Tour de France : « Si je peux avoir une notoriété, elle ne sera pas volée », estime Guillaume Martin

INTERVIEW Le coureur de la Cofidis et 11e du dernier Tour de France débriefe la course pour « 20 Minutes »

Propos recueillis par William Pereira

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Guillaume Martin
Guillaume Martin — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Guillaume Martin a terminé 11e du dernier Tour de France (meilleur Français).
  • Très offensif en première semaine, il a un peu joué de malchance par la suite et subi comme beaucoup le train infernal des Jumbo-Visma.
  • Il raconte son Tour à « 20 Minutes »

Chassé-croisé à l’hôtel Pullman, non loin de la Tour Eiffel, où joueuses et joueurs de tennis débarquent en marge de Roland-Garros quand les cyclistes, le cœur et les jambes lourds, s’occupent de leur check-out. Un Ineos à gauche, un Cofidis à droite. Assis à l’accueil avec sa compagne, visage masqué et lunettes sur le nez, Guillaume Martin attend. « Vous n’avez pas une tête de journaliste et je n’ai pas une tête de cycliste », plaisante-t-il, après s’être rendu compte qu’on était assis à cinq mètres de lui depuis trois minutes. Sa 11e place sur le Tour de France (premier Français au général), espère-t-il, lui apportera un peu de notoriété. Il lui donne en tout cas des ambitions pour la suite. Débrief offensif avec l’attaquant de la première semaine.

Quel est votre ressenti après ce Tour ?

Je me sens bien. Enfin, je me sens fatigué bien sûr parce qu’on sort toujours lessivé d’un Tour. Mais finalement c’est celui dont je sors dans les meilleures conditions. J’ai vraiment la sensation d’être frais sur cette troisième semaine même si en termes de résultats bruts on a pu avoir l’impression que je baissais en régime. Après, il y a des faits de courses qui peuvent expliquer que parfois j’ai perdu un peu plus de temps que je n’aurais dû en perdre.

Qu’est-ce que vous valorisez le plus ? Le résultat où le fait d’avoir pu courir un Tour qui a longtemps été incertain ?

Déjà, il y avait un objectif qui était d’être au départ et là c’était des enjeux pas sportifs mais vraiment économiques. Pour le cyclisme, pour les sponsors, le Tour c’est 80 % des retombées annuelles, et on imagine que s’il n’avait pas eu lieu ça aurait été assez catastrophique. Pour certaines équipes ça aurait carrément pu être cataclysmique. Et c’est bien que le sportif ait pu reprendre ses droits. Il y avait un peu le contexte du Covid au début avec les tests mais finalement j’ai pas l’impression qu’il y a eu beaucoup de polémiques avec ça. La course a repris ses droits au fur et à mesure.

La bulle a été bien vécue donc au global ?

J’entendais qu’on avait peur que le Tour de France soit un cluster ambulant et au bout du compte il y a eu très peu de cas positifs, quasiment pas. Et j’ai pas l’impression qu’on ait été exposés de manière excessive au virus ou qu’on ait exposé d’autres personnes. Pour ASO et l’Etat français, c’était important de montrer qu’on pouvait vivre avec le virus et qu'on était capable d’organiser un tel événement, le seul à dimension mondiale. Je pense que c’est une grande satisfaction collective.

Pour en venir à votre course, vous étiez bien lancé en première semaine avant de redescendre au général. Vous y repensez à cette chute, à ce dérailleur ?

Je suis plutôt de nature à être dans le ressentiment, à ressasser, et étonnamment cette année malgré ces quelques coups du sort je l’ai plutôt bien vécu. Aujourd’hui, je ne m’en mords pas les doigts. C’est comme ça. Statistiquement, tout coureur a son lot de malchance dans le Tour, donc j’ai pas envie de faire le caliméro et dire « ça aurait été mieux si », parce que c’est trop facile.

Ce que je retiens c’est que j’ai fait un bon Tour. J’étais pas loin de gagner une étape, pas loin de porter le maillot jaune, j’ai longtemps été sur le podium du général… Peut-être que sur le résultat brut il manque un petit coup d’éclat, un petit truc en plus mais je sens vraiment que cette année depuis la reprise j’ai progressé et ça me donne beaucoup d’ambition pour la suite.

Il n’y avait pas beaucoup de spectateurs, contexte oblige, mais vous pensez avoir réussi à enfin placer le nom de Guillaume Martin sur la carte ?

