Un panneau affiche le compte à rebours avant les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo, le 23 mars 2020.
Un panneau affiche le compte à rebours avant les Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo, le 23 mars 2020. — Jae C. Hong/AP/SIPA

JO 202X

Coronavirus : La piste semée d’embûches du report des Jeux olympiques de Tokyo

Mathias Cena

A J-123, organisateurs et autorités japonaises ont finalement ouvert la porte à une modification du calendrier face à l’épidémie de coronavirus

  • Devant l’ampleur de l’épidémie de coronavirus, la tenue des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo cet été paraît de plus en plus improbable.
  • Après avoir longtemps refusé de l’envisager, comité olympique et autorités japonaises ont finalement ouvert la porte à un report.
  • Le CIO s’est donné quatre semaines pour se pencher sur d’épineux problèmes logistiques et financiers et prendre une décision.

De notre correspondant à Tokyo (Japon),

Le report n’est plus tabou. En quelques heures, le « non » catégorique du CIO, du gouvernement japonais, de la municipalité de Tokyo et du comité organisateur nippon concernant toute remise en cause du calendrier olympique et paralympique des Jeux de Tokyo 2020 a cédé la place à un « peut-être » résigné. Une concession faite sous la pression des athlètes, comités nationaux et fédérations qui appellent depuis plusieurs jours à une reprogrammation de ces événements face à l’épidémie de coronavirus paralysant, entre autres, la préparation des athlètes et les épreuves de qualification.

Lundi, le Comité organisateur japonais a mis sur pied une conférence de presse de dernière minute pour acter ce changement d’attitude. Pas question de précipitation pourtant : face aux scénarios évoqués dans la presse d’un report « long » d’un ou deux ans, ou plus court d’un à quelques mois, le président de Tokyo 2020 – et ancien Premier ministre – Yoshiro Mori n’a rien lâché, se retranchant derrière la réflexion de quatre semaines qui s’engage dès à présent entre les différents acteurs de l’organisation. Si le maintien de la cérémonie d’ouverture des JO le 24 juillet paraissait de plus en plus improbable devant la situation dramatique et incertaine dans laquelle le Covid-19 a plongé la planète tout entière, le report, quel qu’il soit, posera néanmoins d’épineux problèmes. Tour d’horizon des différentes hypothèses.

Le président de Tokyo 2020 Yoshiro Mori (à g.), lors d'une conférence de presse à Tokyo le 23 mars 2020.
Le président de Tokyo 2020 Yoshiro Mori (à g.), lors d'une conférence de presse à Tokyo le 23 mars 2020. - AFP

Le maintien aux dates prévues

L’organisation de l’événement à sa date initiale, avec un coup d’envoi dans 123 jours, paraît de moins en moins viable alors que les appels au report se succèdent, que près de la moitié des sportifs ne sont pas qualifiés pour les épreuves et que la plupart ne peuvent plus s’entraîner. Le Canada a enfoncé le clou dimanche en prévenant qu’il n’enverrait aucun athlète au Japon cet été. « Nous ne pouvons pas ignorer cette situation », a confirmé Yoshiro Mori lundi. Symbole ultime : la situation incertaine du relais de la flamme olympique, qui doit s’élancer jeudi de Fukushima sans spectateur, et effectuer un tour du Japon « pouvant être stoppé à tout moment » au besoin, a prévenu l’organisation.

Aux considérations sanitaires s’ajoutent aussi des questions de calendrier. Des compétitions majeures comme la NBA ou la Premier League anglaise, interrompues par le virus, ont prévu d’aller jusqu’au bout de leur saison en empiétant sur l’été, ce qui priverait d’hypothétiques Jeux de stars mondiales du sport.

Le report « court », d’un à quelques mois

Alors que les experts peinent à se prononcer sur l’évolution de la pandémie dans les prochaines semaines, un report d’un mois de l’événement semblerait particulièrement aléatoire devant les nombreuses inconnues, comme la date à laquelle les voyages internationaux pourront reprendre leur cours. Les athlètes manqueraient aussi de temps pour se préparer.

