Girondins de Bordeaux : Finances, supporteurs, avenir… Le club au bord de l’implosion

FOOTBALL Le club traverse une crise économique et institutionnelle comme il en a rarement connu dans son histoire

Clément Carpentier

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L'image des Girondins est écornée depuis des mois par un conflit entre la direction du club et les Ultramarines.
L'image des Girondins est écornée depuis des mois par un conflit entre la direction du club et les Ultramarines. — Romain Perrocheau / AFP
  • Déjà en grande difficulté sur le plan financier, les Girondins vont encore voir leur dette augmenter avec la crise du Covid-19 (13-14 millions d'euros) et le modèle économique ne fonctionne pas.
  • Le conflit entre les supporteurs et la direction du club a franchi un nouveau cap la semaine dernière alors que le maire « demande des comptes ». La situation devient intenable pour Frédéric Longuépée, le Pdg du club.
  • Si King Street ne semble toujours pas prêt à vendre à court terme, le fonds d’investissement américain va devoir trouver une solution pour sortir de cette crise. Peut-il nommer une nouvelle direction ?

Ils creusent, ils creusent. Et malheureusement, les Girondins de Bordeaux ne touchent toujours pas le fond. La Ligue 1 a beau avoir refermé ses portes il y a quelques semaines avec pour le club une bien triste 12e place, les Marine et Blanc sont plongés depuis maintenant plusieurs mois dans une grave crise institutionnelle avec en toile de fond une situation économique inquiétante. Peut-être la pire de l’histoire du club.

Les critiques se concentrent sur la gestion du club aux six titres de champion de France par son propriétaire, le fonds d’investissement américain King Street. Ce dernier a mis fin en novembre dernier à son attelage avec un autre fonds, GACP, en raison d’une gestion calamiteuse du FCGB par celui-ci depuis le rachat en 2018. Entre le manque d’investissement sportif, la colère des supporteurs et le silence assourdissant d’un propriétaire dont on ne connaît même pas le visage, les Girondins de Bordeaux sont aujourd’hui au bord de l’implosion.

Un modèle économique intenable

Le plus alarmant est sûrement la situation économique du club. Elle découle d’un rachat effectué grâce à des prêts et non des fonds propres. Les dettes sont très importantes et obligent par exemple Bordeaux (comme d’autres clubs français), sous la pression de la DNCG (direction nationale du contrôle de gestion), à vendre régulièrement depuis deux ans ses meilleurs joueurs à l’image de Jules Koundé à Séville (25M) ou d’Aurélien Tchouaméni (18M) à Monaco. Bien vendus mais vendus ! Cet argent n’est évidemment pas réinvesti au grand désespoir des supporteurs mais aussi de l’entraîneur de cette équipe, Paulo Sousa.

Mais à Bordeaux, cela ne suffit pas pour maintenir les comptes à l’équilibre. Depuis de nombreuses années, les Girondins doivent en effet faire avec un déficit structurel conséquent, 25 millions d’euros la saison dernière. Si avant le rachat du club M6 bouchait le trou (près de 180 millions d’euros de pertes en 19 ans), ce n’est plus le cas de King Street. Aujourd’hui, les déficits s’accumulent avec en plus une masse salariale en forte augmentation (11 millions d’euros) et des intérêts à verser aux actionnaires tous les ans. Et comme si tout cela ne suffisait pas, la crise sanitaire est passée par là. Un coup fatal pour le club ?

Pour ça, il faudra attendre le passage devant la DNCG. Mais malgré l’accord salarial passé avec les joueurs et le staff, le chômage partiel ou encore le prêt de la Ligue professionnelle de Football (LFP) pour couvrir les droits TV, les pertes liées au Covid-19 se chiffrent d’ores et déjà à 13-14 millions d’euros selon les informations de 20 Minutes. Tout cela mis bout à bout, les dirigeants pourraient présenter dans les prochaines semaines un bilan comptable négatif de plus de 50 millions d’euros. Le double d’il y a un an.

Les supporteurs mettent le feu au château du Haillan

Aux Girondins, la crise ne se résume pas qu’à des chiffres. Elle est bien plus profonde avec un climat délétère autour du club et une institution du football français mise à mal. Elle prend sa source depuis des mois dans le conflit qui oppose la direction du club et les Ultramarines. Le plus grand groupe de supporteurs dénonce l’absence de projet sportif, la vision uniquement mercantile des dirigeants en place et réclame de ce fait la démission du Pdg des Girondins, Frédéric Longuépée, et de son directeur « stratégie commerciale stade et réseaux » Antony Thiodet depuis l’affaire de la billetterie. Banderoles, mouvement #KingStreetOut sur les réseaux sociaux, manifestations au Haillan ou encore arrêt temporaire d’un match (Nîmes, le 3 décembre dernier) ont émaillé la saison bordelaise.

Mais la fracture ouverte entre les deux parties est devenue béante la semaine dernière avec la publication par les Ultramarines de ce qu’ils appellent les « Girondins Leaks ». Il s’agit d’enregistrements réalisés à l’insu des deux dirigeants bordelais lors de réunions avec certains supporteurs et publiés sur les réseaux sociaux afin « d’informer les supporteurs des Girondins du vrai visage de ceux qui les dirigent ». On y entend notamment la direction s’en prendre aux Ultramarines mais aussi à l’intégrité d’un journaliste ou à d’anciens joueurs. Face à cette situation, Frédéric Longuépée a dénoncé « une entreprise de dénigrement orchestrée sans réel fondement » dans le seul but « d’affaiblir et de discréditer l’institution du FCGB » et surtout annoncé dans  L'Equipe un dépôt de plaintes contre les plus fidèles supporteurs du club. Ces derniers lui ont donné rendez-vous au tribunal.