C’est pas une fin en soi mais c’est une reconnaissance et c’est sûr qu’au fur et à mesure que la course avançait j’entendais des « allez Martin », je voyais mon nom marqué sur la route. Ça, c’est plutôt agréable. Evidemment, je ne regardais pas la télé mais les échos que j’ai pu avoir c’est j’étais encore et toujours un peu sous-médiatisé par rapport à d’autres leaders du cyclisme français . Alors est-ce que c’est dû au fait que je m’appelle Martin, un nom un peu banal ? (rires) Ou alors juste ma manière d’être, ne pas chercher à faire d’esclandre ou à m’apitoyer sur mon sort ? Je ne sais pas. Mais je pense qu’en tout cas par rapport à mes résultats si je peux avoir une notoriété, elle n’est pas volée.

Et puis vous allez peut-être réussir à vous défaire des questions de philo à chaque interview…

C’est déjà le cas. Cette année on m’a pas encore embêté avec ça et c’est assez agréable quand je fais du vélo, quand je fais le Tour, qu’on me parle de vélo et du Tour. Ça me va très bien comme ça même si ça me dérange pas outre mesure de parler de philo. Mais dans un autre contexte.

Restons sur le vélo, donc. Pogacar vainqueur sur le fil, la Jumbo très forte… Quelles conclusions globales on peut tirer de ce Tour de France ?

L’enseignement qu’on peut tirer c’est qu’il ne faut jamais tirer de conclusions définitives. Tout le monde disait que Roglic était intouchable et qu’il avait gagné le tour avant le chrono. Je voyais justement les questions que les journalistes se posaient : est-ce que Roglic pourra gagner d’autres tours ensuite, comme si c’était déjà acté. Et je pense que chez Jumbo-Visma aussi, c’était déjà acté. Ils ont peut-être péché par excès d’orgueil. Donc il n’y a pas de vérité définitive. On a dit que le Tour de France ne pouvait pas avoir lieu et il a eu lieu. C’est peut-être ça l’enseignement général à retirer, on peut toujours changer le cours des choses.

Tactiquement, si on a beaucoup vu la Jumbo contrôler la course, on se retrouve finalement avec un vainqueur isolé très offensif et un outsider comme vous, qui a parfois tenté d’embêter l’ordre établi et à qui ça a réussi en première semaine. Mais ça reste peu…

J’ai beaucoup entendu dire que ce Tour a été assommant, que le tempo des Jumbo était encore plus fort que celui des Ineos et que finalement ça laissait peu place à l’attaque. S’il n’y avait pas eu Pogacar ou moi avec mes moyens en première semaine, les attaques des favoris on les compte sur les doigts d’une main. Il y a un peu eu Landa à la fin aussi. Donc la tendance générale du cyclisme, et ça je le déplore, c’est cette manière de rouler en rouleau compresseur avec des collectifs super forts et structurés des équipes regroupant certains des meilleurs coureurs. 

La confrontation Ineos-Jumbo pourra être intéressante à l’avenir parce que la Jumbo a écrasé la course avec une tactique à la Ineos et Ineos a cherché à faire du Ineos, c’est-à-dire la même chose. Et finalement ils ont échoué. C’est peut-être à eux de se renouveler et d’inventer cette autre manière de courir.

Deux, trois de vos offensives ont moyennement réjoui les Jumbo-Visma, notamment quand vous aviez déjà perdu du temps. Vous pouvez en dire plus ?

La première semaine quand j’attaquais dans le final, bon, j’étais très près au général… Mais quand je commençais à reculer avec sept, dix minutes de retard, je me disais que je pouvais avoir un bon de sortie. C’est pour ça que j’ai tenté à plusieurs reprises et effectivement la Jumbo-Visma m’a dit « non tu es trop près au général, on va pas te laisser partir », et du coup c’est la course, je vais pas non plus pleurnicher là-dessus. Je le vois aussi comme une forme de respect et de reconnaissance de la part de la Jumbo-Visma. Mais pour le coup, Ineos pouvait lâcher un peu plus de lest par rapport à des tentatives comme ça.

Ce que je regrette également, c’est que d’autres coureurs qui avaient perdu du temps au classement général ne m’aient pas accompagné ou essayé de faire la même chose. Il y a eu pas mal de coureurs entre la 5e et la 10e place qui ont été relativement attentistes et suivaient en espérant tirer les marrons du feu à la fin. Ça a été dommage pour le spectacle.

Les performances de la Jumbo-Visma et de Tadej Pogacar ainsi que les quelques records battus interpellent. Le climat de suspicion autour du dopage dans le vélo est une fatalité ?