Quid d’un report de trois mois ? Les précédents Jeux d’été à Tokyo, en 1964, se sont déroulés au mois d’octobre, période où les températures sont aussi plus douces. Mais alors que le calendrier est en temps normal dicté par les sponsors et les diffuseurs, en particulier le puissant groupe américain NBC, plus gros contributeur du CIO en droits télé, pas question de concurrencer les événements sportifs majeurs de l’automne, comme les playoffs de baseball ou la saison de NFL.

Une reprogrammation en 2021 ou 2022

Là encore, les responsables de Tokyo 2020 se sont abstenus de tout commentaire, Yoshiro Mori lâchant juste, dans un demi-sourire, qu’il ne savait pas s’il serait encore en vie dans un ou deux ans. D’un strict point de vue de calendrier, des événements sportifs majeurs sont déjà prévus à l’été 2021, comme les Championnats du monde de natation, organisés à Fukuoka, dans le sud du Japon, ou ceux d’athlétisme, aux Etats-Unis. Quant à l’année 2022, elle est déjà celle des Jeux olympiques d’hiver à Pékin en février et de la Coupe du monde de football en novembre-décembre au Qatar, deux poids lourds du calendrier sportif.

La difficulté logistique de reporter les Jeux

Quelle que soit la date, l’organisation se heurtera au problème de la logistique massive des Jeux olympiques et paralympiques, notamment des infrastructures qui les accueillent. Dans toute la capitale nipponne et sa banlieue, des festivals musicaux, compétitions sportives et salons professionnels lucratifs ont été annulés en prévision des Jeux. Notamment au Makuhari Messe, qui doit accueillir les épreuves de sept disciplines, dont la lutte et l’escrime, et qui doit être privatisé pendant cinq mois pour les Jeux. Pendant la même période l’an dernier, il a accueilli 373 événements, selon le quotidien Mainichi.

Le centre d’exposition du Tokyo Big Sight, qui doit héberger le media center pendant les Jeux, doit quant à lui être fermé en partie d’avril 2019 à novembre 2020 et en totalité d’avril à octobre 2020, affectant 1.000 entreprises associées aux salons qui s’y déroulent habituellement. Ces lieux sont généralement réservés des mois à l’avance, ce qui compliquerait la tâche de trouver une date de report. L’hébergement même des athlètes et de tous les membres des comités sportifs deviendrait un réel problème : le village olympique construit au bord de la mer doit ainsi être transformé en plus de 5.600 appartements, dont la vente a déjà commencé, avec des premiers emménagements prévus début 2023.

Le village olympique à Tokyo, le 28 février 2020.
Le village olympique à Tokyo, le 28 février 2020. - Tsuyoshi Matsumoto/AP/SIPA

Des coûts pharaoniques

Dans tous les cas, l’impact financier du changement de calendrier sera particulièrement lourd pour ces Jeux, qui ont officiellement coûté plus de 12 milliards de dollars (11,2 milliards d’euros) en préparatifs au Japon, officieusement beaucoup plus. Plus de 6,7 millions de billets ont déjà été vendus pour les Jeux olympiques et paralympiques, pour un total qui devrait représenter 90 milliards de yens (753 millions d’euros). Un report d’un an coûterait au pays jusqu’à 640 milliards de yens (5,4 milliards d’euros) selon les estimations dévoilées jeudi par le Pr. Katsuhiro Miyamoto, de l’Université du Kansai. Lundi, les responsables de l’organisation ont botté en touche quand on leur a demandé qui réglerait l’ardoise.

Le manque à gagner sera également conséquent pour le CIO, dont les revenus, issus principalement des ventes de droits de diffusion et marketing, s’élevaient à 5,7 milliards de dollars (5,3 milliards d’euros) pour les Jeux de 2014 et 2016, dont 90 % sont redistribués aux organisations sportives et aux athlètes.