des messages haineux à l’encontre de Ralf Rangnick [ex-coach et directeur sportif de Leipzig]. Il y avait des messages, des banderoles qui disaient « va te pendre », « on espère que tu vas faire un nouveau burn-out » [il a démissionné de Schalke 04 en 2011 à cause d’un syndrôme dépuisement physique], ce genre de trucs, témoigne Alexandre Fatton. Avant le match Dortmund-Leipzig en Bundesliga il y a quelques mois, le cortège lispsien a été accueilli par des jets de bouteilles et de pavés. Dix supporters du RBL avaient été blessés et 28 du Borussia arrêtés.
  • Chants nazis contre Timo Wermer à Prague : Des supporters allemands ayant des affinités avec l’extrême droite ont fait le déplacement en République Tchèque à l’occasion du dernier déplacement de la Mannschaft et adressé « des chants avec un arrière-fond de national-socialisme » dixit l’ailier Julian Brandt, à l’encontre de Timo Werner, future star et joueur de Leipzig.
  • Bonus. Le gros vent d’Hinteregger : « Même si Leipzig devient champion et dépasse Augsburg, je suis content d’être à Augsbourg. » Hinteregger a repoussé une offre de transfert de Leipzig en disant que pour rien au monde il ne privilégierait le projet du RBL à celui d’un vrai club de tradition. Sympa.

« On est des porcs, on paye pas nos places et on boit du champagne »

Outre l’institution, le public du RBL est également raillé par les fans des clubs dits traditionnels, à l’image de ce qu’a pu connaître le PSG avec l’ambiance « Disneyland » du Parc des Princes. Julien Duez :

« Beaucoup de supporters de Leipzig voyaient les ultras d’un mauvais oeil, car ils voulaient pouvoir emmener leurs enfants au stade tranquillement. Ils se sont toujours dit que ça marchait très bien sans et que donc, ils ne veulent pas d’ultras. Mais petit à petit, des groupes de supporters se sont créés au sein de la RB Arena. Sans se revendiquer ultras, ils chantent pendant 90 minutes, déploient des banderoles, mais refusent de se monter contre les autres groupes de supporters sur internet ni de se battre avec. »

Malgré les efforts consentis, le mépris pour le public de Leipzig existe toujours. Le vice-champion allemand a pourtant joué à deux reprises à guichets fermés en 2016-17. « A l’échelle de la ville le RBL est devenu très populaire. Ils sont contents d’avoir enfin un club compétitif pour la première fois depuis 25 ans », ajoute le journaliste à Neues Deutschland et So Foot.

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Alexandre Fatton reconnaît volontiers qu’il y a un minimum d’ambiance dans l’antre du Leipzig, mais s’inquiète pour les déplacements européens. « Dortmund, Monchengladbach, Cologne… tous ces clubs font transiter des milliers de fans à travers l’Europe, c’est grâce à eux que les supporters allemands ont une si bonne réputation à l’étranger. Leipzig, je ne pense pas qu’ils joueront ce rôle d’ambassadeurs du supportérisme allemand en Europe. »

Et les supporters du RBL, ils en pensent quoi de tout ça ? Julien Duez nous dit qu’ils s’en foutent allègrement.

« Ils savent que l’Allemagne les déteste et ne se prennent pas la tête là-dessus. Il y a un chant assez marrant qui traduit bien leur autodérision et qui dit en gros " on est des porcs, on paye pas nos places et on boit du champagne à la place de la bière ". »

De toute façon à la longue, il y a de fortes chances pour que l’Allemagne se lasse de ce combat idéologique. « Au début, les gens n’aimaient pas Hoffenheim (relancé par un milliardaire) et maintenant le club les indiffère. Wolfsburg pareil, parce que c’était Volkswagen et aujourd’hui tout le monde s’en fiche. Le Bayer Leverkusen, idem. Ça ne choque plus personne », remarque Ali Farhat. Avec un peu de chance, un nouvel investisseur reprendra bientôt un club allemand sans tradition, deviendra la nouvelle cible des supporters et permettra au RasenBallsport Leipzig de souffler.