Ultra-trail : Omniprésents après la crise du coronavirus, les défis « off » sont-ils « le Graal » de la discipline ?

AVENTURE A défaut de pouvoir relancer les courses avant août, la saison tronquée d’ultra-trail est actuellement marquée par un nombre record de projets « off » mis en place durant le confinement

Jérémy Laugier

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Xavier Thévenard a réalisé mardi la troisième traversée la plus rapide de l'histoire du GR20 en Corse.
Xavier Thévenard a réalisé mardi la troisième traversée la plus rapide de l'histoire du GR20 en Corse. — Benjamin Becker
  • Comme tous les sports, le trail est vivement touché par la crise sanitaire du Covid-19, la compétition ne reprenant qu’à partir du 1er août.
  • En attendant, de nombreux ultra-traileurs se sont lancés sur de passionnants projets « off », à l’instar de la tentative de record du GR20 de Xavier Thévenard, cette semaine en Corse.
  • 20 Minutes a interrogé plusieurs acteurs du monde du trail pour tenter de déterminer si ces défis, en marge des courses classiques, ne sont pas l’aboutissement de la discipline.

« Xavier Thévenard n’allait pas rester les fesses sur son canapé pendant tout l’été. » Face à la crise sanitaire du Covid-19, Thomas Michaud, manager du triple vainqueur de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc, s’est mis avec lui en quête d’un challenge off pour compenser l’annulation de la Hardrock 100 et de l'UTMB. A l’image de ces deux courses références, le calendrier de la saison de trail est chamboulé comme jamais et depuis le déconfinement, il pousse les coureurs à sortir encore plus des sentiers battus.

Pas un jour ne passe sans qu’on ne découvre François d'Haene et Thibaut Baronian en train de se régaler sur la Grande Traversée Salomon en relais entre l’Alsace et Nice (1.000 km et 41.600 m de dénivelé positif), Xavier Thévenard aller au bout de lui-même pour tenter, en vain, de conquérir le record du GR20 en Corse (180 km et 14.000 m de D+ en 32h32), ou Pau Capell bientôt viser le meilleur temps sur un UTMB réalisé en solo. Ce boom estival des projets off n’est-il qu’une tendance passagère afin de combler l’absence totale de courses jusqu’à la fin du mois ?

« On ne s’attendait pas à un pareil esprit de famille »

« Même si le dépassement de soi est supérieur dans les courses, la notion de plaisir partagé compense largement ça dans un off, estime l’ultra-traileur Martin Kern, ''sur un petit nuage'' depuis dimanche et son record sur le GR5 entre Chamonix et Briançon (202 km et 12.500 m de D+ en 31h45), conquis avec Grégoire Curmer et Baptiste Robin. C’est un peu le Graal pour tout traileur de pouvoir mettre ainsi sa patte sur un tel projet, qu’on n'a pu envisager qu’en raison du confinement. »

Les leviers de plaisir sont nombreux dans une telle formule, entre l’adrénaline de marquer l’histoire, la quête d’une évasion totale ou le partage « d’une aventure humaine » avec des compagnons de route, comme Xavier Thévenard vient de le vivre sur le GR20. « C’était avant tout un gros projet d’entraide avec tous ces coureurs corses venus donner un coup de main, apprécie Thomas Michaud. On ne s’attendait pas à un pareil esprit de famille et ça restera bien plus en nous que ce record non battu. »

« Les marques veulent de la visibilité sur des événements forts »

Finalement, pourquoi le traileur phare du Team Asics ne participe-t-il pas plus souvent à ce type de challenge ? « Les marques veulent avant tout de la visibilité sur des événements forts, indique le manager du Jurassien de 32 ans. Elles n’obligent jamais Xavier à prendre part à des courses mais ça leur va très bien lorsqu’il s’engage sur la Hardrock 100 et l’UTMB comme c’était le cas cette saison, avant les annulations. Sans crise du Covid-19, il n’y aurait à coup sûr pas eu cette tentative de record du GR20 cette saison. »

Les sponsors sont-ils systématiquement un frein aux envies de projets off des coureurs élite ? « Non, la Team WAA mise beaucoup sur la dimension d’aventure donc quand je prépare la traversée des îles Canaries, c’est un peu le Graal pour eux, assure l’Italien Luca Papi, vainqueur du Tor des Glaciers (450 km et 32.000 m de D +) l’été dernier. Surtout que j’ai planifié ce projet pour la fin du mois de novembre, lorsqu’il y a peu de courses majeures. »

Les challenges américains de François D’Haene

« Il peut parfois y avoir une pression des sponsors, nuance Martin Kern, mais on a quand même plus de liberté dans le trail que dans d’autres sports. Personnellement, mon team Arc’teryx m’incite à lancer un gros projet off par an. C’est génial mais personne dans le trail ne peut vivre qu’avec du off. » Depuis plusieurs saisons, François D’Haene (Salomon), icône de l’ultra-trail en France, a lui aussi la liberté de planifier avec ses proches des aventures comme le GR20, le John Muir Trail ou le Pacific Crest Trail (Etats-Unis).