Je pense, et encore cette année il n’y a pas eu de vrai cas de dopage [interview réalisée avant l’ouverture d’une enquête pour soupçons de dopage autour de Quintana]. D’habitude les autres années pendant le Tour il y avait des cas qui apparaissaient. Il y a eu effectivement ces performances, ces temps de montées records, ce chrono très impressionnant qui pose des questions. L’histoire de notre sport, ce qu’il s’est passé il y a quelques décennies, nous condamne à voir la question du dopage revenir.

Pour les coureurs, c’est toujours compliqué [de plaider la bonne foi]. Ce matin encore j’étais dans une matinale et on m’a demandé plusieurs fois si on m’avait proposé de me doper et la réponse est non. C’est la vérité. Et le journaliste a insisté, a reposé la question, et j’ai évidemment redit non. Et finalement j’ai l’impression qu’en disant ça, je suis sur la défensive. Alors que j’affirme simplement une vérité. J’ai l’impression que je suis un peu piégé quand je parle de dopage parce que quand bien même je critique le dopage j’ai l’impression indirectement d’y être associé. Donc c’est des discours très compliqués. Si je dis « non je ne me dope pas, la preuve, je suis contrôlé tout le temps », on se rend compte que c’est un discours qu’avait Armstrong et qu’il ne tient pas.

C’est le côté pervers de la chose : Armstrong utilisait un discours d’innocent qui invalide par effet de jurisprudence ce que pourrait dire aujourd’hui une personne supposément propre…

Oui voilà. Il y a peut-être aujourd’hui dans le peloton des coureurs dopés qui emploient les mêmes mots que des coureurs propres pour se défendre. C’est très vicieux.

Comment alors expliquer ces records, ces rythmes, que beaucoup au sein du peloton ont qualifié de supérieurs aux années précédentes ? Le confinement, une certaine fraîcheur physique, etc ?

Déjà, moi j’ai envie d’être naïf et je n’ai pas d’autre choix que de l’être. Sinon si je commence moi-même à être suspicieux et à me dire qu’untel qui me précède est dopé, je me découragerais et j’arrêterais le vélo. Et donc effectivement en ce qui me concerne, le confinement m’a été profitable. Ça m’a permis de me reposer, de me régénérer mais aussi de faire un stage en altitude, ce que je ne pouvais pas faire auparavant.

Dans mes valeurs biologiques, j’ai vu que j’étais plus frais, que j’avais pu progresser et je l’ai tout de suite ressenti sur le vélo dès la reprise. Mais sur les temps de montée par exemple, on ne peut pas comparer des valeurs d’il y a dix ou 15 ans à des valeurs d’aujourd’hui. Les revêtements des routes ne sont pas les mêmes, les textiles, la mécanique. Chaque jour, le contexte météorologique, le vent, l’aspiration, tout ça c’est différent. On est dans un sport professionnel qui évolue très vite et c’est donc normal que ça aille plus vite à puissance égale.

Vous allez maintenant basculer sur les Mondiaux d’Imola avec l’équipe de France. Il a aussi été question du niveau alarmant des Français et de la relève pendant ce Tour. Quel est votre ressenti sur la question ?

J’ai envie qu’on ne tire pas de conclusions définitives. En France on peut très vite s’enthousiasmer comme l’an dernier. Mais maintenant, il ne faut pas oublier que l’année précédente a été magnifique. Cette année, nous les Français, on n’était pas les plus nuls, il y a eu de belles choses dans le cyclisme français même si non, ça n’a pas été une année aussi faste que la précédente. Sur les générations Bernal, Pogacar on n’a en revanche effectivement pas d’équivalent ou alors on a un peu de retard, et peut-être même que le futur talent français viendra de l’étranger avec Pavel Sivakov. C’est toujours générationnel, il peut y avoir un trou de trois quatre ans et derrière une nouvelle génération qui arrive. C’est cyclique.

Il y a un truc qui vous chatouille quand même dans la formation en France, des trucs que vous avez vus quand vous étiez jeune et dont vous vous dites, « peut-être qu’ils méritent d’être améliorés » ?

Les Jumbo-Visma, les Pogacar, les Ineos, au-delà des suspicions, je pense qu’ils sont hyper professionnels et qui savent optimiser la performance. Et ça, nous, dans les équipes françaises on a encore du travail à faire là-dessus. Et avant de s’apitoyer sur notre sort et être désabusés, il faut peut-être se remettre en question et travailler de manière plus pointilleuse.