Et comme « les emmerdes, ça vole toujours en escadrille » dixit Jacques Chirac, la direction bordelaise doit aussi faire face à des problèmes internes. Les tensions sont de plus en plus fortes au niveau de la direction sportive entre la nouvelle équipe installée par Eduardo Macia, le directeur du Football, et l’ancienne menée par Ulrich Ramé, l’une de ses proches, l’agent Raquel Herraiz Del Moral et d’ex-scouts ou agents qui ont perdu leurs prérogatives au club. Deux agents affirment avoir été floués lors de transferts ces derniers mois. L’un menace d’attaquer des responsables du club en justice alors que l’autre a saisi la FIFA. Et cerise sur le gâteau, le responsable du centre de formation Souleymane Cissé vient de démissionner.

Au milieu de tout ça, l’entraîneur bordelais Paulo Sousa, le seul à avoir encore un peu de crédit auprès des supporteurs, observe avec tristesse cette situation depuis son Portugal natal mais n’envisage pas encore de départ. Sollicité par un très gros club turc la semaine dernière ou encore par les dirigeants de la Fédération de football des Émirats arabes unis pour entraîner l’équipe nationale, il n’a pas donné suite selon nos informations car il veut à tout prix continuer à coacher dans un des cinq grands championnats européens.

Tout ce contexte a en tout cas interpellé les politiques locaux. Pierre Hurmic, candidat écologiste aux municipales a tenu à rappeler que « les Girondins sont un bien commun, pas un produit spéculatif ». Le maire Nicolas Florian, lui, souhaite recevoir le plus vite possible les dirigeants de King Street, et non plus seulement Frédéric Longuépée, pour leur « demander des comptes ». A ce jour, aucune date de rendez-vous n’a encore été fixée.

Quel avenir pour le club ?

Un autre rendez-vous, sûrement bien plus important, attend le club : son passage devant la DNCG (date d’audition à fixer entre le 25 juin et le 16 juillet). L’enjeu est simple pour Pierre Rondeau, économiste du sport et consultant RMC Sport : « En gros, elle veille avant tout à la solvabilité des comptes et non à la rentabilité pour le moment. Le club peut être endetté année après année mais ne rien craindre si derrière, il renfloue (cf l’OM). Le risque à Bordeaux, c’est que le fonds d’investissement se désengage (même chose pour Fortress, l’autre prêteur au moment du rachat) et que les comptes ne soient plus solvables. Là, c’est sanction et relégation administrative ». King Street (ou Fortress) devra donc réaliser une nouvelle « lettre de confort », c’est-à-dire se porter garant des dettes comme la saison dernière pour passer le cap. Elle sera faite « si nécessaire » confie un proche du fonds d’investissement.

L’option d’une vente du club à très court terme, évoquée ces dernières semaines comme à Marseille, serait pour l’instant toujours écartée. Le contexte économique n’étant pas très favorable. L’objectif pour King Street reste d’engranger rapidement les nouveaux droits TV et d’obtenir l’exploitation du Matmut Atlantique pour valoriser le club en vue d’une revente.

Un potentiel repreneur s’est déjà positionné en envoyant une lettre d’intention mais Bruno Fievet, chef d’entreprise soutenu par des investisseurs français, suisses ou encore saoudiens, a reçu officieusement une fin de non-recevoir. D’autres investisseurs se renseignent car même si certains ont été refroidis ces derniers jours par la puissance de frappe des Ultramarines et l’image écornée du FCGB, les Girondins restent un club qui attire à l’image des nombreux intérêts à l’époque où M6 était vendeur (Fosun et King Power International Group en 2016, Fubon avec la famille Tsaï à l’automne 2017 ou encore Peak6 et Silver Lake en 2018 selon nos informations).

Reste qu’en interne, il sera compliqué de continuer dans ce contexte à court terme. Frédéric Longuépée envisage-t-il de démissionner ? « Non ! », répond sèchement l’un de ses proches à 20 Minutes. King Street peut-il nommer une nouvelle direction ? Impossible à dire aujourd’hui. Mais une nomination récente au conseil d’administration intrigue. Celle de Jean-Charles Cazes. Directeur du prestigieux domaine viticole Lynch Bages à Pauillac et amoureux des Girondins, il est lié historiquement au club de par sa famille (l’une des 500 plus grandes fortunes de France selon Challenges) puisque son père était lui-même administrateur dans les années 90. Surtout, Jean-Charles Cazes est une connaissance directe du milliardaire américain Brian Higgins (fortune estimée à 1.6 milliards de dollars selon Forbes), cofondateur de King Street. Ce Bordelais a d’ailleurs accepté cette nomination par amitié envers ce dernier.

Peut-il jouer un plus grand rôle ? En a-t-il envie ? Le fonds d’investissement américain souhaite-t-il installer une figure plus locale dans l’organigramme ? Pour l’instant, aucun élément ne permet d’être affirmatif à ce sujet. Si Jean-Charles Cazes n’a participé qu’à un seul conseil d’administration pour le moment, cela prouve bien que King Street suit tout ça de beaucoup plus près que certains le pensent. Les Ultramarines, eux, attendent du propriétaire qu’il assume ses responsabilités financières et place à la tête du club des personnes compétentes et attachées au FCGB pour pouvoir reprendre un dialogue plus apaisé. Et il serait peut-être temps si les Girondins ne veulent pas que le trou qu’ils creusent se transforme en tombe !