Des coureurs moins connus n’ont pas non plus attendu le coronavirus pour construire leurs propres défis. Comptable en région parisienne dans le civil, Guillaume Arthus trouve ainsi peu de courses en phase avec ses envies de très (très) longue distance. « Sur une course ultra [au-delà de 80 km], je me situe à la fin du premier tiers des coureurs. Mais si on part sur un effort de plus de 10 jours sans assistance, je suis peut-être dans le Top 10 mondial. Partir à l’aventure avec mon sac à dos, c’est ma spécialité. »

« Tu peux créer l’événement dont tu as envie »

Signe qu'il est une référence dans le domaine, Erik Clavery l'a longuement contacté avant de se lancer dimanche dernier sur les 930 km du GR10 dans les Pyrénées. Guillaume Arthus a de son côté ciblé un nouveau défi jamais tenté : parcourir en cinq jours l’intégralité du canal des Deux-Mers (585 km depuis Lacanau), habituel spot à vélos.

« Certains rêvent d’une semaine de vacances à la Grande Motte, je préfère fêter mes 30 ans avec ce défi solo. Il faut savoir que si tu pars sans assistance ni équipe de tournage, le budget n’est jamais démentiel. Là, j’en aurai pour maximum 400 euros, entre le transport et la nourriture. » Vous l’avez compris, Guillaume Arthus est mordu de challenges XXL.

Pour moi, c’est clairement l’avenir de ce sport. En dehors des coureurs élite qui vont vite se jeter sur les grandes courses dès leur retour, ceux du peloton vont prendre goût au off. Le confinement a eu pour effet de donner envie aux gens de tester leurs limites sans passer par une organisation de course. C’est une autre approche de notre discipline et c’est beaucoup plus gratifiant de boucler son propre projet qu’une course. Tu peux créer l’événement dont tu as envie donc tu t’y retrouves forcément. »

« J’ai croisé bien plus de bouquetins que d’hommes »

Pendant cinq ans, cet athlète sponsorisé par Adidas a préparé le challenge d’une vie, la Via Alpina entre la Slovénie et Monaco, conclu en octobre 2019 avec à la clé… 2.650 km et 150.000 m de D+ ! « Le record était de 60 jours et j’en ai mis 44, indique Guillaume Arthus. J’ai croisé bien plus de bouquetins que d’hommes durant cette aventure et c’est ce que je recherchais : être seul en pleine nature. » Capable de s’éclater en avalant 250 bornes du GR1 autour de Paris sur un coup de tête, et en moins de 46 heures, l’épatant Luca Papi est lui aussi un fervent amateur de projets off « lorsque les aventures dont on rêve ne se déclinent pas en format course ».

Guillaume Arthus, ici dans les Dolomites (Italie), durant son incroyable record sur la Via Alpina l'an passé, avec 2.650 km parcourus en 44 jours.
Guillaume Arthus, ici dans les Dolomites (Italie), durant son incroyable record sur la Via Alpina l'an passé, avec 2.650 km parcourus en 44 jours. - Peignée Verticale

C’est donc le cas de son prochain gros défi, imaginé avant même le confinement : enchaîner avec son ami Philippe Verdier les 650 km que représentent les sept îles majeures des Canaries. « Voir autant de coureurs élite se lancer sur du off cette saison va forcément donner envie aux gens d’oser franchir le pas, lance l’ultra-traileur du Team WAA. Mais je suis persuadé que les grosses courses afficheront toujours complet. »

« Ça fait du bien de prendre un dossard et de ne se soucier de rien »

Car la plupart de ces champions de l’extrême restent des compétiteurs hors pair et ces passionnants projets off sont rarement de tout repos en amont. « C’est une organisation assez lourde, entre le balisage des chemins, l'alimentation à programmer en l’absence de ravitaillements, liste Martin Kern. Avant même notre départ sur le GR5 samedi matin, nous étions déjà vraiment fatigués. Ça fait du bien de prendre un dossard et de ne se soucier de rien. »

Un rituel que retrouvera aussi dans les prochains mois Xavier Thévenard, peu enclin à enchaîner les projets solo à tout va. « Il se contentera sans doute encore de parcourir la double traversée du Jura à ski de fond (376 km et un record à 23h22 en février 2016) pour ramener à la maison une saucisse de Morteau », sourit Thomas Michaud. Les ultra-traileurs ont décidément le goût des petits plaisirs de la vie.